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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 95, septembre-octobre 2014 > SNCF : retour sur la grève de juin 2014

SNCF : retour sur la grève de juin 2014

Au fil de douze jours de grève, et plus...

Mis en ligne le 24 septembre 2014 Convergences Entreprises

  • 22 mai : Journée pas ordinaire de mobilisation contre la réforme ferroviaire : un cheminot sur deux est en grève et 20 000 manifestent à Paris. Présence massive de la CGT, dont les responsables fédéraux demandent « une autre réforme du système ferroviaire ». Cette réforme, contre laquelle les cheminots vont se battre, est déjà à l’ordre du jour de réunions tripartites (État, SNCF et ferroviaire privé, et organisations syndicales) depuis plus d’un an et demi. Les cheminots en sont largement tenus à l’écart et, jusqu’à la fin mai, hormis à SUD-Rail, la grève reconductible est loin d’être une préoccupation des fédérations syndicales.
  • 3 juin : CGT et Sud-Rail déposent un préavis de grève reconductible en expliquant que son maintien ou non dépendra d’une rencontre prévue le 4 juin avec le ministre des Transports, Frédéric Cuvillier. Devant l’annulation de cette réunion par ce dernier, la CGT se décide à la grève. L’enjeu pour les appareils syndicaux, en réalité, ce sont leurs places et poids respectifs dans la restructuration importante de l’entreprise. CGT et SUD-Rail pensent faire une petite démonstration de force par une grève que des responsables cégétistes annoncent d’emblée « reconductible mais courte ». FO, dont il est moins question parce que sa non-représentativité nationale l’exclut des discussions au sommet, appelle aussi à la grève. Les deux autres principaux syndicats, UNSA et CFDT, estiment préférable, pour faire prévaloir leurs intérêts, de se ranger du côté de la direction. On verra même la CFDT demander à la direction de protéger les non-grévistes des violences qu’ils pourraient subir de la part des grévistes !
  • Mardi 10 juin : C’est à compter de 19 heures qu’est lancée la grève « nationale », par la CGT et SUD-Rail.
  • Mercredi 11 juin : La grève démarre partout massivement, dans toutes les gares et les chantiers, avec partout plus de 50 % de grévistes et des pointes à 80 % ou 90 %. Très peu de trains roulent. Les AG, souvent « interservices », réunissent de nombreux jeunes autour des équipes syndicales. 50 000 cheminots ont aujourd’hui moins de 30 ans, soit environ un sur trois. Ils viennent parfois de services qui ne sont pas traditionnellement les plus mobilisés, ce qui témoigne de l’importance du mouvement. À noter qu’en AG, dans plusieurs gares parisiennes, des syndicalistes (la consigne venant apparemment d’une intersyndicale plus haut placée) proposent que le vote de la reconduction se fasse vite, avant même l’ouverture des débats... ou pour les clore d’avance en vidant rapidement les assemblées ! Il aurait pourtant été important que, dans ces AG quotidiennes de 100 à 300 personnes (ce qui est à la fois peu et beaucoup), les grévistes eux-mêmes discutent des objectifs et de la conduite de leur mouvement. Dans ces AG, à Paris ou en province, toutes les façons de rejeter la réforme s’expriment. Et, malgré la volonté de la direction de la CGT d’embarquer les cheminots dans une discussion pour « améliorer » la réforme, bien des AG se prononcent d’entrée de jeu pour son retrait pur et simple. Cette exigence n’a quasiment jamais été accompagnée de revendications concrètes d’effectifs, de conditions de travail et de salaires, même si des militants syndicaux combatifs, des militants d’extrême gauche ou des grévistes du rang évoquent leurs salaires minables et le stress des sous-effectifs. Mais la discussion est lancée et le sujet reviendra parfois en AG (voir notre article sur Lyon). Mettre en avant ces revendications aurait aidé à s’adresser aux autres travailleurs, à se faire comprendre d’eux mieux qu’en parlant de « maintien du RH007 » (réglementation des conditions de travail qui, soit dit en passant, est déjà une catastrophe pour beaucoup de cheminots), et, pourquoi pas, à aller vers une convergence d’intérêts généraux et donc de luttes.

En s’asseyant sur les prises de position et le ton des débats en AG, dès le soir même et une bonne partie de la nuit, les représentants syndicaux fédéraux sont chez le ministre. Pour des discussions qui resteront quasiment secrètes ! Encore une fois, si les responsables de la CGT évoquent « une autre réforme » − comme s’il pouvait y en avoir une bonne ! −, des documents de négociations font surtout état de questions de représentativité et de moyens syndicaux. Postes et places dans les CA et CE des futures trois entités. SUD-Rail parle davantage de « retrait » de la réforme, mais participe aux mêmes discussions.

  • Jeudi 12 juin : Tandis que la grève bat toujours son plein, les dirigeants syndicaux sont dès 9 h 30 du matin à nouveau chez Cuvillier. Ils ont invité les grévistes à se rassembler aux abords du ministère à Paris mais, à peine une demi-heure après l’arrivée des différents cortèges, CGT et SUD-Rail expliquent qu’ils ont besoin de temps pour réfléchir aux propositions gouvernementales et appellent à la dispersion. Pour beaucoup de grévistes présents, la pilule est dure à avaler.
  • Vendredi 13 juin : Partout sur le territoire la grève reste massive, même si bien des cheminots font grève chez eux, voire de façon « perlée » pour ne pas perdre tous leurs congés.
  • Samedi 14 juin et dimanche 15 juin : La grève passe allègrement le week-end. Hollande et Valls mènent campagne contre elle tambour battant, sur le thème « il faut savoir terminer une grève » ! Note inquiétante mais pas étonnante : le secrétaire de la CGT, Thierry Lepaon, répond au chef de l’État pour préciser que « la CGT n’a jamais demandé le report ni le retrait du projet de loi » sur la réforme ferroviaire ! Il se dit « préoccupé » par « la situation conflictuelle », et Gilbert Garrel, secrétaire général de la fédération CGT des cheminots, lui emboîte le pas ! Les cheminots les plus vigilants s’alarment !
  • Lundi 16 juin : Quasiment partout, le nombre des grévistes reste supérieur à 50 %. Et les grévistes rigolent du psychodrame que voudrait créer le gouvernement, parce que la grève empêcherait de malheureux lycéens de passer leur bac ! En province, des cortèges de cheminots partent des gares et dépôts vers les préfectures ou les mairies demander des comptes au Parti socialiste. Ailleurs, rassemblements et barbecues sont organisés, parfois avec des enseignants, des hospitaliers, des intermittents. Partout, les syndicats appellent à reconduire le mouvement.
  • Mardi 17 juin : Jour J, où commence à l’Assemblée nationale la discussion du projet de loi sur la réforme. À cette occasion, plusieurs milliers de grévistes manifestent à Paris autour de l’Assemblée nationale. Des postiers et des intermittents du spectacle en lutte ont rejoint, puis sont partis à la gare Montparnasse pour occuper un temps les voies. Mais cela ne se fait pas sans anicroches qui illustrent combien les directions de la CGT (et de SUD qui a décidé de suivre) sont timorées face au gouvernement et rétives à toute initiative de la base gréviste. S’il semble à tous évident qu’il faut manifester aux abords de l’Assemblée nationale, la CGT invoque une interdiction de la préfecture pour proposer un rassemblement au technicentre de l’Ourcq ! Levée de boucliers. La CGT doit s’incliner. Et, les jours suivants, il est évident que c’est pour ne pas perdre le contrôle de la grève et coller le plus possible à la combativité des grévistes que la CGT est de jour en jour contrainte de reconduire le mouvement.
  • Mercredi 18 juin : Le mouvement est encore en phase ascendante, entraîne des dizaines de milliers de cheminots que les directions syndicales cherchent à enfumer. Ce jour-là, d’un côté, elles donnent dans un genre de gauchisme, évoquant ici ou là la nécessaire convergence des luttes, et annoncent pour le lendemain à Paris une manifestation dite interprofessionnelle. Mais, de l’autre côté, elles entament avec les parlementaires du Front de gauche (PC et Mélenchon) un processus de « sortie de crise » (pour reprendre leur jargon !). Le député du PC André Chassaigne dépose ce mercredi au soir un amendement « pour stopper la grève » − dit toute la presse. Effectivement. Car il n’y a rien là-dedans pour les grévistes. L’amendement parle juste de « renforcer l’unicité du groupe SNCF »  : un même employeur, une même fiche de paye et des négociations salariales communes pour tous les cheminots. L’entreprise resterait découpée en trois entités et la réglementation du travail serait abrogée pour être remplacée par une convention collective et des accords d’entreprise. À cet amendement vient surtout s’ajouter la création d’un Comité central d’entreprise proposé par le gouvernement au cours des négociations − de quoi satisfaire les bureaucraties syndicales, en leur offrant des dizaines de postes de permanents et la disposition de sommes d’argent considérables. Si CGT et SUD ne sonneront formellement la fin de la grève que deux jours plus tard, le tournant est pris de « céder » devant les appels à fin de grève du gouvernement. Chassaigne déclare d’ailleurs sur BFM  : « Les grévistes considéraient qu’il y avait un risque qu’on morcelle l’établissement public. Une grande partie du risque est levé. Si j’étais gréviste, je pourrais considérer que je n’ai pas fait grève pour rien et reprendre le travail ».
  • Jeudi 19 juin : Les directions syndicales appellent encore à reconduire la grève. Le tonus est maintenu, lors de cette journée de « manifestation interprofessionnelle » ou d’agitation en direction des usagers. À Paris, au moment de la dispersion de la manifestation, plusieurs centaines de grévistes se dirigent vers la Tour Eiffel aux cris de « Paris est à nous ! ». Mais l’AG improvisée sous les regards ébahis des touristes et l’œil rageur des flics, qui ne peuvent pas jouer du lacrymogène dans ces circonstances, a laissé de bons souvenirs. Ce fut une AG de vraie discussion entre cheminots, postiers, intermittents, hospitaliers...

Dans la soirée se tient la première réunion d’une Assemblée des assemblées, ou AG des AG, de plus d’une centaine de grévistes venus de 17 gares ou chantiers d’Ile-de-France qui appellent à continuer et amplifier le mouvement : « Utilisons l’arme de la grève. Nous pouvons obtenir le retrait de cette réforme, l’arrêt des suppressions de postes, l’embauche des précaires, CDD, cheminots du privé, sous-traitants, avec le même statut et la même réglementation du travail améliorée ». C’est une entreprise modeste (voir ses origine, ambitions et limites dans un article ci-contre). Face à l’absence de nouvelle échéance fixée par les syndicats, elle appelle entre autres à une journée nationale de mobilisation le mardi 24 juin, jour du vote définitif de la réforme, entre autres à une manifestation à l’Assemblée nationale, avec rendez-vous préalable à Saint-Lazare à 14 heures.

  • Vendredi 20 juin : Déjà la veille s’est amorcé un déclin du nombre de grévistes, lié à de véritables difficultés financières mais surtout au manque de perspectives offertes par les directions syndicales... ou plus exactement à leur tournant en faveur de la reprise du travail, depuis l’épisode de l’amendement Chassaigne. Ce vendredi, l’attitude des dirigeants syndicaux change effectivement du tout au tout dans les AG. Dans certaines gares, la CGT ou SUD-Rail, ou les deux, proposent la suspension du mouvement (façon pudique de dire qu’on retourne au travail). Certains parlent même carrément d’arrêter la grève. Dans d’autres gares, les directions syndicales ne donnent plus de consignes car ce serait aux grévistes de décider démocratiquement des suites de leur mouvement. Un communiqué commun CGT-SUD-Rail daté du 20 juin annonce ainsi : « Aujourd’hui plusieurs assemblées générales ont décidé de suspendre le mouvement dans un état d’esprit offensif. Pour tous, le même message : le combat n’est pas terminé. Au 9e jour de grève, les suites ou non du mouvement appartiennent à ceux qui sont les moteurs de cette mobilisation ». Les bureaucraties syndicales de la CGT et de SUD-Rail (et, à leur suite, de FO) organisent aussi la démoralisation en insistant sur le fait que le travail aurait repris dans certaines gares. Il s’agit de « suspendre le mouvement dans un état d’esprit offensif », selon des communiqués communs CGT-SUD. Autre argument, et pas des moindres (surtout utilisé par SUD) : le maintien de l’unité syndicale (contre la grève !).

Dans un bon paquet de gares, la grève est reconduite pourtant, mais les effectifs de grévistes s’effritent. De nombreuses reprises du travail ont lieu en province ou dans la région parisienne (gare de Lyon ou certains technicentres). Ce qui n’empêche que, dans de nombreux secteurs − certes lors d’AG à effectifs réduits −, on reconduit le mouvement jusqu’au lundi matin.

  • Samedi 21 juin : À Paris, pique-nique festif près de la Grande Halle de la Villette, de postiers, d’intermittents, de cheminots en lutte. Pas plus de 300 participants, mais beaucoup de discussions et de chaleur militante.
  • Lundi 23 juin : À Paris, dans la matinée, les AG sont encore le lieu d’embrouilles volontairement créées par les syndicats : la CGT annonce soudain un rassemblement à Invalides pour le lendemain à 14 heures, tandis que SUD-Rail sort de son chapeau le sien, mais à 10 h 30. En fait, il s’agit de torpiller l’appel de l’AG des AG fixé huit jours plus tôt à se rassembler à 14 heures à Saint-Lazare pour partir vers l’Assemblée nationale. Il s’agit aussi, et surtout, de faire du mardi 24 juin un ratage, alors que ce jour est celui où l’Assemblée entérine la réforme.
  • Mardi 24 juin : Deux rendez-vous concurrents sont donc donnés par les fédérations syndicales. Avec celui de l’AG des AG, ça fait trois ! Même pas tous les cheminots grévistes dans la rue en même temps et au même endroit ! Bref un genre de pagaille... dont les grévistes les plus résistants ont tiré la conviction qu’il fallait décidément se donner des moyens de contrer à l’avenir la nuisance des bureaucraties syndicales.

L.A.

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