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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 115, novembre 2017 > Le souffle d’Octobre 17

Le souffle d’Octobre 17

Les femmes dans la révolution russe

Jean-Jacques Marie

Mis en ligne le 7 novembre 2017 Convergences Culture

Les femmes dans la révolution russe

Jean-Jacques Marie

Éditions du Seuil, septembre 2017, 21 euros.


Après avoir consacré de nombreuses recherches et livres à des épisodes de la révolution russe et aux hommes qui l’ont marquée, Jean-Jacques Marie [1] y a étudié le rôle des femmes ! L’ouvrage commence par une « accroche » un peu choc : le rappel que la grève des ouvrières de plusieurs usines de textile du quartier de Vyborg à Petrograd, un certain 23 février 1917 qui a sonné le début de la révolution, s’est faite à l’encontre des injonctions de l’ouvrier bolchevique responsable du secteur, Victor Kaiourov, qui écrit en 1923 :

« Quels ne furent pas mon étonnement et mon indignation lorsque le lendemain le camarade Nikifor Ilitch vint m’informer que la grève avait éclaté dans plusieurs usines de textile et qu’une délégation d’ouvrières arrivait avec une résolution réclamant le soutien des métallos. J’étais indigné par la conduite des grévistes ; d’abord elles avaient manifestement ignoré les décisions du comité régional du parti, et ensuite, moi-même, la nuit précédente, j’avais appelé les ouvrières à la retenue et à la discipline, et soudain c’était la grève. Il n’y avait à cela, semble-t-il, ni but ni raison, sauf les queues pour le pain dans les boulangeries, faites essentiellement par des femmes et des enfants. [...] Mais le fait était là, il fallait réagir... »

Ni but ni raison ? Qui plus est, ces ouvrières (partisanes de la convergence des luttes !) étaient parties illico s’adresser à leurs camarades métallurgistes voisins... Ainsi démarra l’ébranlement révolutionnaire : journées de février, abdication du tsar, situation de double pouvoir...

Le livre de Jean-Jacques Marie, qui puise à une multitude de sources, témoignages vécus mais aussi travaux d’historiens plus récents dont ceux d’une féministe américaine, Barbara Alpern Engels [2], couvre une vaste période : des prémices révolutionnaires dans la deuxième moitié du XIXe siècle jusqu’à l’installation du régime stalinien, en passant par 1905 et 1917. Vaste galerie de figures féminines : celles du populisme des années 1860, puis du terrorisme des années 1880, dont Vera Figner, militante de la Narodnaia Volia (La Volonté du peuple), Sofia Perovskaia et d’autres. La première paya son engagement de 20 ans de bagne, la seconde de la pendaison pour avoir organisé l’attentat qui coûta la vie au tsar Alexandre II en mars 1881. Au tout début du XXe siècle et avec la première révolution de 1905, des femmes s’engagent dans les rangs des divers courants du parti ouvrier social-démocrate, dont les bolchéviques. Puis c’est l’approche de la guerre de 1914 et une montée ouvrière. À l’initiative de militantes bolcheviques paraissent les premiers numéros du journal L’ouvrière, Rabotnitsa. Enfin c’est 1917, avec une politique féminine du parti en direction des ouvrières, différente de la politique des courants féministes bourgeois. Ces militantes bolchéviques, Alexandra Kollontaï, Nadejda Kroupskaïa, Inessa Armand (qui avait la quarantaine alors, et 5 enfants), mais d’autres aussi, s’impliquent avec force dans la politique du nouvel État soviétique. Une révolution dans les mœurs est impulsée, pour l’égalité des sexes. Non seulement sont prises des mesures démocratiques (droits de vote, liberté de mariage et de divorce, liberté de l’avortement), mais sont envisagés aussi les moyens matériels permettant une liberté et égalité réelles, à savoir, outre des salaires égaux, des crèches, des cantines, des blanchisseries pour que les femmes échappent aux servitudes domestiques. Les campagnes d’alphabétisation jouent aussi leur rôle. Jamais aucune société n’avait affiché pareil radicalisme... et rares sont celles et ceux qui, même aujourd’hui, à l’époque des « gender studies », vont aussi loin.

Jean-Jacques Marie fournit des chiffres intéressants sur la situation des femmes ouvrières, leur place et rôle dans la production, précisément dans cette période de guerres mangeuses d’hommes. Au moment de la guerre civile où bien des ouvriers s’étaient enrôlés dans l’armée rouge, la population active se composait de 40 % de femmes selon Alexandra Kollontaï.

L’axe essentiel de Jean-Jacques Marie est de montrer les difficultés de cette lutte de femmes révolutionnaires pour articuler intérêts de classe et intérêts de femmes. Vaste question de société où rien n’était évident ni tranché : des femmes étaient à convaincre de lutter pour une autre vie ; de surmonter les obstacles pour ce faire, contre des pères et maris autoritaires, souvent brutaux ou ivrognes. Dans les campagnes, les femmes battues étaient légions. Et par-dessus le marché, il fallait aussi affronter les préjugés de certains bolcheviks mâles...

La jeune Russie révolutionnaire dans ses premières années, assiégée par la faim, le froid et la cruauté de la guerre civile, n’a pas eu les moyens de ses grandioses ambitions. Peut-être la nouvelle de Babel intitulée Le Palais de la Maternité, dans ses Chroniques de l’an 18 [3], en donne-t-elle un dramatique raccourci. Pas d’émancipation sans moyens ! Et le stalinisme qui s’est installé au tournant des années 30 a ramené brutalement la femme au rôle que lui assignait la bourgeoisie, de mère et procréatrice dans l’intérêt de la nation. Il y a beaucoup d’éléments qui sont des pistes à réflexions et discussions dans ce livre. Il faut le lire...

M.V.


[1Jean-Jacques Marie est militant trotskiste. Il s’est fait connaître comme historien acharné à démonter, dans une multitude d’ouvrages, toutes les contrevérités bourgeoises sur la révolution russe et son destin.

[2Women In Russia, 1700-2000, ouvrage en anglais malheureusement non traduit en français.

[3Isaac Babel, Chroniques de l’An 18, Éditions de poche, Actes Sud, 1996 pour la traduction française.

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