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Cheminots : quatre mois de lutte malgré tous les obstacles

Saint-Lazare : rendez-vous des grévistes, quai 27

Mis en ligne le 29 juin 2016 Convergences Entreprises

Le 9 mars, comme dans la plupart des gares, la grève est très suivie. L’annonce de la loi El Khomri, suivie de peu par celle du décret-socle, suscite une vraie colère dans tous les services. Alors qu’aucune analyse n’était sortie des fédérations au moment de la parution du décret-socle, les militants syndicaux sortent la leur, leurs propres tableaux pour comparer la réglementation en vigueur (RH077) et celle proposée dans le décret.

Les reculs sont énormes : jusqu’à 20 jours de repos en moins, la possibilité pour la direction de modifier les horaires jusqu’à une heure avant la prise de service, des amplitudes de travail bien plus grandes… Les tournées organisées au pied levé pour diffuser ces tableaux et appeler à la grève et manifestation du 9 mars, montrent que les collègues en seront. Certains, parfois déjà anciens dans l’entreprise, feront alors leur première journée de grève depuis leur embauche. Même des cadres nous disent qu’ils ne se sentent pas d’être au travail dans ces conditions et se joignent à nous pour manifester, coupent leur téléphone pour ne pas être appelés sur leur repos pour remplacer des grévistes… Ce rejet unanime concerne aussi bien la loi Travail que l’attaque interne à l’entreprise. Certains n’ont même que la loi Travail en tête. Et les chiffres de grévistes sont à la hauteur des plus grosses journées à la SNCF.

Cheminots en colère et fédérations, pas le même calendrier !

Alors que les discussions vont bon train dans tous les services sur les suites à donner et sur les réorganisations prévues en même temps sur la région de Saint-Lazare, les fédérations – et en tête la CGT – ne dérogent pas au calendrier qu’elles se sont fixé. Depuis février, il est affiché au tableau du syndicat CGT de Saint-Lazare : en mars manifestations, en avril et mai des journées de grèves « carrées » et la reconductible pour… la fin mai ou la mi-juin. Alors que le 31 mars marque une nouvelle journée très suivie, déjà plus de trois semaines après le 9, rien ne bouge dans les hauteurs de la CGT malgré des voix discordantes dans le syndicat local, plus nombreuses que celles des seuls militants révolutionnaires.

Si la CGT traîne des pieds à appeler à une grève reconductible plus tôt, c’est qu’elle a dans le viseur les négociations prévues sur l’accord d’entreprise et accepte de laisser filer la bagarre sur le décret socle et la convention collective. Pourtant l’envie d’une reconductible est déjà là au lendemain du 9 mars. Nous avons donc essayé de réunir tous ceux qui n’acceptaient pas cette politique des fédérations et qui avaient envie de défendre la perspective d’une grève reconductible au plus tôt, sans se faire piéger dans les calendriers de négociations et pour ne pas laisser les collègues se décourager dans des journées de grèves espacées. C’est comme ça que s’est monté un comité de mobilisation. Une équipe de militants de la grève, certes modeste, mais à chaque fois présente, s’est formée en se réunissant toutes les semaines, en écrivant des tracts et en organisant des tournées. En tout une quinzaine de cheminots y ont participé, une petite dizaine de présents à chaque fois. Des militants CGT et Sud, mais aussi des non syndiqués pour qui c’était la première grève. Avec cette idée que seuls les collègues, en entrant dans la grève, pourraient faire exister cette reconductible, quitte à mettre les fédérations devant le fait accompli.

La grève, on l’a voulue, on ne s’en laissera pas déposséder

Lorsque le 18 mai démarre la grève reconductible à l’appel de Sud Rail et de FO, et après avoir fait le constat que les directions syndicales ne mettent pas toutes les forces dans la bataille, le comité de mobilisation s’organise pour tourner auprès des collègues et les appeler à rejoindre la grève reconductible. Les échanges, à chaque tournée, sont toujours très bons, avec des vraies discussions, et le resteront tout au long. Même lorsque des collègues sont au travail, ils se sentent solidaires de la grève, d’un mouvement qu’ils rejoignent sur les grosses journées. Jamais il n’y a eu de silences gênés ou d’altercations. Tous les cheminots ont participé à un moment ou un autre à la grève. Entre temps, d’autres secteurs sont entrés dans la danse : les raffineurs et les dockers en tête. La reconductible devenait autre chose qu’une vue de l’esprit, elle existait déjà et il fallait la renforcer. En réalité, tandis que la CGT prétendait vouloir se donner le temps, en repoussant le départ de la reconductible, les seules tournées régulières sur la gare étaient celles du comité et des grévistes qu’il entraînait. Les ténors CGT du secteur en étaient plutôt à chercher à démobiliser en expliquant, sans rire, qu’un salaire de cheminot de l’exécution ne permettait pas d’entrer dans une grève de plusieurs jours consécutifs. Et ce n’est qu’après avoir appelé à des grèves de 48 heures chaque semaine (des grèves « rectangles » après les grèves « carrées »), que la CGT se décide finalement à appeler à la reconductible le 1er juin. Cette grève, ce sont les grévistes qui l’ont préparée, construite, sans les structures syndicales. Alors quand des responsables Sud proposent de suspendre en attendant le préavis commun, des collègues interviennent pour dire que « cette grève on l’a construite, nous-mêmes, on continuera à être en grève jusqu’au 1er juin et on ne s’en laissera pas déposséder » ! La grève est reconduite du 26 mai au 1er juin.

Qui dit grève, dit comité de grève

Le premier jour du préavis reconductible de la CGT, les grévistes actifs proposent donc d’être élus en un comité de grève ouvert à tous ceux qui souhaitent agir et consolider la grève. Il est soumis à l’AG et élu à une large majorité. Le comité de grève est composé initialement d’une vingtaine de grévistes mais fonctionne en réalité autour d’un noyau dur d’une grosse dizaine. Plusieurs actions ont pu être organisées par le comité, une banderole a été soumise à l’AG, derrière laquelle chaque gréviste pourrait se reconnaître et donc sans logos syndicaux. Pour certains responsables syndicaux, le refus des logos était signe de « division », pour les grévistes c’était au contraire symbole de rassemblement. Tous ensemble, syndiqués de tel ou tel syndicat et non syndiqués. Tout le monde aurait sa place en tant que gréviste. Et la banderole de Saint-Lazare a trouvé tout naturellement sa place en manifestation à côté de celles d’Austerlitz, de Paris-Est ou de Montparnasse…

Les responsables traditionnels de la CGT, souvent des permanents, accusaient le comité de grève de vouloir les effacer. Même dans les assemblées de syndiqués, ils rechignent à venir. Il est vrai que la plupart des syndiqués ne partageaient pas leurs vues sur le calendrier et encore moins, après le 7 juin, l’envie de signer. Alors qu’une motion est votée le mercredi 8 pour demander à la fédération de ne pas signer et de dénoncer le texte, tout juste osent-ils dire que ne pas signer, c’est s’exclure des négociations et que ce n’est peut-être pas une bonne idée… ils préféraient alors insister sur les faiblesses du mouvement, avec sûrement l’idée que plus rapide serait la reprise, plus la fédération aurait les mains libres pour faire ce qu’elle voulait. En assemblée générale, ils n’ont rien proposé aux grévistes. C’est donc le comité qui a proposé d’aller rencontrer les grévistes de la RATP lors de leur embauche, organisé une diffusion de tracts devant les portes de l’usine PSA de Poissy lors du changement de service à midi… Alors que les structures syndicales laissaient les grévistes de différents secteurs se battre à côté les uns des autres, nous avons voulu montrer que nous pouvions créer des liens pour lutter ensemble. C’est encore le comité qui a organisé l’accueil en gare des grévistes venus de Normandie pour la manifestation du 14 juin, banderole déployée, slogans chantés, à l’arrivée des trains amenant 800 dockers, cheminots et territoriaux. Les militants syndicaux s’y sont associés et au final tout le monde était heureux de ce moment partagé, où certains ont même pu échanger leur gilet de gréviste avec des dockers.

Tous ensemble, ouais !

Si en 2014 les liens entre gares parisiennes avaient été un peu tardifs, cette fois une inter-gares s’est organisée rapidement à la Bourse du travail. Nous avons pu nous coordonner pour organiser des cortèges communs, cheminots de toutes gares défilant derrière une banderole rassembleuse : « Loi Travail, décret-socle : cheminots des gares parisiennes en grève ». En particulier le 26 mai, dans la manifestation interprofessionnelle, en tête de cortège avec les autres gares parisiennes. Un cortège dynamique, qui a donné la pêche à chacun d’entre nous et a même séduit ceux qui jusque-là refusaient de défiler ailleurs que dans leurs cortèges syndicaux.

Avantages collatéraux

Pendant la grève nous avons également eu à cœur de défendre nos collègues. C’était un collègue en emploi d’avenir que la direction voulait renvoyer au chômage après trois ans passés à nos côtés. Ou encore une collègue harcelée tous les jours par un encadrement voulant la faire changer de poste. À chaque fois des dizaines de grévistes de tous les métiers sont montés dans les étages pour interpeller la direction, entraînant des camarades en service pour monter avec eux. Vrais moments d’anthologie quand un DPX (un chef) a cherché à s’échapper, quand un directeur s’est enfermé dans son bureau sans répondre pendant près d’un quart d’heure. Mais pour les deux collègues, les grévistes ont obtenu ce qu’ils étaient venus chercher !

Le jeudi 17 juin, lors de la dernière AG, pas de démoralisation dans les discussions, mais au contraire la satisfaction de s’être battus, d’avoir tissé des liens bien plus larges que ceux que nous autorise le quotidien du travail, même entre militants. Des liens qui nous serviront pour résister aux réorganisations déjà annoncées pour septembre sur plusieurs secteurs de la région. Un rendez-vous est donné le jeudi 23 pour une projection de film et la manifestation. Encore des occasions d’être ensemble avant les congés d’été.

Louis MARIUS

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