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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 118, mars-avril 2018 > Chômage

Chômage

Allemagne

Ce que Schröder a fait contre les chômeurs, Macron en rêve…

Mis en ligne le 23 mars 2018 Convergences Monde

Encore et toujours, l’Allemagne est présentée par le patronat et le gouvernement français comme un modèle : des super profits d’un côté, prétendument pas de chômage ou si peu de l’autre… disent-ils. Et les hommes de Macron qui affûtent leurs armes pour leur prochaine attaque contre l’assurance chômage (déjà bien misérable), prennent modèle de la situation outre-Rhin. Retour sur une politique savamment cogitée par la bourgeoisie allemande.

Cadeau du nouveau millénaire

Lorsque le 14 mars 2003, Gerhard Schröder, alors président du parti social-démocrate SPD et chancelier fédéral d’une coalition gouvernementale « rouge-verte » [1] annonça son « agenda 2010 » sous le titre : « Le courage de la paix et le courage du changement », il annonçait ouvertement : « Nous allons devoir tailler dans les prestations sociales, favoriser la responsabilité individuelle et exiger plus d’efforts de la part de chacun (...) nous ne pourrons pas éviter de supprimer des prestations et des subventions, lesquelles pèsent déjà aujourd’hui de façon excessive sur la jeune génération et menacent les chances d’avenir de notre pays. »

Avant même les attaques qui allaient porter le nom de lois Hartz I, II, III et IV [2], on avait mis en place l’assurance retraite privée ; baissé les impôts sur les entreprises par le biais d’une réforme fiscale, continué à rendre le travail intérimaire plus flexible, facilité la création des « mini-jobs » ; multiplié les CDD – sans aucune limitation pour les salariés de plus de 50 ans –, et restructuré les agences pour l’emploi. L’étape cruciale suivante était surtout la réduction de la période d’indemnisation du chômage, fusion de l’aide sociale et de l’aide aux chômeurs, essentiellement incluse dans le volet IV de la loi Hartz..

Hartz IV, contre les chômeurs mais contre tous les travailleurs

C’est avec ce volet que fut mise en œuvre la partie centrale des réformes concernant les prestations sociales. Cette loi entra en vigueur le 1er janvier 2004. Un an plus tard, l’amputation des prestations sociales faisait ses ravages. Désormais les « Hartz IV » n’avaient plus droit qu’à 12 mois maximum d’allocation chômage (15 à 24 mois pour les seniors), et à une allocation-chômage représentant 60 % du dernier salaire net. Mais 12 mois passent vite et quand on ne trouve plus que des jobs à temps partiel, il est impossible de réintégrer le système normal de l’allocation chômage. Il ne reste plus alors que le Jobcenter et Hartz IV. C’est-à-dire le monde sans échappatoire possible des petits boulots. Cela arrangeait bien les patrons et le gouvernement. Au début des années 2000, des licenciements déboulèrent en masse. Il y avait un fort taux de chômage. Qui était responsable ? Les syndicats et les « salaires élevés », disaient les déclarations patronales et gouvernementales. Les travailleurs écartés du marché du travail y ont donc été réintégrés de force… dans cette immense machine à petits boulots. Une façon aussi de faire pression sur ceux qui avaient encore du travail pour qu’ils acceptent la dégradation de leurs conditions d’exploitation.

La création consciente d’un nouveau secteur de bas salaires

Le comité consultatif scientifique auprès du ministère fédéral de l’économie et de la technologie publia en 2002 une déclaration selon laquelle les partenaires sociaux portaient la lourde responsabilité du chômage élevé, surtout dans le secteur des bas salaires... trop élevés ! Ils empêchaient les embauches... Il fallait revoir tout ça, à la fois baisser les prestations et baisser les salaires, surtout les bas salaires ! Et ces experts scientifiques d’écrire : « (…) il faudrait réduire d’environ 20 % les salaires nominaux dans le domaine du travail peu qualifié rien que pour diviser par deux le taux de chômage dans ce secteur. » De fil en aiguille, tous les salaires étaient menacés d’une baisse de 20 %… ou plus.

En 2006, la Chambre de commerce et de l’industrie allemande précisait à son tour : « Il doit aller de soi qu’il faut accepter des jobs payés par exemple 3 ou 4 euros de l’heure : au revenu ainsi obtenu s’ajoutera alors l’aide réglementaire (…) Si, en contrepartie de l’aide reçue (c’est-à-dire les prestations sociales), les bénéficiaires n’acceptent pas d’eux-mêmes de diminuer du mieux leur état d’indigence par une activité même faiblement rémunérée, il faudra en tirer conséquence et réduire immédiatement les sommes qui leur sont versées… »

Comment faire travailler pour 3 ou 4 euros ?

Tout un système de mesures et de sanctions a été créé ; en même temps, on a rendu plus difficiles les possibilités de protection juridique (opposition et plainte). Ce fut une opération d’envergure, sophistiquée, menée en un temps record et réussie grâce à la collaboration de tous les partis au parlement. La bourgeoisie s’était bien préparée et organisée ; les directions syndicales ont appuyé les projets (malgré quelques critiques et timides mises en garde).

En 2005, un adulte était censé pouvoir vivre avec 345 euros par mois à l’ouest et 331 euros à l’est. En 2018, le taux standard est monté à 416 euros par mois ! [3] Le diable capitaliste est dans le détail de l’élaboration scientifique : 142,60 euros pour la nourriture et les boissons, soit 4,69 euros par jour, par exemple ! 36,22 euros pour l’électricité et le gaz, 15,54 euros pour la santé... Ce sont les sommes qui sont allouées aux adultes seuls. Aux enfants et aux mineurs sont alloués 80 % ou 90 % de ces sommes. Pour que les Jobcenters contribuent, les loyers ne doivent pas dépasser un certain seuil : d’où des déménagements forcés, d’énormes difficultés pour trouver un logement pas cher, si tant est que ce soit encore possible.

Avant l’introduction de la loi Hartz IV, les agences pour l’emploi exerçaient déjà toutes sortes de pressions pour « placer » les chômeurs. Avec Hartz IV, cela a pris des proportions colossales. Tous ceux qui se présentent pour la première fois à un Jobcenter sont certains d’avoir droit à un stage de quatre mois pour « s’entraîner à faire une demande d’emploi. » Aussi bien le menuisier gravement malade que le programmeur ou la chercheuse scientifique. Cela fait gagner de l’argent aux boîtes privées qui organisent ces stages. Si un chômeur refuse ou interrompt les cours, on lui diminue ses prestations. On ne compte plus les entreprises qui programment ces coachings de chômeurs, à coups de millions d’euros. Jusqu’à faire promener des lamas à des chômeurs de longue durée, pour briser leur triste routine [4]. Et si, par hasard, un chômeur trouve un job grâce à pareil programme, le nouvel « employeur » touche en général des subventions. En cas de refus de l’offre, c’est le risque de prestations diminuées…

Les « jobs à un euro » (de l’heure) font aussi partie du programme. Ils sont promus sous prétexte de créer des emplois dans l’intérêt public. Mais ces travailleurs n’ont pas de contrat de travail régulier, bien qu’ils fassent souvent 30 heures par semaine ; ils n’ont pas non plus de droits sociaux ; ils ont une « indemnité pour frais » d’environ 1,50 euro ou moins. Les réfugiés, eux, reçoivent 0,80 euro en tout et pour tout ! Il s’agit de jobs dans les services publics ou le social, pour des communes, des organisations caritatives, des groupes d’entraide ou des organismes de formation continue. Autant de postes supprimés dans les services publics ou dans des associations dont les subventions ont été coupées, et qui sont transférés à des « bénéficiaires » de Hartz IV. Les jobs à un euro existaient déjà sous l’ancien système. Mais avec cette réforme, ils ont explosé : 756 000 personnes en 2006. Ramenés à 220 000 personnes en 2016, tant ont fait scandale les abus auxquels ils ont donné lieu.

Les sanctions contre les récalcitrants sont une des clés de la réforme Hartz IV

Elles existaient déjà antérieurement, mais depuis 2005, les motifs de sanction et l’ampleur des amputations des prestations ont considérablement augmenté. Celui ou celle qui ne respecte pas un « accord d’intégration », ne rédige pas suffisamment de demandes d’emploi, ne se soumet pas à l’offre proposée ou l’interrompt, n’accepte pas un job prétendu « raisonnable » ou le quitte, manque un rendez-vous au Jobcenter, etc., risque une sanction. Et les prestations sont douloureusement amputées. Cette dernière année, plus de 944 000 personnes ont vu leur allocation Hartz IV amputée : des personnes et familles privées des biens les plus basiques et qui tombent sous le minimum vital !

Bureaucratie et flicaille

Ceux qui tombent dans le système Hartz IV vivent un genre d’enfer : des queues sans fin pour être conseillé à la va-vite par un « gestionnaire de cas » qui n’a que 5 minutes pour conseiller, donner des informations inexactes voire renvoyer à la case départ. Il existe certes une « hotline »... incapable de répondre aux questions ! Pour obtenir un paiement quelconque, il faut étaler sa vie de A à Z devant ces redoutables « gestionnaires de cas » qui mettent leur nez dans vos comptes bancaires, interrogent vos voisins et diligentent même à domicile des contrôleurs qui veulent tout fouiner dans l’appartement… Un dédale bureaucratique où même les avocats et conseillers engagés dans des groupes d’entraide ne se retrouvent pas... 

Sabine MÜLLER


Commission Hartz : du beau monde...

À l’occasion d’un scandale touchant les agences pour l’emploi – des statistiques avaient été truquées – et face aux chiffres élevés du chômage, le gouvernement rouge-vert avait mis en place en février 2002 une commission chargée de faire des propositions concernant la politique de l’emploi. La commission comprenait différents « experts ». Des représentants de grandes firmes, de banques et de fédérations d’entreprises, des représentants des syndicats ver.di et IG-Metall ainsi que des scientifiques de plusieurs instituts de recherche participaient aux négociations. La commission fut dirigée par Peter Hartz, qui faisait alors partie du comité directeur de Volkswagen, adhérant depuis longtemps au SPD et membre du syndicat IG-Metall.


Jobcenter :des jungles

Les jeunes adultes qui vivent dans une famille Hartz IV [5], n’ont pas le droit de déménager sans le consentement du Jobcenter. Ce sont les premiers auxquels on propose des jobs précaires, en intérim, ou d’absurdes thérapies de réinsertion. Et qui plus est, il est impossible de se conformer scrupuleusement à toutes les exigences du Jobcenter. Des pièces de dossier s’y perdent. Les interlocuteurs changent sans cesse. Des rendez-vous sont fixés à court terme et arbitrairement. Les excuses pour ne pas avoir pu s’y présenter ne sont pas acceptées. Et les pressions des Jobcenter s’exercent aussi sur des malades, des drogués, des éclopés de la vie... Eux aussi sont sanctionnés. Humiliés. Culpabilisés.


Les bureaux des Jobcenter ont deux côtés

Régulièrement, des employés de Jobcenter vident leur sac et parlent des conditions qui leur sont imposées, à eux aussi qui sont assis derrière des bureaux. Derrière le jargon managérial : accords ciblés, ranking, numéros de code, et tout le blabla, il y a un système qui les force à participer à l’ « assistance-harcèlement » des allocataires de Hartz IV… ou bien à démissionner.

Les employés des Jobcenter et des agences pour l’emploi sont souvent des débutants, peu formés au maquis des lois, décrets et directives opaques. Si eux-mêmes n’arrivent pas à comprendre, comment les allocataires de Hartz IV le pourraient-ils ? Par ailleurs, ces employés des Jobcenter sont aussi des précaires, embauchés généralement en CDD : les prolongations de contrats se font sur classements et critères (quantité et qualité du travail d’« orientation des clients », etc.). Ceux qui font du chiffre et plaisent au chef pourront rester, obtiendront peut-être un CDI ou un nouveau CDD. Les autres devront partir…et peut-être, se retrouveront eux-mêmes de l’autre côté du bureau.


[1C’est ainsi qu’on nomme la coalition du SPD (pourtant loin d’être rouges !) et des verts.

[2Du nom de Peter Hartz, qui faisait alors partie du comité directeur de Volkswagen, donc bel et bien de la direction de l’entreprise, mais néanmoins adhérent depuis longtemps du SPD et membre du syndicat IG-Metall.

[3Loyer non inclus, qui est totalement pris en charge par le Jobcenter s’il est en dessous du seuil dont on parle plus loin.

[4Le journaliste Günter Wallraff, qui s’était rendu célèbre en 1985 par son reportage Ganz Unten (publié en français sous le titre Tête de Turc) sur les conditions de travail et de vie des travailleurs turcs, a consacré en 2009 un ouvrage aux joyeusetés des petits boulots en Allemagne (Aus der schönen neuen Welt, traduit et publié en France en 2010 sous le titre Parmi les perdants du meilleur des mondes, éditions La Découverte).

[5Les membres d’une même famille ayant un devoir d’entraide, ils forment une Bedarfsgemeinschaft (communauté de besoin) et c’est toute la famille qui est donc sous loi Hartz.

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