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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 117, janvier-février 2018

Contribution de la Tendance marxiste révolutionnaire iranienne

Le mouvement ouvrier s’organise malgré la répression

Mis en ligne le 8 février 2018 Convergences Monde

Du 28 décembre au 5 janvier, des manifestations se sont propagées dans plus de 80 villes iraniennes, entraînant des milliers de jeunes, de chômeurs, de travailleurs, de retraités et de pauvres en général. En cause : la vie chère et la corruption du régime. L’embellie économique promise par le président Rohani après l’accord sur le nucléaire en 2015 ne profite en rien aux classes populaires, alors que l’enrichissement des dignitaires du régime, qu’ils s’affirment conservateurs ou réformateurs, est de plus en plus visible. Les manifestations semblent s’être essoufflées sous les coups de la répression, avec au moins 26 morts (dont 5 en détention) et de nombreuses arrestations. D’autres luttes continuent, notamment au sein de la classe ouvrière.

Nous publions ci-dessous une contribution des camarades de la Tendance marxiste révolutionnaire iranienne [1]. Elle apporte un éclairage sur la situation depuis les récentes manifestations et propose quelques perspectives pour les militants ouvriers sur place.


Bien avant les récentes manifestations qui ont envahi les rues du pays, nombre de travailleurs iraniens s’étaient déjà mobilisés et mis en grève, notamment pour le versement de salaires impayés et d’autres revendications de base. Si les manifestations semblent marquer le pas, les grèves, elles, se poursuivent sur ces revendications. Il y a eu pas moins de 600 grèves depuis un an et leur nombre risque fort de s’accroître à l’approche du nouvel an iranien (21 mars), qui est généralement l’occasion pour les travailleurs d’exiger des primes de fin d’année ou autre. Les arriérés de salaire de plusieurs mois sont une pratique courante en Iran, quel que soit le secteur, que l’entreprise soit publique, semi-publique, privée, sous contrôle du clergé ou des pasdarans (les « gardiens de la révolution »), ces derniers contrôlant à eux seuls un quart de l’économie du pays.

Les grèves se multiplient pour le paiement des salaires

Rien que ces dix derniers jours [à la mi-janvier], plusieurs dizaines de grèves et rassemblements ont eu lieu. Par exemple, 500 travailleurs journaliers du complexe industriel de Haft Tappeh, au sud-ouest de l’Iran, qui rassemble plantations de cannes à sucre et raffineries, ont menacé la direction d’occuper le site et de gérer la production par eux-mêmes si leurs revendications n’étaient pas satisfaites. Il y a eu également une grève d’un mois des ouvriers d’une usine de tracteurs à Tabriz, au nord du pays, contre la fermeture du site. Ou encore une nouvelle grève dans les installations gazières du port d’Assalouyeh, où se trouve l’un des plus grands gisements de gaz du monde. Suite à cette dernière, les employeurs ont accepté de payer les salaires en retard des travailleurs sous-traitants.

Ces luttes surviennent malgré l’interdiction des syndicats et organisations ouvrières. Pendant la courte période d’ouverture (toute relative) du président Khatami (1997-2005), de nombreux militants ouvriers avaient tenté de relancer les anciens syndicats ou d’en reconstruire de nouveaux. Malheureusement, ils avaient participé à des activités publiques ou semi-publiques et avaient été rapidement jetés en prison, s’étaient retrouvés en exil ou dans des situations difficiles pour militer.

En Iran, chaque fois que la répression se relâche un peu, le mouvement ouvrier se met à bourgeonner. Mais dès que le régime se durcit à nouveau, les dirigeants et les militants sont condamnés à l’exil ou la prison, voire tués, comme Shahrokh Zamani, un militant syndical mort en prison en 2015. Ainsi, il n’y a pas de continuité dans la construction du mouvement et, à chaque fois, il faut repartir presque de zéro. L’expérience acquise par chaque groupe ou génération peine à se transmettre. Ce qui est aussi vrai d’autres mouvements, comme celui des étudiants.

Haft Tappeh : une nouvelle tactique contre la répression

Les travailleurs de Haft Tappeh semblent cependant vouloir briser ce cycle et ils sont visiblement parvenus à maintenir une certaine continuité dans leur organisation. Il y a dix ans, ils discutaient de la nécessité d’une « unité d’action anticapitaliste large ». Cette fois-ci, ils ont décidé que les militants les plus actifs devaient rester dans la clandestinité. Les travailleurs manifestent le visage couvert, comme des guérilleros. Plusieurs vidéos montrent les dirigeants s’adressant aux travailleurs, debout sur une caisse, un voile sur le visage, tandis que ceux qui écoutent ont aussi souvent le visage couvert. En particulier, Haft Tappeh compte au moins une femme dirigeante qui n’a pas été identifiée par le régime. Elle a annoncé fièrement comment cinq femmes étaient parvenues à bloquer la route à proximité du complexe de Haft Tappeh (les blocages de route étaient une pratique courante, il y a dix ans).

Cette façon de faire des travailleurs de Haft Tappeh peut apporter à l’ensemble du mouvement. Ils l’avaient déjà adoptée lors d’une récente grève en décembre, et sont maintenant en position de menacer de prendre le contrôle de l’usine si la direction continue à ne pas les payer. Ils apparaissent comme la fraction la plus active de la classe ouvrière, avec les slogans et tactiques les plus justes. Ils savent qu’ils ne peuvent agir publiquement comme les syndicats européens. Chez les conducteurs de bus de la région de Téhéran, par exemple, tout le monde sait qui est le dirigeant… et il est donc en prison. C’est même toute la direction qui est connue. Leur trésorier, Reza Shahabi, qui a exécuté l’ensemble de sa peine de six ans de prison pour « atteinte à la sûreté de l’État », est de nouveau incarcéré à la prison d’Evin, à Téhéran, où il a déjà eu deux attaques cérébrales dues aux mauvais traitements.

La colère contre l’accaparement des richesses par les mollahs

Les manifestations de rue du début d’année ont montré que d’autres couches de la société, notamment parmi les chômeurs et les pauvres, ne supportent plus la dégringolade de leur niveau de vie. Depuis janvier 2016, quand l’accord nucléaire est entré en action, le prétexte d’être « attaqué par l’Amérique » a disparu. Les exportations de pétrole ont doublé et l’économie s’est redressée, avec une croissance de 12,3 % du PIB en 2016. Maintenant que le pétrole est à 70 dollars le baril (son niveau le plus élevé en trois ans), l’embellie a donc des chances de continuer.

Mais l’amélioration économique n’a pas profité aux travailleurs, ni même à la majorité de la classe moyenne. Le chômage des jeunes est entre 25 et 27 % (certains disent à 40 %), alors que 830 000 jeunes vont entrer sur le marché du travail l’an prochain. Bien que l’inflation officielle soit de 10 à 12 %, pour la plupart des gens les hausses de prix sont bien plus importantes, surtout concernant la nourriture et les biens de première nécessité. Les travailleurs et les pauvres voient des Maserati, des Porsche et autres biens de luxe arriver dans le pays, mais soudainement le prix des œufs bondit de 50 %. Dans un tel contexte, un petit rien comme le prix des œufs à Machhad – la deuxième ville du pays d’où sont parties les manifestations – peut déclencher un mouvement de contestation dans tout le pays.

Pour la construction de comités d’action ouvriers

Cependant, c’est l’intervention des travailleurs en tant que classe qui comptera au final, tout comme la classe ouvrière a été déterminante en 1978-79. La révolution de février 1979 avait été précédée de six mois de grève tournante, et c’est cela qu’il faudrait aujourd’hui. Par la suite, des armes avaient été distribuées dans les quartiers ouvriers et il y a eu une insurrection. Ce ne sont pas les manifestations de rue à elles seules qui ont renversé le Shah et elles ne renverseront pas plus le régime actuel, d’autant qu’il a été renforcé par l’accord nucléaire. [2]

Sans une grève générale, ou une série de grèves y conduisant rapidement, la contestation dans la rue ne peut qu’être réprimée. Il faut maintenant développer des comités d’action ouvriers clandestins capables de coordonner les luttes et de construire cette grève générale. C’est une nécessité vitale, qui peut très bien partir des luttes actuelles, bien qu’apparaissant comme défensives pour les salaires impayés, comme à Haft Tappeh. Ces comités ouvriers clandestins peuvent également se lier à des comités de quartiers clandestins, afin de changer le rapport de forces entre les classes et de concrétiser l’espoir des travailleurs de Haft Tappeh de mai 2008 d’une « unité d’action anticapitaliste large ».

24 janvier 2018, Morad SHIRIN


[1La Tendance marxiste révolutionnaire iranienne anime un site internet en persan (http://militaant.com/), ainsi que celui, en anglais, de Marxist Revival : http://www.marxistrevival.com/

[2Les militants à l’origine de l’IRMT ont combattu à l’époque le suivisme de la gauche iranienne vis-à-vis de l’ayatollah Khomeiny, qui a pris la tête de la révolution iranienne dans le but de la contenir, puis d’écraser les organisations ouvrières, mettant en place la dictature que connaît l’Iran depuis 40 ans.

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Numéro 117, janvier-février 2018

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