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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 78, novembre-décembre 2011

Petit lexique de la dette et des arnaques du sommet du Bruxelles : Sauvetage, ou sabordage de la Grèce ? Les ficelles de la prestidigitation financière

Mis en ligne le 24 novembre 2011 Convergences Monde

Quels ingrats, ces Grecs qui ne voudraient pas de ce « plan de sauvetage » concocté par le sommet européen de Bruxelles dans la nuit du 26 au 27 octobre, après des jours d’âpres négociations. Par un coup de baguette magique pourtant leur dette serait divisée par deux. N’était-ce pas là un cadeau somptueux pour ces cigales grecques de l’Europe qui menacent jusqu’à l’euro, créé et défendu par les industrieuses fourmis d’Allemagne et de France ?

50 % de la dette grecque effacée, annulée ?

Tout doux… Seulement la dette grecque envers les banques privées, car sur une dette totale de 350 milliards d’euros, les prêts consentis par l’Union Européenne et le FMI, et la dette détenue par la BCE, représentent 150 milliards qui ne sont pas concernés par la décote annoncée.

Mais si les banquiers privés sont volontaires pour effacer la moitié de l’ardoise de la Grèce, c’est qu’il y a un truc caché dans le chapeau. La crainte de perdre plus, en cas de défaut de paiement de la Grèce, serait déjà une raison. Mais bien plus palpables encore sont les compensations promises aux banques en échange de ce « sacrifice » plus comptable que réel.

C’est quoi, ces bons du Trésor ?

Une obligation d’État, c’est parfois un bout de papier, plus souvent une simple donnée stockée dans des ordinateurs. Cette chose dit que l’État versera à celui qui la possède une certaine somme à une date fixée, dite « de maturité » et, d’ici-là, paiera un « coupon », c’est-à-dire chaque année un intérêt calculé sur cette somme. Par exemple, si quelqu’un achète un bon du trésor de 100 euros à 5 % sur 20 ans, il touchera chaque année 5 euros de l’État (les 5 % des 100 euros), et au bout de vingt ans, il sera remboursé de la somme de 100 euros. La somme de référence, qui correspond en général au prix de vente du bon, est appelée « montant nominal ». C’est la quantité de dette. Celle qui figure comme telle dans la comptabilité de l’État. Si l’on reprend l’exemple ci-dessus, l’État devra verser 100 € d’intérêts au titulaire du bon, en plus des 100 € de dette à rembourser, soit 200 €. Voilà qui coûte déjà… non pas aux banques ou autres financiers qui empochent au contraire puisqu’elles sont généralement prêteuses, mais coûte aux contribuables.

Ce qui compte pour l’État endetté, et pour le créancier qui encaisse ses coupons, ce sont surtout les intérêts versés ! Voyez le gouvernement américain qui est le plus endetté au monde en valeur absolue. Comme il peut bénéficier d’un taux d’intérêt bas, le paiement des intérêts représente à peu près 10 % de son budget. Pour la Grèce, le montant des intérêts atteint actuellement 19 % du budget de l’État. Le pays est entré depuis trois ans dans une spirale où le montant de la dette augmente vertigineusement, l’État devant ré-emprunter... pour payer des intérêts chaque année plus élevés !

Décote, mode d’emploi

Une des grandes annonces du sommet européen a été celle d’une décote de 50 % de la dette grecque. De quoi s’agit-il ? La réduction prendrait la forme d’un échange volontaire des bons de cette dette grecque. Leurs titulaires (les créanciers) viendraient les échanger contre de nouveaux, affectés d’une réduction de 50 % de leur montant nominal. Ainsi, contre un papier indiqué « dette de 100 euros », on obtiendrait un papier indiqué « dette de 50 euros ».

La décote peut paraître capitale… mais les intérêts le sont tout autant ! Seront-ils fixes ? Variables ? Et à quels taux ? Pour quelle durée ? Mystère pour le moment. C’est l’objet de négociations en cours entre l’Institut de la finance internationale, la Grèce et les États de la zone euro. Or, sans réponse à ces questions, on ne peut pas prévoir l’impact réel de la réduction de la dette !

Derrière les décotes, des taux d’intérêts qui explosent

Le patron de cet Institut de la finance internationale, Charles Dallara, est un expert en décotes. Il avait travaillé, pour le département du Trésor américain, à la conception des bons Brady, en 1989, conçus et garantis par l’État américain pour remplacer une partie de la dette de pays latino-américains, en particulier du Mexique. Mais, derrière des réductions élevées du prix nominal de la dette, il y avait des taux d’intérêts élevés et parfois dramatiquement variables pour les emprunteurs. Bref, un poids de la dette encore alourdi ! En 1999, l’Équateur s’est déclaré en cessation de paiement sur le versement des intérêts de ces bons...

Vingt ans après les bons Brady, Dallara a expliqué au sortir du sommet : « Nous avons étudié de multiples éventualités sur les coupons (…) et nous avons confiance que nous pourrons atteindre un accord pour limiter les pertes » (Site web du Financial Times le 27 octobre 2011, dans un article appelé... « Le diable est dans les détails »). Oui, c’est bien dans ces méandres inconnus du grand public qu’est le diable !

Ceux qui gagnent à l’échange de bouts de papier

Depuis le début de la « crise de la dette », les titres grecs ont pas mal changé de mains. Les plus prudents s’en sont déjà largement débarrassés, dès les premières tensions, auprès d’autres financiers. Car on peut racheter sur les marchés financiers un papier où il est écrit « 100 euros de dette » pour… 90 euros, ou 80 euros, ou pour bien moins... Quand on a donc acheté 40 euros un bout de papier où il était écrit 100 euros, et que finalement on peut l’échanger contre un papier marqué 50 euros, on n’est pas si perdant ! Surtout si on en a beaucoup. C’est ce qui s’est exactement passé lors des négociations entre gouvernants européens et banquiers.

Les banques avaient fait savoir qu’au-delà de 50 % de décote, elles ne seraient pas volontaires pour échanger leurs titres de dette grecque, menaçant de déclencher l’avalanche incontrôlable des CDS, ces assurances prises auprès d’autres établissements contre une chute de la valeur de la dette grecque (autre étage de leur fusée !). « Au-delà de 50 % je ne sais pas si c’est volontaire. (…) Il faut quand même qu’il y ait un intérêt par rapport à la valeur de marché », déclarait un banquier, cité par Le Monde du 27 octobre, qui précisait que les titres de la dette grecque s’échangeaient déjà à 40 % de leurs valeurs nominales. Et Le Monde du surlendemain précisait que, depuis quelques jours, les hedge funds (fonds spéculatifs) s’étaient remis à acheter des titres de la dette grecque vendus à bon marché, comptant sur l’accord européen pour engranger un rapide bénéfice.

Et quand l’Union européenne garantit, qui paie ?

« Les États membres de la zone euro contribueront à l’ensemble des mesures relatives à la participation du secteur privé à hauteur de 30 milliards d’euros. », a-t-il été précisé au sommet européen. Le gain pour la finance ? Les bons de dette grecque étaient devenus quasiment invendables, ou à des prix faibles, car considérés comme trop risqués. Bénéficiant de la garantie de l’Union européenne, les nouveaux bons deviennent donc monnayables. Ils devraient être transformés en bons notés AAA, c’est-à-dire utilisables comme du liquide dans les échanges financiers. Un genre de pierre philosophale. En bonus, une amélioration de l’état comptable des banques, avec la baisse de l’évaluation de leurs « risques de crédit ». Ah Ah Ah !

Et les pertes, car il y en aura probablement, surtout du côté de la Grèce où est détenue la moitié de la dette publique concernée, par des banques mais aussi par des caisses de retraites, sécurité sociale, ou assurances ? Étant quasiment entendu que les banques grecques seront nationalisées, c’est en fait l’État grec, avec les fonds prêtés par l’Europe, qui épongera leurs pertes… donc les contribuables du pays !

Qui est gagnant à ce marché ?

Par quel miracle l’Union européenne prévoit-elle que, grâce à son plan de décote de 50 % de la dette grecque, celle-ci tomberait seulement de 166 % du PIB du pays à 120 % d’ici 2020 ? C’est qu’une part importante de la dette grecque est détenue par les États de l’UE, par le FMI, et par la BCE, cette dénommée « troïka » qui a fait ses comptes ! Depuis le début 2010, la Grèce ne peut plus emprunter sur les marchés financiers, sauf à court terme. Quant aux moyens et longs termes, les marchés disent à la Grèce qu’ils ne seraient disposés à prêter qu’à des taux absurdes, de 20 % ou plus encore !

En fait, depuis mai 2010, l’État grec a emprunté auprès de l’UE et du FMI des milliards d’euros qui servent en grande partie à payer… les intérêts et les dettes passées, donc à renflouer les banques françaises ou allemandes !

En outre, la BCE a acheté des dettes grecques d’occasion aux banquiers qui souhaitaient s’en débarrasser (pour plus de 40 milliards d’euros). Comme l’explique un cadre de la BCE à propos des rachats de dettes espagnoles, portugaises, italiennes : « Il ne s’agit pas pour nous d’aider les États : notre objectif est d’aider les marchés » (Revue Banque, octobre 2011).

En fin de compte, sur la dette grecque d’environ 350 milliards, c’est plus d’un tiers qui est détenu par la troïka (Union européenne, FMI, BCE). Presque 150 milliards non concernés par la décote, puisqu’il ne s’agit pas d’une « partie privée » de la dette ! Le montant de la dette devrait être allégé de 100 milliards, soit de 30 % de l’ensemble. Et la baisse des intérêts annuels pourrait être bien moindre encore...

La Grèce ne restera-t-elle pas une île au trésor pour les banquiers ?

Et la spirale n’a pas fini de se dérouler… L’Union européenne s’est dite disposée à prêter encore à la Grèce 100 milliards d’euros, des sommes que l’UE empruntera en grande partie et au fur et à mesure sur les marchés. En clair, les banquiers et les fonds de placement continueront à s’engraisser des prêts à l’État grec, mais plus indirectement, par l’intermédiaire de l’UE et avec sa garantie. Même si la Grèce voyait les intérêts à verser pour les années à venir quelque peu diminuer, la dette resterait bel et bien là : une dette de 120 % du PIB estimée pour 2020, c’est à peine mieux que le retour au niveau d’endettement antérieur à la crise. Autrement dit, en 2020, si le plan européen s’appliquait... la Grèce aurait toujours à débourser des milliards d’intérêts aux financiers, au FMI, à l’UE, à la BCE, etc. La dette est morte, vive la dette !

Quel rapport avec les plans d’austérité ?

Les choix du sommet européen de Bruxelles sont un nouveau signal en direction de la finance et des autres États d’Europe. Même quand un pays n’est manifestement plus en mesure de rembourser sa dette, on fait semblant de le soulager par un tour de passe-passe, une décote de-ci pour permettre la poursuite des rentrées de-là ! Mais ce que cela coûte (car ça coûte !), creuse encore les budgets publics. D’où l’avalanche partout, à commencer évidemment par la Grèce, de mesures dites d’austérité imposées en contrepartie de ces prêts de l’UE et du FMI. Ces mesures sont partout les mêmes, à des degrés divers : privatisations au profit d’investisseurs qui peuvent racheter pas cher ce que possède la Grèce mais aussi l’Espagne, le Portugal, l’Italie, la France… ; réduction du nombre et des salaires des fonctionnaires ; coupes claires dans les budgets de santé, d’éducation, de logement social… Spirale sans fin, car les ressources issues de ces bradages et « économies » contre les populations doivent, pour l’essentiel et selon l’accord conclu, être immédiatement reversés… pour rembourser les prêts européens… qui à leur tour doivent garantir ou rembourser les banques privées ou « les marchés ».

Faudrait-il que la Grèce sorte de l’euro ?

Dans la folle semaine de début novembre, il a été sérieusement envisagé que la Grèce sorte de l’euro. Ceux qui le défendent expliquent que, en maîtrisant sa monnaie, la Grèce ne serait pas contrainte aux politiques imposées par l’Union européenne et le FMI. C’est loin d’être certain ! Voyez la Hongrie où le FMI est intervenu brutalement et qui n’est pas dans la zone euro...

Une sortie de l’euro correspondrait à une forte dévaluation de la monnaie dans le pays. D’une part parce que la nouvelle monnaie, dans la situation où est la Grèce, serait très faiblement cotée sur le marché des devises. De l’autre parce que l’État utiliserait ensuite pleinement la planche à billets pour se financer, provoquant une inflation et une dévaluation de l’ordre de 50 %, selon certains économistes. Cette dévaluation entraînerait la hausse des prix des importations, c’est-à-dire de l’essence par exemple, mais aussi de bien d’autres produits... Évidemment, pour les bourgeois grecs qui auraient pris le soin de mettre des fonds de côté à l’étranger en euros ou en dollars, cela n’aurait pas d’impact.

Avec l’euro ou hors de l’euro, tant que les bourgeoisies resteront aux commandes, elles chercheront à faire payer la crise de leur système aux travailleurs. Plutôt que savoir si les travailleurs grecs doivent payer par la hausse des prix provoqués par la dévaluation et la planche à billets plutôt que par la baisse des salaires imposée par le FMI et l’UE, la vraie question est de savoir comment faire payer la crise à la bourgeoisie, de Grèce et d’ailleurs !

M.C.

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Numéro 78, novembre-décembre 2011

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