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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 117, janvier-février 2018 > DOSSIER : Le harcèlement des migrants, ça suffit !

DOSSIER : Le harcèlement des migrants, ça suffit !

À Ouistreham comme à Caen, des papiers et un toit pour tous !

Mis en ligne le 8 février 2018 Convergences Politique

Le 17 janvier dernier, le préfet du Calvados Laurent Fiscus adressait ses vœux à la presse. Au menu de son discours, la solidarité dont l’État ferait tous les jours la preuve - dit-il - envers ceux qu’il nomme les « cabossés de la vie ». Rendez-vous compte : il en a hébergés 1 500 rien que pour 2017 ! Mais voilà que notre préfet s’étrangle. Ce n’est pas le café qui lui cause une remontée acide, mais la concurrence déloyale subie par ses services de la part des organisations d’aide aux migrants.

Caen : presque cinq ans déjà

Bref retour en arrière. Au printemps 2013, les services d’hébergement d’urgence du Calvados commencent, faute d’argent, à mettre à la rue des migrants, célibataires ou en famille, jeunes comme vieux. Rapidement, des manifestations de protestation s’organisent tous les lundis. La préfecture ne bouge cependant qu’après l’apparition d’une rumeur d’ouverture de squat dans une caserne désaffectée : elle fait aussitôt murer le bâtiment ! Qu’importe, l’idée de réquisitionner un lieu se fraye un chemin dans les têtes, y compris de militants très éloignés de ce genre de pratiques. Comment se contenter de manifester quand on quitte les familles pour lesquelles on prend fait et cause, parfois avec des enfants de 3 ans, dehors à 20 heures par 5°C ?

Au début juillet 2013, l’Assemblée générale de lutte contre toutes les expulsions – celles de migrants tout comme celles de « Français » – ouvre un premier squat dans un foyer pour femmes battues inoccupé depuis deux ans. Premier répit pour quelques dizaines de Mongols, d’Albanais ou de Tchétchènes. Quand, à la fin de l’été, la police expulse les habitants, un autre lieu ouvre presque aussitôt… dans la même rue que le précédent ! Ce ne sont pas les logements vides qui manquent dans notre société, mais la volonté politique de les réquisitionner.

Cinq ans plus tard, près de 300 personnes sont logées dans une petite dizaine de squats le plus souvent ouverts par des militants de l’AG – surnom du collectif –, mais parfois aussi par des migrants auxquels ces derniers offrent une aide matérielle et morale. À l’expérience, les petits squats offrent l’avantage d’une meilleure cohabitation entre les occupants et ne s’avèrent pas plus difficiles à aider.

Ce bilan « agace » le préfet. Les squats sont dangereux, affirme-t-il, et tenus « par des mafieux (…) ou ouverts par des associations d’extrême-gauche », sans qu’on sache vraiment lequel de ces deux qualificatifs est le plus infâmant ! Certes, trois incendies ont eu lieu, détruisant les maigres affaires des occupants et intoxiquant certains. Mais que propose le préfet, sinon la rue ? Ah oui, il vient de créer 100 places d’hébergement. Et comme 50 d’entre elles restent vacantes, il en conclut qu’il n’y a pas de problèmes… Mais s’il lui fallait loger tous les habitants des squats, il serait vite débordé. Du reste, l’AG se bat pour que le plus grand nombre accède à l’hébergement par l’État, consciente que ses propres efforts ne suffisent pas. Le préfet ferait mieux de se demander pourquoi les migrants préfèrent leurs squats aux centres qu’il leur propose. Sans doute ces derniers sont-ils mieux protégés contre l’incendie ? Mais manifestement, les migrants s’y sentent moins en sécurité… car plus soumis à son flicage ! L’AG, elle, aide à trouver de la nourriture, des vêtements, des meubles. Elle organise des cours de français, des goûters de Noël et des concerts de soutien qui non seulement permettent de faire jouer la solidarité de centaines de personnes, mais sont de vrais moments de partage entre ces dernières et les migrants, qui y assistent toujours nombreux (voir CR 108). Une solidarité réelle, dont la préfecture ne sera jamais capable.

Ouistreham : la « pédagogie » de l’État contre les « fake news »

Depuis le démantèlement de la « jungle » de Calais, entre 80 et 200 migrants aimantés par l’eldorado anglais tentent de se glisser dans les camions qui s’embarquent à Ouistreham dans les ferries à destination de la Grande-Bretagne. La municipalité refuse non seulement d’ouvrir un lieu pour les abriter des intempéries, mais même seulement un point d’eau. Le harcèlement policier ne dissuade pas les migrants de traverser la Manche – ils en ont malheureusement vu d’autres… – mais il leur pourrit la vie. Les contrôles policiers sont incessants. Cet hiver, duvets et couvertures ont été confisqués, parfois imprégnés de gaz lacrymogènes. « Fake news ! », s’insurge le préfet. D’ailleurs, aucune plainte n’a été déposée par les migrants contre les services de police, affirment ses services sans rire !

Qui veut bien entendre leurs plaintes n’a pas besoin de trop insister pour se les faire raconter. À condition de montrer un autre souci de leur sécurité que celui qui consiste à les déloger des essieux des camions. Écœurés par cette hypocrisie d’État, révoltés par l’attitude de leur maire, des habitants du coin ont créé le Collectif d’Aide aux Migrants de Ouistreham (CAMO). Deux jours par semaine, ils offrent un repas chaud à leurs « copains », disent-ils. Ils ont aussi créé une consultation médicale, car de nombreux migrants souffrent de blessures, voire de fractures non soignées. Enfin, ils centralisent des propositions d’hébergement dans des familles de la région. « Accueillir un migrant chez soi, pour un repas ou pour une nuit, ne va pas régler le problème si ce n’est pas accompagné d’un travail de pédagogie », râle le préfet. Du genre qui pousse à rentrer dans son pays d’origine, peut-être ?

Contester la politique migratoire

Le sort réservé aux migrants indigne. Il y a certes des Ouistrehamais pour leur imputer la baisse – réelle ou supposée – de valeur de leur maison. Mais il en est d’autres aussi pour manifester un lundi soir de décembre à la sortie du conseil municipal. Un millier de personnes ont également défilé les samedis 10 décembre et 20 janvier, à l’appel de plusieurs dizaines d’organisations associatives, politiques ou syndicales fédérées – une fois n’est pas coutume – par l’AG contre toutes les expulsions. Certains venaient de 100 kilomètres et au-delà, d’autres manifestaient pour la première fois depuis longtemps.

Cela ne va pas sans difficulté. Au CAMO, on souhaite rester dans une mobilisation humanitaire, sans se prononcer par exemple sur l’ouverture des frontières, de peur de prendre l’opinion publique à rebrousse-poil. La coopération avec des militants plus radicaux ne va pas totalement de soi. Pourtant, à moins d’un changement majeur d’attitude du gouvernement, les migrants continueront de tenter de passer les frontières, à Ouistreham ou ailleurs, pour rejoindre la Grande-Bretagne. Or, si la mobilisation politique pour la liberté de circulation et d’installation de chacun, quelle que soit sa nationalité, trouve des points d’appui dans la solidarité concrète, à l’inverse, cette solidarité ne se suffit pas à elle-même : il faut aussi lui offrir des perspectives, contester l’hypocrisie et les calculs de la politique de Macron, Collomb et leurs relais locaux.

Correspondant local

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