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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 118, mars-avril 2018

La Poste

Colis empoisonnés

Mis en ligne le 23 mars 2018 Convergences Entreprises

La Poste SA est un bel exemple de ce que les patrons appellent « une transition réussie vers le marché libre » . Malgré une baisse des volumes du courrier, l’entreprise maintient un chiffre d’affaires en hausse, des bénéfices (851 millions d’euros en 2017) et, au fil du temps, s’est positionnée sur l’ensemble du marché mondial. Quelques langues de vipères pourraient faire remarquer que cette « adaptation » s’est faite au prix de 80 000 suppressions d’emplois en une dizaine d’années, que les salaires et les conditions de travail ont été considérablement dégradés… Qu’importe : c’est le cœur meurtri que les patrons du groupe suppriment des emplois. Le courrier baisse, il faut réagir. Pourtant un secteur rentable, en pleine croissance, celui du colis, démontre s’il le fallait que croissance ne veut pas forcément dire amélioration des conditions pour les salariés. Plusieurs enquêtes journalistiques ont récemment mis en lumière les conditions de travail dans le secteur du colis. Nous avons invité Thierry (militant SUD PTT Île-de-France) à nous en parler.

CR. C’est quoi, ce secteur colis Île-de-France ?

T. Le secteur colis (hors Chronopost, DPD [1] et autres filiales) regroupe 20 agences postales de distribution et 3 plateformes de tri sur l’ensemble de l’Île-de-France. Cela représente 1 600 colipostiers et environ 2 000 sous-traitants, même si les chiffres réels sont difficiles à obtenir.

CR. Davantage de sous-traitants que d’embauchés fixes ?

T. Aujourd’hui 80 % des livreurs sont des travailleurs sous-traitants, ce sont eux qui assurent la distribution de 4 colis sur 5. En 2007, année où la direction a décidé le virage, ils ne représentaient que 20 % des effectifs. Il y a environ 150 entreprises sous-traitantes dont une de plus de 50 salariés, quelques-unes d’une vingtaine et l’essentiel de moins de 10. En plus, la norme dans le métier est le travail non déclaré ou déclaré à moitié, ce qui complique les choses, même pour un état des lieux. La précarité est générale et le turnover hallucinant, mais depuis que nous avons lancé la campagne et les procès sur le travail dissimulé, de plus en plus de sous-traitants nous parlent et nous écoutent.

CR. Le travail dissimulé ?

T. En gros, on parle de travail dissimulé, de délit de marchandage ou de prêt illicite de main d’œuvre lorsque l’entreprise sous-traitante est complètement inféodée au donneur d’ordre. En clair, comme chez nous où c’est La Poste qui donne les ordres et organise tout de A à Z. Les sous-traitants sont des salariés déguisés.

CR. Tu as parlé d’une campagne, comment s’est-elle mise en place ?

T. En 2012, un sous-traitant est mort en tombant dans la Seine à Boulogne-Billancourt. Il n’était pas déclaré et a plongé pour rattraper un colis tombé dans l’eau. Nous sommes intervenus via le CHSCT de l’agence à laquelle il était rattaché mais La Poste nous a contesté le droit d’intervenir chez les sous-traitants. Elle aurait voulu se laver les mains de cette histoire horrible mais l’inspection du travail nous a donné raison. Le patron de l’agence, celui de l’entreprise sous-traitante et La Poste SA vont être jugés en correctionnelle dans les mois qui viennent.

C’est après cette affaire que Sud et la CGT avons entamé des procédures juridiques pour dénoncer les pratiques de La Poste dans plusieurs sites parisiens. Ces démarches ont eu un petit écho médiatique et cela a changé l’ambiance. De plus en plus de sous-traitants prennent les tracts, nous parlent, nous informent et parfois se syndiquent. En soi, c’est déjà un grand pas en avant car ce milieu nous était presque totalement fermé pendant des années.

CR. Ces actions juridiques peuvent-elles aboutir ?

T. Sur le fond de la politique de La Poste, elles ne changeront sans doute pas grand chose. La mort d’un travailleur ne l’a pas fait bouger d’un pouce. On pourra peut-être faire intégrer aux effectifs les sous-traitants des agences où nous avons attaqué mais cela ne changera pas le paysage dans son ensemble. Ce qui a changé c’est le rapport avec les collègues sous-traitants et c’est bon pour l’avenir.

CR. Vous avez syndiqué des travailleurs de la sous-traitance ?

T. Oui, d’abord dans les plateformes de tri mais cela commence dans le secteur de la distribution. Même si nous avons eu la surprise d’apprendre que nous avions syndiqué... quelques patrons.

CR. Ah bon, comment cela ?

Il se trouve que souvent, c’est à de petits patrons de la sous-traitance que nous avons affaire en premier lieu et nous ne nous en rendons pas forcément compte. Tu ne peux pas voir la différence, de prime abord. Souvent, ces petits patrons viennent nous brancher lorsque La Poste renégocie les contrats à la baisse, ce qu’elle fait depuis des années. Ils sont payés au colis livré.

CR. C’est du travail à la pièce ?

T. Oui. Si la boite a payé très correctement des colis lorsqu’elle a commencé à développer la sous-traitance, elle est vite revenue à ses pratiques de base. On peut estimer que le prix du colis livré a baissé de plus de 30 % depuis 2010. Et évidemment, en bout de chaîne, ce sont les livreurs qui « mangent » le plus.

CR. Comment vois-tu l’avenir dans le secteur ?

T. Nous sommes confrontés à une quantité de problèmes, dont l’ultra précarité, mais le travail militant commence à donner des résultats. Les actions juridiques sont vues d’un très bon œil par ceux qui sont les plus exploités et cela nous donne la possibilité de nous faire connaître, de créer des liens et d’aider à la mise en place de sections syndicales locales. Même si le turnover complique les choses. Nous avons de plus en plus d’échos favorables. En tout cas c’est sûr, La Poste n’a pas gagné. 

Propos recueillis par Erwan PIAM


[1DPD ou Deutscher Paketdienst, un des plus gros opérateurs européens qui est une filiale de Geopost, holding du groupe La Poste.

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