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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 65, septembre-octobre 2009 > DOSSIER : Le syndicalisme face à la crise

DOSSIER : Le syndicalisme face à la crise

Une vieille histoire

Mis en ligne le 4 octobre 2009 Convergences Politique

La stratégie des directions syndicales face à la crise, avec ses journées d’action éparpillées, a provoqué un malaise parmi toute une frange de syndicalistes de base et de travailleurs combatifs. Des syndicalistes CGT, affirmant ne plus reconnaître leur organisation, ont adressé des protestations collectives à leurs instances, exprimant leur incompréhension, leur mécontentement, voire leur colère. C’est le cas par exemple lors d’une AG régionale de la métallurgie CGT dans le Valenciennois qui a regroupé 350 militants représentant quelques 200 syndicats de la région Nord et Pas de Calais, le mercredi 1er juillet.

En fait cela fait dix ou quinze ans que ce malaise s’est fait jour dans la CGT et que des opposants expriment leur désaccord avec leur direction ou la façon dont elle se comporte dans les luttes.

Par exemple, lors de la grève des cheminots d’octobre-novembre 2007 pour défendre leur régime spécial de retraites, lorsque avant même le déclenchement du mouvement Bernard Thibault montre la volonté des dirigeants de la CGT de négocier à tout prix en acceptant de dissocier les salariés de la RATP de ceux de la SNCF, puis quelques jours plus tard le principe d’« harmonisation », c’est-à-dire l’alignement sur le régime général. Une main tendue au gouvernement qui reste en travers de la gorge de nombreux militants !

Comme reste dans la gorge l’attitude des confédérations lors des mouvements de mai-juin 2003, déjà pour la défense des retraites, débutés par les enseignants début avril, étendus progressivement dans tout le pays, obligeant les syndicats à organiser une journée d’action interprofessionnelle le 13 mai, où plus d’un million de personnes se retrouvent dans les rues. Le soir même la CFDT endosse ouvertement le costume du traître, en signant un accord avec le gouvernement entérinant la casse des retraites du public – hors régimes spéciaux, afin de dissocier les cheminots du reste des salariés du public – en échange de concessions insignifiantes. Mais à peine de nombreux syndicalistes CFDT ont-ils pris soin de se désolidariser de leur leader, que c’est au tour de ceux de la CGT de prendre une claque des leurs qui combattent la reconduction du mouvement dans les gares, dépôts et ateliers où les grévistes réunis en assemblée générale l’ont votée. Didier Le Reste, secrétaire de la CGT-SNCF, ira même alors jusqu’à assurer le 15 mai qu’il prévoit des mouvements reconductibles…« vers début juin ».

La collaboration entre les directions syndicales, le patronat et l’État ne date cependant pas de cinq, dix ou quinze ans. Même s’il subsiste dans l’esprit de nombre de militants syndicalistes aujourd’hui critiques, une nostalgie d’une période mythique où le PCF et la CGT auraient été d’une combativité ouvrière exemplaire.

Sans doute depuis deux ou trois décennies, et encore plus spécialement sous la direction de Bernard Thibault, la CGT s’est–elle engagée encore plus résolument dans la collaboration gouvernementale et patronale, faisant pendant en quelque sorte au cours de plus en plus à droite de la CFDT avec Nicole Notat puis François Chérèque. Mais une étude critique de l’attitude de la CGT dans un passé plus lointain, en mai 1968, sur la période de l’après-guerre ou même lors de la grève générale de juin 1936, montre que dans ces périodes de crise, et alors que le pouvoir de la bourgeoisie semblait fragilisé, les syndicats ont joué un rôle de roue de secours décisif. Un bref rappel, quitte à remonter le temps, de ces quelques évènements semble donc utile pour aider à la discussion des tâches et de la politique à mener aujourd’hui dans les syndicats.

En 1968 : noyer la grève dans les urnes

Le mouvement éclate dans les premières usines sous l’impulsion de travailleurs du rang, souvent des jeunes, en plusieurs points du territoire (Sud Aviation à Nantes, Renault Cléon, et d’autres suivront), la CGT se donne les moyens d’en prendre les rênes en l’étendant jusqu’à en faire une grève générale, mais pour le verrouiller. Un responsable CGT explique ainsi que les comités de grève, « c’était bien [en juin 36] peut-être. En mai-juin 68, (…) là où ça s’est passé, il y a eu la panique. (…) C’est pas pensable que des gars qui arrivent tout neufs puissent diriger la grève » [1]. La CGT fait occuper les usines par ses seuls militants, ne convoque le plus souvent les ouvriers qu’à l’assemblée générale et empêche les contacts avec les étudiants.

L’expression « Grenelle » signifie aujourd’hui pour certains « remise à plat », voire « conquêtes sociales ». Le 27 mai 1968, les travailleurs y voient plutôt la « trahison ». Le chef de la CGT Georges Séguy est conspué. Et pas seulement à Renault Billancourt : les RG de Valenciennes notent qu’ « une marée de nervosité et d’acrimonie monte dans les usines »  [2]. En fait, le butin pour 4 semaines de grève est bien maigre. L’augmentation des salaires n’est importante que pour les smicards, le temps de travail reste quasiment inchangé à plus de 40 heures, et les décrets attaquant la Sécu dont les syndicats demandaient l’abroga­tion avant mai sont maintenus.

En revanche, dès le 15 mai la CGT avait appelé à la constitution d’un « gouvernement populaire », et le 19 mai avec le PC à un « programme commun » de la gauche. La CFDT, quant à elle, se donnait des airs plus radicaux en parlant d’« autogestion », mais dans un sens signifiant autant sinon plus « droit de regard des syndicats dans la marche de l’entreprise » que « pouvoir des travailleurs », avant de ressortir de la naphtaline le vieux politicien Mendès-France pour contrer le PC. Les syndicats contribuèrent ainsi à dissoudre la grève dans les urnes.

1945 : la Reconstruction… des profits

À la Libération, la CGT espère jouer un rôle accru dans la gestion de la société, notamment les caisses de la Sécurité Sociale. Elle donne des gages à la bourgeoisie, en adoptant à la suite du PC, qui participe au gouvernement, le mot d’ordre « Produire d’abord, revendiquer ensuite » ou encore « la grève c’est l’arme des trusts » . Maurice Thorez invite la classe ouvrière à « retrousser les manches » pour relever l’économie du pays, se gardant bien de préciser au profit de quelle classe sociale. Dans le même temps, la CGT accepte de fait le maintien des 48 heures hebdomadaires et revendique une augmentation des salaires ne rattrapant que la moitié de l’inflation depuis 1938.

Elle contient une colère ouvrière profonde. En témoignent les grèves auxquelles le syndicat a tenté de s’opposer, comme celle des rotativistes de la presse parisienne ou la grève Renault-Billancourt d’avril-mai 1947 [3]. L’organisation de manifestations populaires massives n’est là que pour masquer une politique anti-grève : à Cherbourg par exemple (alors 65 000 habitants), 20 000 personnes défilent en mai 1946 contre la hausse des prix, tandis que les délégués CGT se démènent dans l’arsenal… pour étouffer les départs de grève sauvage.

Avec la guerre froide la CGT derrière le PC entre certes dans une opposition d’autant plus violente qu’elle cherche à faire oublier son attitude précédente. Ce sont par exemple les grèves de 1947-48 dans les mines du Nord, où les CRS sous les ordres du ministre de l’Intérieur socialiste Jules Moch investissent les corons ; ou encore les mobilisations contre l’impérialisme américain (en particulier contre « Ridgway la Peste » en 1952 [4]), qui donnèrent lieu à une sévère répression policière et coûtèrent cher en licenciements de militants. Ces luttes, radicales en apparence, confinent même dans bien des cas à de l’aventurisme mais ne servent pas vraiment à fédérer la colère ouvrière en un vaste mouvement.

1936 : « ramener dans son lit le torrent » [5] ouvrier qui déborde

Juin 36, la grève générale a éclaté sous la conduite ou avec le concours de militants de la CGT, même si la centrale n’a à aucun moment lancé d’appel en ce sens. Mais les accords de Matignon entre le patronat et la CGT sous l’égide du premier ministre socialiste Léon Blum, en date du 7 juin, pour substantiels qu’ils paraissent aujourd’hui, semblent alors à bon nombre de grévistes au-dessous des possibilités du mouvement. Le PC soutenait le « gouvernement de Front Populaire » sans y participer. Et si les socialistes de la SFIO détenaient les rênes de la CGT, le PC qui avait dirigé la CGTU – jusqu’à la fusion en mars 1936 avec le CGT au congrès de Toulouse – y avait une influence importante. Derrière Léon Blum, le n°1 du PC Maurice Thorez attend 4 jours après les accords Matignon pour donner le coup de grâce à la grève générale : « Il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue. Il faut même savoir consentir au compromis si toutes les revendications n’ont pas été acceptées » . Vraiment ? Avant d’avoir tout fait pour vérifier si elles ne pouvaient pas l’être ?

Mathieu PARANT


[1Témoignage de B. S., responsable de l’UL CGT de Saint-Fons, cité par Xavier VIGNA, L’insubordination ouvrière dans les années 68, Presses Universitaires de Rennes, 2007, page 56 .

[2Cité par Xavier VIGNA, op. cit., page 58.

[3Lutte Ouvrière vient de rééditer le texte de Pierre Bois sur cette grève qu’il a animée à l’époque.

[4Général américain nommé à la tête des forces alliées en Europe (sous l’égide de l’OTAN) qui s’était illustré pendant la guerre de Corée par l’utilisation des armes bactériologiques.

[5Selon l’expression de Daniel Guérin à propos de juin 36, « Front Populaire, révolution manquée ».

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Numéro 65, septembre-octobre 2009