Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 83, septembre-octobre 2012

Tunisie : La démocratie se gagnera dans la rue

Mis en ligne le 9 octobre 2012 Convergences Monde

Après la victoire électorale des islamistes « modérés » l’an dernier puis, tout récemment, l’attaque de l’ambassade américaine par les islamistes « radicaux », en réaction au film d’intégristes chrétiens diffusé sur Internet, l’obscurantisme menace-t-il la Tunisie ? La révolution est-elle définitivement enterrée ?

L’écriture de la nouvelle constitution devait s’achever fin octobre, pour de nouvelles élections en mars 2013. Le calendrier semble cependant prendre du retard du fait de désaccords entre le parti islamiste Ennahda, arrivé en tête des élections d’octobre 2011, et ses alliés. Les désaccords ne portent pas tant sur les tentatives avortées d’inscrire dans la Constitution d’abord la Charia, puis la « complémentarité » de la femme et maintenant la « criminalisation de l’atteinte au sacré ». Non, le président de la République, Moncef Marzouki, issu de la gauche « républicaine », continue d’expliquer qu’Ennahda ne représente pas une menace pour la démocratie. Après tout, ces débats permettent surtout de faire oublier les questions sociales. Ce qui provoque la colère de Marzouki, c’est plutôt qu’Ennahda se garde toutes les bonnes places dans l’appareil d’État !

Les islamistes contre les travailleurs

L’attaque de l’ambassade américaine a donc mis la lumière sur les bandes islamistes « radicales », les salafistes. Cela fait longtemps que les travailleurs y sont confrontés. Avec la complaisance ou en renfort de la police et du gouvernement, elles attaquent les sit-in et passent à tabac des syndicalistes, des enseignants, des journalistes ou des intellectuels. En février, plusieurs locaux de l’Union générale du travail (UGTT) ont été saccagés et en juin, des grévistes de Jendouba, au nord-est de la Tunisie, ont dû repousser un assaut contre le siège régional du syndicat. Des expositions d’art et des spectacles sont aussi mis à sac.

Ennahda fait mine de marquer ses distances... quoique ! En janvier, Sadok Chourou, député d’Ennahda, a appelé, en pleine session parlementaire, à « tuer, crucifier et couper leurs membres aux protestataires ! ». Quant à Ghannouchi, chef d’Ennadha, s’il annonce après les émeutes qu’il va leur « serrer la vis », il affirme plus tard que « les salafistes font partie intégrante de la Tunisie. Il n’est question de combattre aucun mouvement religieux. »

La classe ouvrière ne baisse pas la tête

Pour le moment, ces attaques ne démoralisent pas les travailleurs, qui ont repris le chemin de la lutte après l’accalmie qui avait marqué la période électorale. Régulièrement, des chômeurs occupent des zones industrielles, des voies ferrées ou des sièges d’entreprises pour exiger des embauches. Quant aux grèves, on ne les compte plus. Rien qu’en juin, se sont succédés : les postiers de Sfax pour 150 embauches, les médecins, les magistrats, les employés des cafés, restaurants et bars, les enseignants, sans compter la grève générale à Jendouba les 19 et 20 juin. À Sousse, les ouvriers de Meublatex, une usine de meubles, ont fait trois jours de grève à propos des tenues de travail et pour le paiement des heures supplémentaires, poursuivant le conflit par des débrayages et entraînant une journée de grève générale de solidarité pour la réintégration de 80 grévistes licenciés. À Sfax, le personnel de l’hôpital a tenu un sit-in pendant cinq mois pour bloquer l’accès au directeur, dont ils exigent le limogeage. Par deux fois, la police, accompagnée de « simples citoyens qui cherchaient à disperser le sit-in » (dixit la presse officielle), a tenté de les déloger sans succès, avant d’envoyer l’armée. Alors que plusieurs grévistes étaient emprisonnés et torturés, les travailleurs de Sfax ont répondu par une grève tournante touchant différents secteurs : santé, eau, énergie, impôts, poste...

Sidi Bouzid, toujours en lutte !

Fin juillet, à Sidi Bouzid, d’où la révolution était partie, ce sont des ouvriers de chantiers qui ont envahi le siège du gouvernorat, avant de s’en prendre au local d’Ennahda. Leur salaire n’avait pas été versé depuis deux mois ! Deux semaines plus tard, le 9 août, une autre manifestation, appelée par la « gauche », contre le chômage et les coupures d’eau et d’électricité était dispersée violemment par la police. Les travailleurs ont alors répondu par une grève générale réussie le 14 août.

En septembre, les grèves et sit-in ont continué, avec les retraités de la SNCF tunisienne exigeant l’embauche de leurs enfants chômeurs par la compagnie, une journée de grève générale pour l’emploi à Tataouine, où le chômage culmine à 52 %, trois jours de grève dans le métro pour le respect des durées maximales de conduite, une semaine des conducteurs de train pour le versement d’une prime…

Ces luttes sont nombreuses et témoignent d’une forte combativité. Elles semblent cependant manquer d’unité. Chacun se bat pour les revendications de son entreprise ou le développement de sa région. Lorsque des grèves générales sont appelées, elles se limitent à la ville, à 24 heures et ne débordent pas le cadre syndical.

Le parti révolutionnaire reste à construire

Politiquement, les travailleurs tunisiens restent mal armés. Les médias mettent en avant la « bipolarisation » politique avec, face aux islamistes et leurs alliés, le nouveau parti L’Appel de la Tunisie de Béji Caïd Essebsi [1], rassemblant notamment des ex du RCD et d’Ettajdid [2] sur la base du « tout sauf Ennahda ».

La « gauche » apparaît comme la « troisième voie », loin derrière. Pour se rendre visible, elle a commencé à se rassembler dans un « Front populaire », auquel participent le Parti des travailleurs (PT, ex-PCOT) [3], les patriotes démocrates [4] et des nationalistes arabes [5]. La coalition a pour but de « réaliser les objectifs de la révolution ». Un programme économique est déjà mis en avant, concernant le pouvoir d’achat et contre la dette, mais sans précision sur les moyens de le réaliser : par la lutte ou grâce aux élections ?

Du côté des trotskistes, la petite LGO [6] participe à ce front en espérant le tirer à gauche, pour qu’il « s’ancre dans les mobilisations sociales » et mette en place un programme de lutte. Elle vise la construction du front autour de l’UGTT, dans laquelle les militants se retrouvent déjà, et qu’elle appelle à «  [prendre] ses responsabilités historiques pour former un gouvernement ouvrier et populaire anti-libéral ». Difficile pourtant de penser que l’UGTT, dont la vieille direction a gardé le contrôle, puisse devenir en l’état une direction révolutionnaire. Espérons surtout que, à travers ses luttes, la classe ouvrière parviendra à s’organiser pour faire avancer sa révolution !

Maurice SPIRZ, 28 septembre 2012


[1Essebsi est un ancien ministre de Bourguiba sorti du placard pour gouverner avant les élections du 23 octobre 2011.

[2- RCD : ancien parti de Ben Ali. Ettajdid : ancien Parti communiste, devenu démocrate bourgeois.

[3PCOT : Parti communiste des ouvriers de Tunisie, de tradition maoïste « pro-albanais ». Estimant que le terme « communiste » est mal compris des couches populaires, car elles l’associent à l’athéisme, le PCOT a changé son nom en juillet 2012.

[4Courants issus du maoïsme. Ils ont une position importante dans l’UGTT.

[5Nassériens et baathistes (du même courant que Al Assad en Syrie...)

[6LGO : Ligue de la gauche ouvrière, section tunisienne du secrétariat unifié de la IVe Internationale.

Mots-clés : |

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article

Abonnez-vous à Convergences révolutionnaires !

Numéro 83, septembre-octobre 2012