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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 65, septembre-octobre 2009

Au lait, au lait ! « Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes »

Mis en ligne le 4 octobre 2009 Convergences Société

La grève des producteurs de lait a été suspendue, jeudi 25 septembre, après deux semaines de manifestations des éleveurs, de stocks de lait déversés spectaculairement, de distributions gratuites au public. Mais elle pourrait bien rebondir vite, si la réunion des ministres de l’agriculture de l’Union Européenne qu’on leur a promise n’accordait rien.

Guerre des prix

En un an, le prix du lait payé aux producteurs a baissé de 30 %, flirtant avec les 200 euros pour 1 000 litres (soit 20 centimes le litre à la production contre 1,20 € au supermarché). Certes, il avait augmenté dans la période précédente, mais le coût de fabrication (engrais, nourriture des vaches, matériel souvent spécialisé et cher) aussi.

Jusqu’à présent, des quotas fixés à Bruxelles répartissaient entre tous les producteurs de l’Union Européenne les volumes à produire. Ils empêchaient la « surproduction », et permettaient, en principe, de maintenir des prix rémunérateurs pour tous les agriculteurs. Mais au nom de la libre concurrence, ces quotas seront supprimés d’ici 2015. Les plus grosses exploitations augmenteront leurs volumes de production. La surproduction de lait poussera encore son prix à la baisse, jusqu’à l’aligner sur le plus bas, par exemple 130 euros pour 1 000 litres, comme c’est le cas en Belgique aujourd’hui. Les plus petites exploitations, qui n’ont pas les moyens financiers de moderniser leurs installations en fonction des nouvelles normes toujours changeantes et d’accroître leurs troupeaux, seront éliminées ou rachetées. D’autant plus vite que beaucoup travaillent en fait déjà à perte et sont fortement endettées.

Au profit des industriels et de la grande distribution

Parallèlement, les industriels (laiteries, fromageries, matériels pour installations de traite) et la grande distribution ont augmenté leurs marges sur le lait UHT de respectivement 25 % et 33 %. Elles représentent 52 % et 17 % du prix payé par le consommateur [1]. Un prix qui n’a pas baissé, bien au contraire.

La colère des producteurs de lait, que contenait jusque-là à grand peine le principal syndicat agricole, la FNSEA, a éclaté au printemps. Les tracteurs ont bloqué les portes des laiteries, des rayons de produits laitiers des hypermarchés ont été saccagés.

Quatre jours avant l’élection européenne, le ministre Michel Barnier, tête de liste en Île-de-France, annonçait un accord sur un prix fixé entre 262 et 280 euros les 1 000 litres. Loin des 400 à 500 euros nécessaires pour que chaque producteur se verse 1 000 euros mensuels. Et le texte incite à la contractualisation, c’est-à-dire des garanties d’achat données par les industriels aux producteurs, en échange d’un contrôle accru de leur production, et de pénalités en cas de défaillance. Cela revient à ôter aux agriculteurs ce qu’il leur reste d’autonomie. Certains doivent par exemple déjà se fournir exclusivement auprès de la coopérative en engrais, matériels, etc. Quant à l’aide financière promise par Barnier, 30 millions d’euros, elle ne correspond qu’à 0,0013 euro par litre de lait !

Petits et gros producteurs, des intérêts opposés

L’Association des Producteurs de Lait Indépendants (APLI) qui a mené la grève s’était constituée en décembre dernier, face à la FNSEA. Car cette fédération, dont les dirigeants sont proches de l’UMP, représente avant tout les plus gros agriculteurs, dont certains sont précisément les administrateurs des grandes coopératives laitières, véritables entreprises de la filière, en cheville avec les industriels de l’agro-alimentaire.

Jugeant inefficaces les blocages et manifestations – les huissiers débarquent à la moindre entrave à la marche des laiteries ou des supermarchés –, l’Association a mis au point minutieusement la grève. Des réunions ont eu lieu à travers toute la France, rassemblant à chaque fois plusieurs centaines de personnes. L’APLI argumentait, chiffres à l’appui, qu’une grève de 73 jours n’occasionnerait pas de pertes si elle obtenait de porter rétroactivement sur l’année le prix à 350 euros par 1 000 litres, et pouvait tenir 110 jours si l’ont faisait monter le prix à 400 euros. Elle s’affiliait à l’European Milk Board, un syndicat européen de producteurs, rassemblant 130 000 adhérents détenant 40 % des quotas laitiers. Elle estime que la grève du lait doit être menée à l’échelle européenne.

Au-delà du prix, le vrai cheval de bataille de l’APLI est le rétablissement des quotas et l’ajustement de la production en fonction du marché. Cette revendication est certes bien modérée, en comparaison des actions spectaculaires et décidées qu’ont menées les producteurs de lait en colère. Mais elle correspond au fait que ces quotas protègent en partie la majorité des producteurs de la concurrence des plus gros.

Aspects de la grève

Il nous est difficile de mesurer l’ampleur réelle qu’a eu le mouvement. D’autant que les éleveurs isolés sont soumis aux pressions de Directeurs des Ressources... Laitières, qui envoient des courriers menaçant d’exclusion de la coopérative, ou de sanctions judiciaires. Mais l’engagement de membres de la FNSEA aux côtés de l’APLI et d’autres syndicats minoritaires (Confédération paysanne, Coordination rurale) est un indice que la colère est bel et bien là.

Hypocrites, les adversaires de la grève ont stigmatisé le gaspillage de lait, épandu dans les champs devant les caméras de journalistes, alors que tant de gens ne mangent pas à leur faim, ou parce qu’il porterait atteinte à l’environnement. Et le Tiers-Monde, pleurent-ils ! Ce n’est pas le souci des ministres de l’agriculture ni des magnats de l’agro-alimentaire. Au contraire, la suppression des quotas, explique l’APLI, permettrait à ces derniers non seulement de casser les prix d’achat du lait, mais aussi, en mettant sur le marché européen plus de lait qu’il ne peut en consommer, de doper les exportations européennes de lait en poudre, contribuant à étrangler les agriculteurs de régions plus pauvres du monde.

Les travailleurs ont toutes les raisons de se sentir solidaires de ces producteurs. Ils sont certes « indépendants », parfois petits patrons qui travaillent en famille voire exploitent un ou deux salariés, mais triment souvent 50 ou 70 heures par semaine et ont vu l’année écoulée le paiement de leur production baisser de 30 %. Rien à voir avec les flambeurs de bonus ! Une majorité de ces petits producteurs dont le nombre a déjà considérablement chuté défend d’une certaine façon son emploi. Ils affrontent les Carrefour, Leclerc, Entremont et Danone, ces mêmes groupes qui exploitent les salariés, quand ils ne les licencient pas. Travailleurs des villes et des campagnes ont des intérêts communs et pourraient bien se retrouver au coude à coude quand l’explosion de la colère sociale se généralisera.

Mathieu PARANT


[1Selon une étude de la direction générale de la concurrence du 30 juillet 2009.

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Numéro 65, septembre-octobre 2009