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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 106, juin-juillet-août 2016 > Dans le monde

Dans le monde

Élection présidentielle en Autriche : une extrême droite battue  ?

Mis en ligne le 29 juin 2016 Convergences Monde

L’élection présidentielle en Autriche a tenu du polar. Tandis que les médias internationaux agitaient la menace de l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite pour la première fois en Europe depuis la deuxième guerre mondiale, c’est un politicien issu des Verts qui s’installe à la présidence. Ni franchement chemise brune le premier, ni franchement vert le second.

Florian Weissel, militant d’extrême gauche à Vienne, explique l’arrière-plan de cette élection.

Certes, on peut dire que la défaite de l’extrême droite n’a tenu qu’à un fil : au second tour le 22 mai, son candidat du FPÖ (Parti libéral d’Autriche) Norbert Hofer, a fait 49,7 % des voix, un suffrage sur deux, mais néanmoins distancé de 31 026 voix par son concurrent Alexander Van der Bellen, un ancien écolo, presque anticapitaliste dans sa jeunesse, avec 50,3 % des voix (qui a profité d’une hausse à 72,7 % de la participation).

Au premier tour le 24 avril, Norbert Hofer était arrivé en tête avec 35 % des suffrages, Alexander Van der Bellen en second avec 21,3 %, suivis par une juge conservatrice indépendante avec 18,9 %, puis tout en queue, avec 11 % seulement chacun, les candidats des partis traditionnels membres de l’actuelle coalition gouvernementale, le SPÖ (sociaux-démocrates) et l’ÖVP (conservateurs chrétiens). S’exprimait ainsi la colère contre la politique du gouvernement. Jusque-là, jamais de second tour et jamais pareil opprobre pour les partis en place  ! Le chancelier Werner Faymann, chef des sociaux-démocrates du SPÖ, en a démissionné pour être remplacé par un alter ego, Christian Kern, jusque-là patron des chemins de fer autrichiens (ÖBB), qui évoque maintenant un «  new deal  » économique pour contrer la montée du chômage et des inégalités – l’Autriche n’étant pas le pays de cocagne qu’on dit.

Un long cheminement jusqu’à l’ébranlement récent

SPÖ et ÖVP ont gouverné le pays ensemble, dans une grande coalition, presque sans interruption depuis l’instauration de la deuxième République en 1945. Ils se sont fait champions d’un «  partenariat social  » qui depuis les années 1980 se délite peu à peu au fil des crises de l’économie capitaliste. De connivence au gouvernement, ils imposent désormais des réformes contre les classes populaires. D’où le relatif succès d’une propagande du FPÖ contre le «  déclassement » d’une partie de la population, d’où la réussite de l’extrême droite autrichienne à attirer un électorat populaire, en partie ouvrier, qui jusque-là votait pour les sociaux-démocrates.

Par là-dessus sont venues les conséquences de la «  crise des migrants  ». Alors qu’une grande partie de la population autrichienne, à l’automne 2015, avait pris des initiatives accueillantes à l’égard des réfugiés, les partis au pouvoir SPÖ et ÖVP s’en sont vite démarqués au rythme de l’arrivée des réfugiés (le pays a enregistré 900 000 demandeurs d’asile en 2015) et, de crainte d’être concurrencés par la propagande xénophobe du FPÖ, en ont repris les revendications. Le gouvernement SPÖ-ÖVP a instauré une limitation du nombre de réfugiés accueillis en Autriche, a promulgué une loi instaurant un «  état d’urgence  » concernant le droit d’asile et autorisant des mesures exceptionnelles, et il a réussi à manigancer la fermeture de la « Route des Balkans », itinéraire emprunté par les réfugiés depuis la Turquie jusqu’en Europe centrale, à travers la Grèce et les pays balkaniques. Alors qu’il y a quelques mois le FPÖ était quasiment le seul à tonitruer qu’il fallait renvoyer manu militari les migrants chez eux, c’est désormais le ministre social-démocrate de la défense qui s’en fait le champion.

Polarisation politique… ou connivence ?

Norbert Hofer est un authentique ultra-nationaliste, qui fait partie des idéologues bourgeois du FPÖ. C’était le plus jeune candidat. Il n’a pas fait d’études supérieures et son entrée en campagne a plu à beaucoup de gens par sa démagogie contre l’Union européenne, par la dénonciation de l’immigration mais aussi de la paupérisation d’une partie de la population.

Alexandre Van der Bellen, lui, est un ancien professeur d’économie à l’université qui affiche ouvertement ses opinions néolibérales. Il s’est prononcé dans la campagne en faveur d’une Europe unie et solidaire, mais sur ses affiches électorales a plutôt placardé son amour de la patrie.

Les Verts n’ont pas été les seuls à appeler à voter pour Van der Bellen : il y avait aussi les partis politiques importants, représentants patronaux, chefs syndicaux, associations liées à l’Église, artistes de gauche ou libéraux, et aussi des personnalités publiques. En fait, tout l’establishment s’est mobilisé pour lui, et l’a présenté comme l’opposant de la gauche contre Hofer. Ce sont surtout les couches sociales diplômées et urbaines qui ont voté pour Van der Bellen. Près de la moitié de son électorat déclarait voter pour «  faire barrage à Hofer  ».

Hofer, lui, en plus des voix non négligeables des milieux de droite et d’extrême droite bourgeois, a pu compter sur celles d’électeurs ruraux, de travailleurs et de personnes peu diplômées. Ainsi, parmi les travailleurs manuels qui se sont exprimés dans les urnes, 86 % [1] ont voté pour Hofer, 68 % d’entre eux le justifiant par le fait qu’il «  comprenait leurs préoccupations  »…

L’électorat s’est scindé en deux : d’un côté ceux qui sont plutôt satisfaits de la vie en Autriche et de leur situation personnelle  ; de l’autre ceux qui subissent la détérioration de leurs conditions d’existence. Une grande partie des travailleurs et du milieu syndical est à ranger dans ce groupe-là, qui se détourne des sociaux-démocrates qui, au pouvoir, sont responsables de l’augmentation des loyers, de la précarisation des emplois ou de la baisse des salaires réels. Par le passé, la social-démocratie pouvait prétendre organiser autour d’elle l’ensemble de la classe ouvrière. Ce sont aujourd’hui Hofer et le FPÖ qui s’affichent – certes bien hypocritement – comme le parti des «  petites gens  ».

Certes la situation en Autriche, pays de 8,6 millions d’habitants, n’est pas bien différente de ce qu’elle est dans le reste de l’Europe où le populisme d’extrême droite fleurit sur le terrain électoral, sous diverses variantes et modalités. Il faut juste ajouter, comme note d’ambiance, que l’extrême droite autrichienne bénéficie d’un genre de «  banalisation ». Jorg Haider, un de ses anciens dirigeants décédé depuis, a participé au gouvernement du début des années 2000  ; et les deux «  grands » partis traditionnels ont tout deux collaboré au niveau d’exécutifs régionaux dans des coalitions avec le FPÖ. Encore aujourd’hui, le Burgenland, dans le sud-est du pays, est gouverné par une coalition entre le SPÖ social-démocrate et le FPÖ d’extrême droite. Une région pauvre dont les habitants craignent que les Slovaques, Hongrois et Slovènes voisins ne viennent leur prendre leurs emplois…


[1Sondage de sortie des urnes du second tour de la présidentielle, pourcentage des travailleurs manuels votant.

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Numéro 106, juin-juillet-août 2016