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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 107, septembre-octobre 2016 > Turquie

Turquie

La situation vue par des militants en Turquie

Mis en ligne le 5 octobre 2016 Convergences Monde

Quelques informations du groupe « Marksist Tutum » [1], groupe marxiste révolutionnaire de Turquie, dont les extraits ci-dessous, donnent une idée concrète de la situation en Turquie, vue par ces camarades.


À propos du coup d’État lui-même

« La propagande de l’AKP pour dire que le coup d’État a échoué grâce à la mobilisation des masses est fausse. L’importance de l’intervention des masses dans la rue cette nuit-là a été très limitée, et elle a commencé tard dans la nuit, lorsque Erdogan y a appelé, ce qui pour les militants de l’AKP était un signe de la faiblesse de la tentative de putsch. Plus important, les gens qui sortaient dans la rue ne voulaient pas sauver la démocratie mais voulaient sauver Erdogan et l’AKP. En tout cas, ce n’est pas l’action des masses qui a fait échouer le coup d’État mais les rapports de forces au sein de l’appareil d’État, et en particulier l’armée. Les putschistes étaient plus faibles que ceux qui sont restés fidèles au régime.

[…] Il est clair que beaucoup d’éléments de l’armée sont restés dans l’expectative, attendant simplement de voir dans quel sens la situation allait évoluer. Certains d’entre eux ont rejoint le camp du gouvernement plus tard.

[…] C’est essentiellement une lutte pour le pouvoir entre forces bourgeoises réactionnaires au sein de l’appareil d’État, sans aucun aspect progressiste. »

Qui sont les gülenistes ?

« L’insistance à présenter les gülenistes uniquement comme une secte religieuse menaçante est très trompeuse. Les gülenistes ont beaucoup de capitaux et des liens puissants à l’étranger. Il y a trois grands groupes de capitalistes en Turquie, rassemblés autour de trois syndicats patronaux, TUSIAD, MUSAID et TUSKON, le dernier étant celui des gülenistes. Et ceux-ci ne sont pas une force en dehors de l’appareil d’État qui chercherait à l’envahir. Comme toutes les fractions de la bourgeoisie, ils ont des bastions au sein de l’appareil d’État qui luttent pour y avoir une position dominante.

Il y a quelques années, Erdogan et l’AKP s’étaient alliés avec les gülenistes au sein de l’appareil d’État pour combattre les kémalistes qui avaient des positions particulièrement importantes dans l’armée. Par leurs liens étroits avec l’impérialisme américain et leur forte présence dans la police, les gülenistes représentaient un allié de choix pour Erdogan et son AKP, dont l’implantation dans l’appareil d’État était faible. »

Le point de vue de Marksist Tutum sur les enjeux du coup d’État raté

« Il n’y a pas de différence entre ce que fait Erdogan depuis la tentative de coup d’État et ce que les putschistes voulaient faire. Ce qu’on a appelé la lutte contre le coup d’État et les putschistes s’est révélé être un coup de force contre les traces de démocratie qui restaient en Turquie.

En fait, la tentative de coup d’État du 15 juillet s’est faite dans une période de montée de l’autoritarisme, qui s’est accélérée depuis les élections législatives du 7 juin 2015. Le gouvernement de l’AKP est revenu à une répression sévère du mouvement kurde au sens large. Environ 200 bureaux du HDP [2] ont été attaqués par des bandes fascistes liées au gouvernement. Quelques-uns ont été brûlés, et plusieurs ont dû fermer suite aux attaques, ce qui a handicapé le HDP dans la campagne.

Actuellement, on assiste à l’émergence d’un nouveau type de régime fondé sur l’état d’urgence. […] Maintenant, le gouvernement peut faire ce qu’il veut sans aucun contrôle, les décrets n’ont même plus besoin de respecter la constitution. »

La chasse aux sorcières

« En utilisant des décrets pris dans le cadre de l’état d’urgence, qui permet de passer par dessus la tête du parlement, plus de 100 000 fonctionnaires ont été suspendus et 30 000 personnes arrêtées. Avec le décret du 2 septembre, 51 000 fonctionnaires ont été licenciés. Parmi eux, il y avait 30 000 enseignants dans le secondaire ou à l’université. Par décret, ils ont été privés de tout procès et droit de défense. Avec un deuxième décret le 8 septembre, 11 000 autres fonctionnaires ont été renvoyés. Ils venaient principalement des régions kurdes, et étaient syndiqués à Egitim-Sen, la seule force progressiste dans la région.

Dans la région kurde, des maires et des conseillers municipaux ont été démis de leur fonction sous prétexte qu’ils soutenaient le terrorisme. Les maires ne sont même pas remplacés par leurs suppléants élus : à la place, le gouvernement nomme des fonctionnaires du ministère de l’Intérieur. »

Les nouvelles lois anti-ouvrières

« Depuis que l’AKP est au pouvoir, les journées de travail ne sont plus limitées légalement à huit heures ; les heures supplémentaires sont devenues le lot commun des travailleurs pour compléter les bas salaires ; le dépassement des horaires devenant une règle, la journée réelle de travail est passée à 12 heures voire 14 heures ; la sous-traitance est omniprésente, y compris dans le secteur public ; chaque année il y a 1 500 morts par accidents du travail, ce qui est un vrai massacre. Dernière innovation du gouvernement (en mai 2016), le travail en intérim est devenu légal. Il est maintenant légal de créer des bureaux qui embauchent des gens qui vont travailler dans d’autres entreprises, ce qui est pratiquement la fin de tout droit et possibilité de travail syndical. Les personnes embauchées en intérim n’ont pas le droit de se syndiquer là où elles travaillent, par exemple dans le secteur de la métallurgie, parce qu’on ne considère pas qu’elles travaillent dans cette industrie-là. […]

Une autre attaque qui va entrer en vigueur à partir du premier janvier 2017 est de rendre obligatoire pour tous les travailleurs de moins de 45 ans l’adhésion à une retraite complémentaire en plus du système public de retraite existant. Cette loi a été votée en août juste après le coup d’État. Elle conduit à diminuer considérablement les salaires (d’environ 3 %). »

Réactions ouvrières

« Il y a encore des grèves sauvages qui éclatent. La plus grande grève en ce moment est celle des employés de la mairie d’Avcilar. Cette municipalité dirigée par le CHP (le parti kémaliste) a licencié plus de 330 salariés à cause de la grève sauvage qu’avaient menée ces employés et qui avait duré quatre mois. Ils ont été renvoyés parce qu’ils s’étaient syndiqués au syndicat Belediye-Is. Ils demandent à être réintégrés et à avoir le droit de se syndiquer. La mairie essaie de les décourager en menaçant d’utiliser les mesures permises par l’état d’urgence.

En règle générale, le gouvernement explique que, pendant l’état d’urgence, on ne peut pas faire grève ou prendre part à une mobilisation collective (manifestation, meeting, etc.). Les autorités ont déjà interdit plusieurs meetings sous prétexte d’assurer la “sécurité” ».


[1Le groupe Marxist Tutum a un site (marksist.net) dont une partie des articles donnant leurs positions et analyses est traduite en anglais sur en.marksist.net.

[2Le HDP, Parti démocratique des peuples, est un parti pro-kurde, mais qui regroupe plus largement des opposants de gauche au régime d’Erdogan.

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Numéro 107, septembre-octobre 2016

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