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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 95, septembre-octobre 2014

Ebola : « La coalition de l’inaction »

Mis en ligne le 24 septembre 2014 Convergences Monde

L’épidémie Ebola, qui a démarré en mars dernier en Guinée, continue de se propager en Afrique de l’Ouest. Avec déjà près de 2 300 morts début septembre – dont près de la moitié ces trois dernières semaines –, elle touche aujourd’hui six pays de la région. Tandis qu’un deuxième foyer sévit au Nord-Ouest de la République démocratique du Congo.

Devenue «  incontrôlable », l’Organisation mondiale de la santé (OMS) prévoyait, début septembre, 20 000 contaminations et six à neuf mois pour en venir à bout. Certains prédisent 10 000 cas d’ici au 1er décembre, voire plus. Le ministre de la Défense libérien, vient d’affirmer qu’Ebola «  menace l’existence même  » de son pays.

Ce qui est certain, c’est que, à moins d’un changement radical et de mesures à la hauteur de l’urgence, les conséquences de cette épidémie vont peser très lourdement sur la population pour les mois voire les années à venir [1].

« Une maladie de pauvres gens, dans des pays pauvres »

Ebola est un virus dont on connaît aujourd’hui cinq espèces, et qui frappe principalement l’Afrique. Le plus virulent des cinq a été découvert en 1976 au Zaïre ; il aurait évolué séparément et serait à l’origine de l’épidémie partie de Guinée cette année.

Cette maladie se traduit par une fièvre hémorragique, aujourd’hui mortelle à 60 %. Mais, depuis 1976, aucun vaccin n’a été véritablement testé, s’agissant-là d’« une maladie de pauvres, dans des pays pauvres » [2]. Des caractéristiques peu attractives pour les grandes firmes pharmaceutiques. Seuls quelques laboratoires publics, avec trop peu de moyens, s’intéressaient au virus. Quant au Pentagone étatsunien, il n’a financé quelques recherches que dans la mesure où Ebola aurait pu constituer une arme du bioterrorisme menaçant sa «  sécurité  ».

La transmission du virus, à la différence d’autres pandémies, est normalement très circonscrite : il faut être en contact direct avec des fluides biologiques ou des organes d’une personne infectée pour s’exposer à la contamination. Ce sont donc les conditions de vie mêmes des populations qui favorisent l’épidémie et la gestion de la crise. Comme le rappelle Hervé Raoul, directeur du Centre européen de virologie et d’immunologie : «  Si on avait les moyens de mettre en place un circuit adapté – ce qui signifie diagnostiquer rapidement la présence du virus, placer le malade en zone d’isolement, identifier et suivre les contacts qu’il a eus –, on serait capable de maîtriser le virus  » [3].

Mais, aujourd’hui, le dernier rapport de l’OMS souligne qu’il faut s’attendre encore à une «  croissance exponentielle » de l’épidémie dans les pays déjà touchés. Surtout au Libéria et en Sierra Leone. Puisque, faute de place, nombre de patients infectés retournent chez eux, où «  inévitablement, ils contaminent d’autres personnes » [4].

6 000 milliards pour les guerres en Irak. Combien pour lutter contre Ebola ?

Tous les représentants des ONG sur place le disent : la crise s’aggrave et continuera de s’aggraver, tant que de véritables moyens d’isolement, de protection, et d’information ne seront pas mis en place. Mais face à cette urgence, le monde occidental a fait une réponse «  catastrophiquement inadéquate  », estime le président de la Banque mondiale. Et, «  jusqu’à présent, la réalité de l’aide a tardé à se concrétiser  » [5]

Les dernières prévisions de l’extension de l’épidémie, en dehors de la zone définie, poussent cependant les États-Unis à promettre l’envoi d’une l’aide «  qui permettra aux équipes médicales de se protéger » [6]. Et s’engage à verser une aide financière de 100 millions de dollars [7]… à comparer aux 6 000 milliards de dollars estimés pour le coût de la guerre en Irak [8].

Les ONG ne crachent évidemment pas sur cette aide financière promise, ni sur de possibles vaccins et traitements que l’urgence pousse à chercher. Mais elles voient bien que cela n’aidera pas à la mise en place de véritables moyens pour enrayer l’épidémie croissante. « Des organisations internationales, des pays ont promis des dizaines de millions de dollars, ainsi que des équipements pour appliquer le plan d’urgence de l’Organisation mondiale de la santé. Mais qui va mettre ce plan en musique ? », dénonce Christopher Stokes de Médecins sans frontières Belgique. « C’est la coalition de l’inaction  » [9].

Lors de guerres, les États-Unis peuvent déployer promptement hôpitaux de campagne, services de santés, hélicos, personnels équipés et formés. C’est ce genre d’aides qu’appellent de leurs vœux les ONG sur place.

Un isolement meurtrier

En attendant, les ONG sur place et la population affrontent une solitude de plus en plus pesante. Entre l’aide qui tarde à arriver, la fermeture de certaines frontières avec les pays voisins, l’arrêt de nombreuses compagnies aériennes (comme Air France, ou British Airways) et la multiplication des quarantaines, tout cela ressemble, à s’y méprendre, à une mise au ban d’une population agonisante, aux «  mesures d’isolement  » des pauvres. Enfermant ainsi contaminés et non-contaminés ensemble.

La mise en quarantaine armée d’un township, West Point, au Libéria a été levée au bout de dix jours pour cette population de 50 000 à 75 000 personnes qui ne s’étaient pas laissé faire. Mais d’autres, comme celle de Dolo Town (17 000 habitants) près d’un aéroport international, débutée aussi le 20 août, continuent toujours. Dans cette petite ville, où l’employeur quasi exclusif n’est autre que la multinationale américaine Firestone, la population est séquestrée, en attendant que la maladie frappe ou que les tickets de rationnement soient distribués. «  J’ai l’habitude de me battre pour apporter à manger à ma famille. Mais me voilà assis comme un gamin, à regarder ma femme et mes enfants toute la journée  », fulmine Jallah Freeman, devant sa maison [10].

Trop souvent livrée à elle-même, la population fait face à ses morts mais aussi à une montée en flèche des prix des denrées alimentaires. Et les récoltes prochaines risquent fortement de ne pas être assurées, enracinant la crise sur la durée. La Banque africaine de développement prévoit qu’Ebola devrait « probablement coûter 1, voire 1,5 point de PIB » aux économies déjà fragiles du Liberia, de la Sierra Leone et de la Guinée.

12 septembre 2014, Malika VOLPE


Des pays exsangues, sous tutelle impérialiste

Le 6 août dernier, à l’issue de trois jours de rencontres avec une quarantaine de chefs d’État et de gouvernement d’Afrique, Barak Obama leur a fait la leçon : «  (…) Le virus Ebola, aujourd’hui comme par le passé, peut être jugulé si vous disposez d’une structure sanitaire publique solide (…) (les pays africains touchés par l’épidémie doivent) avant tout reconnaître que leurs systèmes de santé ont été dépassés car ils n’ont pas été en mesure d’identifier la maladie et d’isoler les patients assez rapidement ». [11] 

Mais quels systèmes de santé ?

Dans un pays comme le Libéria, où l’OMS vient d’annoncer «  qu’il fallait s’attendre à des milliers de nouveaux cas  » pour début octobre, on compte seulement un médecin pour 100 000 habitants.

Les États-Unis, comme les autres grandes puissances, n’y sont pas pour rien. Ce petit pays d’Afrique de l’Ouest est entièrement sous la tutelle des États-Unis depuis sa naissance en 1822. Ces derniers n’ont eu de cesse depuis de soutenir différentes factions ou dictatures pour s’assurer le contrôle pour le pillage du pays. De 1989 à 2003, les guerres civiles successives ont coûté la vie à près de 200 000 personnes et en ont obligé 800 000 autres à fuir leur pays. Entre-temps, les différents impérialismes ont pu s’accaparer quelques juteux contrats. C’est ainsi qu’Usinor a pu profiter du pillage du minerai de fer et Bolloré des bois précieux...

Aujourd’hui le Libéria, dont les séquelles des guerres civiles sont encore bien présentes, est l’un des pays les plus pauvres au monde, alors qu’il regorge de matières premières – comme le caoutchouc exploité par le géant Firestone, dans des conditions effroyables. Il constitue pour les entreprises étrangères un formidable paradis fiscal et un vivier de pavillon maritime de complaisance pour les compagnies des pays riches, qui peuvent ainsi acheter au gouvernement libérien un certain anonymat et fuir leur responsabilité en cas de naufrages.

L’autre grande victime du virus Ebola, la Sierra Leone, où l’espérance de vie tourne autour de 45 ans, a elle aussi connu son lot de guerres civiles, de seigneurs de guerre, et de victimes collatérales. Seigneurs de guerre dont une bonne partie des troupes est issue de l’éclatement de l’appareil d’État du pays, formé, équipé et mis en place par les anciennes autorités coloniales.

Au Nigéria – première puissance d’Afrique, où les multinationales occidentales du pétrole font leur beurre – on manque de tout. Le Nigerian Tribune pouvait déplorer, fin août, qu’il soit «  peu probable que le licenciement récent de 16 000 docteurs du secteur public contribue à endiguer le fléau » [12]. Des médecins tous virés par le gouvernement en pleine épidémie pour s’être mis en grève contre notamment le manque criant de moyens pour former des futurs médecins [13].

M.V.


Ebola, malaria : une carte du monde des inégalités

Depuis sa découverte en 1976, Ebola aura fait près de 3 000 morts jusqu’à cette année. Tandis que le paludisme – aussi appelé malaria – tue un enfant chaque minute en Afrique [14].

Si le paludisme faisait encore, il y a quelques décennies, des ravages dans les pays développés [15], on a réussi à l’éradiquer grâce à des travaux de drainage et d’assèchement des marais, mais aussi par la reforestation comme dans les Landes et en Sologne. Mais de tels travaux n’ont jamais été mis en place dans les pays pauvres.

Alors qu’il existe un médicament, l’ACT, qui est aujourd’hui reconnu comme le plus efficace – assurant une guérison dans 90 % des cas [16] –, ce dernier n’est pas encore utilisé de manière systématique à cause de son prix, inaccessible aux populations africaines. Ce qui n’empêche pas les grandes industries pharmaceutiques de vendre à ceux qui ne pourraient pas s’offrir l’ACT, d’autres médicaments moins chers et beaucoup moins efficaces.

Quant à Ebola, « si le virus arrivait en France, la probabilité d’une épidémie serait nulle : notre système de veille sanitaire est fait pour gérer ce genre de situation. » affirme Claire Magone, chargée de mission pour Médecins sans frontières [17].

L’Afrique subsaharienne, elle, subit discrètement depuis des dizaines d’années des maladies d’un autre temps. Des maladies que nous savons enrayer et contre lesquelles nous aurions les moyens de développer des vaccins ou, tout du moins, de mettre en place des structures qui en arrêtent l’expansion.


[1« Si l’épidémie peut être considérée comme «  contenue  » en Guinée, sa croissance est «  exponentielle  » en Sierra Leone et au Liberia, tandis qu’au Nigeria la situation est jugée ‘ à haut risque’ à Port-Harcourt. Et si, au total, six pays sont déjà touchés, d’autres vont logiquement l’être. » (Les Échos, 7 septembre 2014).

[2« Ebola : pourquoi les industriels sont peu impliqués dans la lutte », Les Échos, 7 septembre 2014.

[3« Ebola : 7 questions sur une épidémie hors norme », Les Échos, 7 septembre 2014.

[4« Ebola : l’OMS craint « plusieurs milliers » de cas dans les trois semaines », L’Express, 8 septembre 2014.

[5« Ebola : 7 questions sur une épidémie hors norme », Les Échos, 7 septembre 2014.

[6« L’armée américaine va aider les pays africains à lutter contre Ebola », La Tribune, 7 septembre 2014.

[7« Ebola : le Liberia menacé dans son existence par une épidémie hors de contrôle », Libération, 9 septembre 2014.

[8« 6 000 milliards de dollars : le coût total de la guerre en Irak ? », La Tribune, 16 mars 2013.

[9« À Monrovia, une ‘catastrophe naturelle’ nommée Ebola », Le Monde, 10 septembre 2014.

[10« Ebola : la rancœur monte parmi les mis en quarantaine au Liberia », Le Point, 7 septembre 2014.

[11Cité, entre autres, par Le Nouvel Observateur, 7 août 2014.

[12« Le gouvernement doit accélérer la lutte », Nigerian Tribune, 21 août 2014.

[13« Médecine : suspension du programme de formation en résidence au Nigéria », Afrique Jet Actualités, 16 août 2014.

[14« Paludisme », Organisation mondiale de la santé, mars 2014.

[15Le paludisme endémique a complètement disparu en France métropolitaine en 1960.

[16ACT − Artemisinin-based combination therapy (combinaisons à base d’artémisinine, une substance issue d’une plante chinoise). Sur l’efficacité de l’ACT, voir « Médicaments antipaludéens », Unicef.

[17« Ebola : une réponse internationale ‘ contre-productive’ pour MSF », Le Figaro, 29 août 2014.

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