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DOSSIER : Avril, mai, juin 2003. Renouveau des luttes, début de la contre-offensive des salariés

Enseignants : excellent trimestre

Mis en ligne le 11 juillet 2003 Convergences Politique

Pas évident de dire quand le mouvement a commencé. On peut parler des premières assemblées et grèves du 19 mars dans l’académie de Bordeaux. Des 10 établissements de Saint-Denis en grève le 27 mars. Du Havre ou de l’île de La Réunion. On peut aussi remonter aux mouvements de grève du début mars dans des quartiers populaires de Marseille où il n’y a pas assez de classes pour inscrire tous les gosses, pas assez de cours de récréation pour qu’ils jouent ensemble, pas assez de « fonds sociaux » pour les faire manger tous à la cantine. Les foyers de propagation de la colère ont été divers.

Il aurait été certes impossible de prédire que le gouvernement se coltinerait d’abord le monde de l’éducation, en ce printemps 2003, mais ses poches de misère avaient déjà frondé. Des grèves avaient éclaté en 1998 dans le 93 ; en 2000 dans l’enseignement professionnel et dans des écoles du sud de la France, en 2002 dans le primaire en Loire-Atlantique. Cet hiver même, les « pions » s’étaient dressés contre la suppression de 5600 surveillants et 20 000 emplois-jeunes. Sans compter les guérillas permanentes, dans les secteurs les plus déshérités. Car le chômage et le hold-up de l’Etat sur les services publics (pour arroser le patronat), ont des effets tangibles dans les établissements scolaires des cités ouvrières. La fameuse « violence à l’école » par exemple ! C’est tout à l’honneur des profs, en particulier des plus jeunes souvent envoyés sur ces fronts « chauds », d’avoir engagé le fer.

Retrait du plan Ferry !

Ce qui a fait déborder le vase, c’est la loi de « décentralisation ». Un désengagement financier de l’Etat, sous forme d’abandon de 110 000 agents non enseignants (près de 10 % des effectifs de l’Education nationale) à la gestion régionale et départementale - possible prélude à mutations, sous-traitance au privé, précarité accrue. Etaient visés les « atoss », administratifs, techniciens et ouvriers d’entretien, agents des services sociaux des lycées et collèges (dont les assistantes sociales, médecins et conseillers d’orientation et psychologues).

Après les journées des 17 octobre, 8 décembre et 28 janvier, au cours desquelles avaient été mises aussi en avant des revendications sur le budget et déjà sur les retraites, le mardi 18 mars fut une nouvelle journée des syndicats de l’Education contre la décentralisation. C’est à partir de là qu’une minorité, qui en avait ras l’bol des journées isolées et symboliques, a franchi le pas de démarrer la grève, reconductible, d’y entraîner d’autres collègues et établissements et de gagner le soutien des parents d’élèves et plus largement de la population ouvrière, par des diffusions et discussions sur les marchés et autres lieux publics. Avec pour perspective claire, non pas de négocier on ne sait trop quoi, mais de refuser purement et simplement le plan Ferry de décentralisation.

Retrait du plan Fillon !

Autre problème pesant depuis des mois, celui des retraites, dont l’amputation était à l’ordre du jour tout particulièrement pour la fonction publique.

Bien que les syndicats enseignants aient placé une manifestation spécifique le 28 janvier, les personnels de l’EN ont aussi répondu à l’appel national du samedi 1er février pour les retraites. Dans les salons les fédérations syndicales enseignantes négociaient comme les autres la « réforme » la moins pire possible. Dans la rue les manifestants affirmaient qu’il n’y avait rien à négocier ! Pas question de perdre 20 % à 30 % sur les retraites.

Pour beaucoup d’entre eux, la démarche sur les retraites a été très consciente. Ils ont démarré la lutte, participé à la construction du mouvement dans l’Education nationale cherchant d’emblée à se donner des chances d’entraîner d’autres secteurs. C’est dans cet esprit que les retraites ont été ajoutées aux revendications particulières. Elles impliquaient, autant qu’elles nécessitaient, l’élargissement. Pour avoir le meilleur rapport de forces. Il était évident que le mouvement portait à la fois sur les retraites et les revendications particulières à l’éducation nationale, et que son avenir était forcément dans l’extension au reste du monde du travail. Signe clair de ce souci : pas le moindre problème en AG ou dans les manifestations pour faire l’unanimité sur le mot d’ordre des 37,5 ans pour tous, public et privé. De même les personnels de l’EN en grève, quand ils cherchaient à expliquer leurs revendications scolaires à la population en ville ou aux salariés du privé, expliquaient qu’ils refusaient une école au rabais pour les enfants d’ouvriers. La perspective était bien politique et non corporatiste.

Furent également adoptés par les assemblées de grévistes le maintien du statut de surveillant et la titularisation de tous les précaires, car bien des enseignants avaient des comptes à régler sur ce chapitre, avec le gouvernement en premier lieu, mais également avec leurs fédérations syndicales qui n’avaient pas (ou si peu) soutenu la lutte des surveillants et emplois-jeunes.

Propager la grève, à l’arraché !

Les zones dites sensibles sont mal dotées en tout… sauf en enseignants d’extrême gauche (LCR, LO, PT, par ailleurs militants ou adhérents syndicaux) ou jeunes profs sympathisants d’Attac ou de la « gauche de la gauche ». Ce sont eux qui ont déclenché et propagé le mouvement. Ils étaient minoritaires mais se sentaient vocation à la grève générale !

Dans cette première phase de démarrage et extension du mouvement, de la fin mars à la mi-mai (dont 4 semaines - du 5 avril au 5 mai - d’étalement des vacances des trois zones académiques), des noyaux obstinés sont allés d’établissements en établissements, de ville en ville, voire en villages, pour gagner et étendre. Ils ont même inauguré des « vacances actives » et continué (certes à plus bas régime) à se réunir, à mener des actions. Les rendez-vous syndicaux nationaux des 3 avril (grève nationale de la fonction publique, à l’appel de toutes les confédérations sauf CFDT, CFTC et CGC), 1er mai (cette année marqué par la lutte pour les retraites), mais surtout 6 mai (journée nationale de l’éducation extrêmement bien suivie) et 13 mai (journée nationale sur les retraites) ont légitimé et appuyé en quelque sorte les efforts de ceux qui élargissaient la grève sur le terrain, même si les responsables syndicaux, eux avaient du mal à sortir de leur routine ou de leur attentisme.

La politique de la FSU, à arithmétique variable

Les divers syndicats de la FSU, la plus grosse fédération de l’EN (l’autre morceau de l’ex-Fen, sous étiquette Unsa, s’étant surtout affirmée par ses bannières dans les cortèges syndicaux), ont eu des politiques variables. Et souvent contentés de réunir des AG certes démocratiques en apparence, mais qui ne faisaient que couvrir des initiatives et usurper une vitalité que le mouvement avait trouvées ailleurs.

Le Snuipp (pour les écoles) a lancé un appel national à la grève reconductible à partir du 6 mai. Mais quand la secrétaire générale du syndicat fut interrogée le même soir sur F3, pas un mot sur la grève reconductible ! C’était selon les départements ! Dans le 93, les écoles s’y sont mises mais le Snuipp a cherché à maintenir les « instits » organisés à part et à empêcher qu’ils participent aux AG existantes de profs. A Limoges, l’appel à la grève reconductible n’a été fait qu’à partir du 13 mai, et les responsables du Snuipp sont restés très hostiles à toute forme d’AG et d’activités.

De son côté, le Snes (lycées et collèges) a par exemple annoncé son soutien à la grève reconductible dès le 27 mars en Seine-Saint-Denis ; à partir du 3 avril en Haute-Garonne ; à partir du 24 avril en Ile-de-France ; et le 28 avril à l’échelle nationale. Ces appels ont aidé au démarrage du mouvement, entre autres à Paris le 28 avril. Ils couvraient et légitimaient l’activité de ceux qui n’avaient pas attendu. Mais l’implication personnelle et effective des responsables du Snes parisien n’est arrivée que le 13 mai. Ici ou là, c’est parce que le mouvement existait déjà, sur place ou ailleurs, que les responsables syndicaux ont même pu apparaître comme de véritables moteurs. Mais leur spécialité n’a pas été l’allumage ni l’embrayage ! Dans bien des endroits, des sections ou morceaux de sections du Snes n’étaient pas pour la grève ou se sont contentés, au mieux, des journées nationales. L’appareil dirigeant voulait préserver son influence dans un milieu de profs de lycées qui n’était pas majoritairement en grève !

L’ « interpro-pagation » ou savoir tisser sa toile, pas que sur le net !

A la mi-mai, le mouvement était quasiment généralisé à l’Education nationale. Cela ne veut pas dire que tous les personnels étaient en grève reconductible. Mais ils participaient au mouvement, en ne ratant pas les journées nationales et « points forts » - sans parler des réunions et actions.

Ce fut alors le début de l’activité dite « interpro ». Multiforme. Virées d’enseignants vers les postiers, les cheminots, les agents de la DDE ou des impôts en grève à partir du 13 mai. Convocation, par le truchement syndical souvent, de réunions de travailleurs de diverses catégories et du privé - souvent des militants syndicaux ou politiques, certes, mais qui pouvaient se rassembler et discuter à plusieurs dizaines (ou centaines comme à Saint-Denis ou Bobigny dans la banlieue parisienne), voire organiser des manifestations de 2 000 à 3 000 personnes, dont une moitié d’enseignants (par exemple dans la banlieue parisienne). Contact des grévistes enseignants avec les appareils syndicaux. Multiformes aussi… selon l’envie de ces derniers de se laisser entraîner dans une vraie grève !

Les 14 et 15 mai, le raté de l’extension à d’autres secteurs, du public et du privé, à commencer par les transports, du fait du verrou syndical CGT et CFDT, a été durement ressenti. Mais des grévistes de l’éducation ont néanmoins persévéré, d’abord parce que les grèves à la SNCF et transports locaux montraient qu’il y avait un potentiel combatif, et que des liens étaient noués, tant avec cette fonction publique qui aurait pu basculer qu’avec des salariés du privé qui, même s’ils n’étaient pas décidés à se mettre en grève, réservèrent aux enseignants en lutte un bon accueil, sans les préjugés « anti-fonctionnaires » que Fillon prétendait ! Des enseignants qui jusque-là n’étaient pas militants syndicalistes ou politiques, devinrent ceux d’un mouvement qui dépassait l’EN. Et dans celle-ci le mouvement a été suffisamment fort pour transformer en tremplin pour la grève reconductible ces journées des 13 mai, 25 mai, 3 juin voire 10 juin, que les appareils syndicaux avaient placées loin dans le temps pour user la combativité.

Le tous ensemble, touché du doigt !

Le dimanche 25 mai fut une belle journée de manifestation interprofessionnelle à Paris où le slogan de grève générale fut repris dans tous les cortèges. Mais le lendemain fut moins chantant. Les grévistes notèrent en particulier la prudence inhabituelle des syndicats sur les chiffres !

Après le 3 juin, la grève reconductible s’effilochait manifestement, mais les plus actifs multipliaient néanmoins les initiatives pour jouer leur va-tout.

La grève reconductible n’a pourtant pas gagné d’autres secteurs. De façon plus subtile qu’aux lendemains du 13 mai, la direction de la CGT a milité contre. Les premières semaines 10 000 grévistes enseignants avaient su développer le mouvement. Le 4 juin il y avait bien autant et sans doute beaucoup plus de cheminots en grève, mais la CGT a eu peur de les voir jouer à leur tour le même rôle. Ce fut l’étouffoir.

Du côté de l’Education, la FSU a repris ses marques au plus vite. Le jeudi 5 juin, son leader Gérard Aschieri demandait au gouvernement un petit geste s’il voulait que les profs aient quelque raison de faire passer le bac ! Et voilà les « avancées significatives » sur la décentralisation. Rien de très nouveau de la part d’Aschieri qui ne ratait pas une occasion de pleurer devant les micros l’absence de négociations, et n’évoquait jamais le retrait des plans Ferry et Fillon. Le radicalisme de la FSU était réservé aux tracts ou circulaires internes ! Le Snes par exemple, par la voix de sa représentante à la coordination nationale du samedi 14 juin, Claudie Martens (membre du Bureau national), parlait de miettes à propos des promesses gouvernementale. Mais dans l’Université syndicaliste, le co-secrétaire général Bernard Boisseau dénonçait les jusqu’au-boutistes qui parlaient de miettes et étaient plus préoccupés de radicaliser le mouvement que d’obtenir des résultats. Tous deux du même courant Unité et Action !

Malgré la brutalité policière place de la Concorde le 10 juin, et malgré les poursuites judiciaires des grévistes coursés par les flics jusque dans l’Opéra, les chefs syndicaux sont restés sereins ! Ils ont permis au gouvernement d’échapper à l’épreuve du bac en désamorçant l’envie de nombreux grévistes ne pas laisser passer. Cela a porté un petit coup au moral. Mais la FSU a accompagné le reflux sans essuyer le discrédit rejeté sur d’autres, comme Bernard Thibault qui, le 12 juin à Marseille, proposait d’« inscrire le mouvement dans la durée », tandis que Marc Blondel faisait de la surenchère désormais sans risque..

Grâce à un milieu militant d’extrême gauche qui a fait ce qu’il pouvait et savait pour la réussite de ce mouvement, les grévistes enseignants ont beaucoup appris. Su atterrir aussi, sans trop d’encombres ni de démoralisation. Conclu que ne s’était jouée qu’une première manche. Et décidé de se retrouver en septembre - ou un peu plus tard qu’importe !- pour préparer la revanche.

Raoul GLABER


Se coordonner… sur les coordinations !

Des enseignants en lutte, à l’initiative de militants de Lutte ouvrière et de militants de Sud ou de l’Ecole émancipée (une tendance animée par l’extrême gauche au sein de la FSU), ont tenté dès le samedi 26 avril de mettre sur pied une coordination nationale qui s’est d’abord appelée « réunion nationale pour la généralisation de la grève dans l’Education ». L’idée était de créer le nécessaire lieu d’échange entre les partisans et artisans de l’élargissement de la grève reconductible de diverses régions, sur le modèle des premières AG de villes, districts et départements, et qui pourrait devenir une direction dans le cours du mouvement.

Au fil des semaine, ces réunions hebdomadaires s’étoffèrent.

Il y eut des débats sur la légitimité de ceux qui y participaient - élus ou pas, et comment ? Fallait-il, dès le 26 avril ou le 3 mai, instaurer un mandatement en bonne et due forme, alors que cette structure se voulait ouverte à ceux qu’il fallait encore entraîner dans le mouvement ? Force est de reconnaître qu’à ce stade comme ultérieurement d’ailleurs, rares furent les départements, villes ou établissements qui fonctionnaient eux-mêmes avec des représentants formellement élus. Ce qui ne veut pas dire qu’il était faux de l’avoir pour perspective.

Il y eut des divergences aussi, plus feutrées, sur ce que devait être la priorité pour donner au mouvement les meilleures chances et prévenir les défaillances ou sale coups des appareils : favoriser et impulser les coordinations de grévistes ou s’appuyer et privilégier (et jusqu’où ?) des positions syndicales. Vieux débat, de fait, entre Lutte ouvrière, Ligue communiste révolutionnaire et Parti des travailleurs.

La coordination nationale, au plus fort, a rassemblé des représentants (dûment mandaté ou pas) de seulement 44 départements (où il n’y avait d’ailleurs pas toujours d’assemblée départementale). Les dirigeants syndicaux, FSU ou autres, jaloux de garder le maximum de contrôle, n’allaient pas faire de la publicité à cette structure ! Avec une tactique qui impliquait certes de tenir compte et gagner tous les syndicalistes engagés dans le mouvement celui-ci n’aurait rien perdu à ce que toute l’extrême gauche milite réellement pour une participation à la coordination et ainsi donner vie et pouvoir à une direction démocratique nationale.

R.G.

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Numéro 28, juillet-août 2003