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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 117, janvier-février 2018 > Greffes d’organes

Greffes d’organes

Mythes et réalités du trafic d’organes

Mis en ligne le 8 février 2018 Convergences Société

Si le commerce des reins, et aussi de divers autres produits issus du corps humain comme les tissus, est une sinistre réalité, l’assassinat et l’enlèvement à grande échelle par des mafias en vue de vols d’organes font partie des mythologies récurrentes et ont donné lieu à d’innombrables rumeurs, en particulier en Amérique du Sud dans les années quatre-vingt-dix.

Des reportages sensationnalistes comme Les voleurs d’yeux [1] ont contribué à les accréditer. Parmi les fausses informations les plus rocambolesques, on peut citer ce passage d’un article du journal Semana de Bogota du 10 mars 1992 : « Les gardiens de la faculté assommaient les mendiants à coup de batte de base ball. Les victimes, plongées dans le coma, n’étaient achevées qu’après extraction de leurs organes les plus rentables lesquels étaient écoulés sur le marché noir  ».

Plus récemment, Daech a été accusé de trafic d’organes à Rakka et Mossoul – d’où les greffons prélevés auraient été expédiés vers la Turquie – et les Israéliens d’enlever des enfants palestiniens. Le plus souvent, les médias qui propagent ces rumeurs ne donnent non seulement aucune preuve mais aucune précision sur la nature des organes volés, les lieux et les conditions des opérations. Un rapport des Nations unies et du Conseil de l’Europe [2] du 13 octobre 2009 souligne d’ailleurs qu’« il est important de distinguer clairement les légendes des faits ». Selon ce rapport, « aucun cas d’enfant victime de trafic d’organes n’a jamais été rapporté à la police ou étayé par des preuves solides en dépit de plusieurs enquêtes menées par des organismes internationaux. » C’est en effet souvent autour des enfants que naissent les plus folles rumeurs. Ainsi, dans la nuit du 2 au 3 octobre 2013, deux touristes français avaient été accusés de trafics d’organes et lynchés sur une plage de Madagascar, après la découverte du cadavre d’un enfant [3].

Le rapport souligne que ces rumeurs infondées ne doivent pas dissimuler le fait que 5 à 10 % des greffes de reins effectuées chaque année relèvent d’un trafic illégal. Mais qu’un rein soit vendu légalement dans un pays qui l’autorise ou illégalement ne change pas grand-chose au caractère de ce commerce si ce n’est que donneur et receveur prennent plus de risques si l’opération est clandestine.

Des contraintes logistiques incontournables

Il faut savoir en effet que la durée de conservation des organes et les contraintes techniques rendent tout trafic d’envergure impossible. Un cœur se conserve au maximum six heures, un poumon huit heures, un foie une dizaine d’heures et un rein vingt-quatre heures. De plus, prélèvement et greffe exigeaient, en tout cas jusqu’à une période très récente et sans doute encore aujourd’hui dans la plupart des pays, une compatibilité dite HLA [4], qui ne se limite pas au groupe sanguin et est assez rare, sous peine de rejet. Avant une greffe de reins, par exemple, des analyses sont effectuées pendant plusieurs jours sur le donneur et le receveur. On voit mal comment un riche patient prendrait le risque d’acheter un organe expédié de l’étranger sans avoir la garantie de sa compatibilité, de l’état de santé satisfaisant du donneur etc. Dans le cas des reins achetés à des miséreux dans les pays pauvres, les organes ne sont pas transportés. Le client se rend sur place, donneur et receveur sont traités dans le même établissement.

Si l’on considère qu’un rein peut s’acheter sur Internet pour quelques milliers d’euros [5], il serait absurde d’enlever et d’assassiner des individus, avec toutes les complications que cela représente, pour réaliser cette économie. Le seul cas recensé [6] est celui de médecins de la clinique Médicus du Kosovo qui auraient procédé à des ablations forcés sur des prisonniers de guerre selon un rapport du Conseil de l’Europe. Mais les condamnations ne concernent que des médecins qui avaient acheté illégalement des reins et les rabatteurs chargés de trouver des personnes prêtes à vendre une partie de leur corps. Ces condamnations sont très rares car, dans la plupart des pays où ces transactions s’effectuent, ce commerce est autorisé ou toléré. Les lois naturelles du marché sont largement suffisantes pour inciter des pauvres à vendre leurs reins à des prix dérisoires sans qu’il soit nécessaire de les leur voler. Mais il est significatif que la barbarie capitaliste, que nous pouvons constater chaque jour, soit de nature à susciter de tels fantasmes.


Faits non établis

Un passage de l’éditorial de Convergences Révolutionnaires de décembre 2017 [7] pouvait laisser croire que des migrants transitant par la Libye seraient victimes de prélèvements forcés d’organes qui seraient expédiés dans des pays voisins, plus riches. D’une part, ces faits n’ont jamais été établis. D’autre part, s’il est clair que les migrants constituent une population particulièrement fragile, donc une cible potentielle pour des acheteurs de reins, de tels crimes sont très peu vraisemblables dans la mesure où, dans ces pays voisins de la Libye (Égypte, Tunisie, Algérie), il y a suffisamment de démunis [8] prêts à vendre un rein pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en faire venir.


[1Diffusé en 1993, ce reportage avait montré un enfant aveugle en affirmant qu’on lui avait prélevé ses globes oculaires. En fait, une expertise a montré qu’il avait été atteint de kératite infectieuse, mais possédait toujours ses yeux. (Article du docteur François-René Pruvot. http://www.edimark.fr/Front/frontpo...)

[2L’Express du 16 octobre 2009. https://www.lexpress.fr/actualite/s...

[3Des rumeurs ont par exemple couru à Marseille à l’été 2008, concernant des Roumains en camionnette blanche qui auraient enlevé des enfants pour leur voler leurs organes. À la suite de ces rumeurs, des dizaines d’habitants furieux ont violemment pris à partie trois Roms qui ont dû être hospitalisés. De telles rumeurs naissent souvent à propos de la disparition d’un enfant. On peut les rapprocher par exemple du pogrom de Kielce, le 4 juillet 1946, quand des milliers d’habitants de cette petite ville polonaise attaquèrent une maison occupée par des Juifs. Vingt d’entre eux furent battus à mort. La rumeur les accusait d’avoir procédé au meurtre rituel d’un enfant de huit ans non juif. On peut lire à ce propos Le massacre des survivants, de Marc Hillel, Plon, 1991.

[4Le système Human Leucocyte Antigen. est une sorte de carte d’identité des cellules.

[5En 2011, un lycéen chinois de 17 ans avait vendu un rein pour 22 000 yuans (2 600 euros) et le receveur avait payé, lui, 220 000 yuans (26 000 euros) – Source Le Figaro du 3 juin 2011 citant la chaîne chinoise de télévision Shenzhen TV. http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2....

[6Rapport du Conseil de l’Europe du 16 décembre 2011, cité notamment par Le Monde diplomatique. https://www.monde-diplomatique.fr/c.... Cinq de ces médecins ont été condamnés en 2013 mais pour des achats illégaux de reins remontant à 2008 et non pour des prélèvements forcés. Ce jugement a été cassé en 2016 et un nouveau procès est en cours.

[7« Pas plus qu’ils ignorent les trafics des passeurs. Ou les opérations forcées, voire les assassinats, perpétrés sur les migrants pour que des « chirurgiens » prélèvent sur eux des organes à destination des marchés des pays plus riches » (CR 116, décembre 2017)

[8Ce trafic concerne en particulier les Soudanais victimes de mafias et de médecins peu scrupuleux. Voir le reportage de LCI : https://www.lci.fr/international/le....

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