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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 147, septembre 2022

Contre l’inflation des profits, il faut une inflation des luttes !

Mis en ligne le 28 septembre 2022 Convergences Économie

L’organisation capitaliste de la production se caractérise aujourd’hui par une inflation galopante et une spéculation exacerbée par les différentes pénuries. La situation est contradictoire en apparence pour l’économie mondiale : des profits capitalistes qui se portent bien, et même très bien, un niveau de chômage lui aussi particulièrement bas, même s’il faut prendre ces chiffres avec des pincettes [1], et en même temps, un appauvrissement des classes populaires du fait de la hausse des prix, et déjà la menace d’une nouvelle récession.

L’inflation n’est pas une catastrophe naturelle ou une « loi d’airain » économique mais la forme actuelle de l’offensive patronale contre les travailleurs du monde entier. Ses causes sont à rechercher dans la spéculation, qui permet aux capitalistes de maintenir des profits record tout en diminuant la production. Produit de la lutte de classe du côté patronal, elle ne peut être combattue efficacement que par les méthodes de lutte du monde du travail. Les marchands d’illusions promettent de régler le problème sans s’attaquer au profit capitaliste. Mais seules des grèves pour les salaires qui se généraliseraient et mettraient en cause l’organisation économique pourraient enrayer cette machine infernale.

Comment comprendre l’inflation ?

Du côté de la bourgeoisie, les « modèles » économiques enseignent que ce sont les hausses de salaire qui font augmenter les prix, en créant une « demande excessive ». Comme le chantage à l’emploi est la meilleure forme de pression sur les travailleurs pour faire accepter les bas salaires, certains suggèrent très franchement qu’une hausse du chômage serait la meilleure solution pour juguler l’inflation. À l’exemple de Larry Summers, ancien chef du Trésor américain sous Clinton, qui a déclaré en mai dernier : « Nous avons besoin de cinq ans de chômage supérieur à 5 % pour contenir l’inflation – en d’autres termes, nous avons besoin de deux ans de chômage à 7,5 % ou de cinq ans de chômage à 6 % ou d’un an de chômage à 10 %. » À vous de choisir !

Le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, fait la morale à ceux qui seraient tentés de revendiquer, affirmant que « tout le monde serait perdant en cas de hausses de salaire ». C’est la raison pour laquelle les banques centrales remontent leurs taux directeurs, qui déterminent les taux des crédits accordés par les banques. Il s’agit de ralentir l’activité économique, afin de faire remonter le chômage pour pouvoir continuer à imposer des bas salaires.

Ce remède n’a aucune chance de juguler l’inflation – mais l’objectif est avant tout de maintenir le blocage des salaires –, car l’inflation ne vient pas d’une demande excessive et de salaires trop élevés, mais d’une offre contrainte par des pénuries de composants et surtout des profits trop élevés.

Cette inflation a émergé de certains secteurs qui ont profité de la désorganisation des chaînes de production durant la crise sanitaire pour augmenter leurs profits en faisant grimper les prix. C’est le cas du transport maritime, de l’acier et autres matières premières ou encore des semi-conducteurs [2].

En parallèle, les pays de l’Opep et la Russie se sont entendus, avec l’accord des grandes compagnies pétrolières, pour laisser fermées les vannes du pétrole et faire eux aussi monter les cours. La Russie, par exemple, a restreint la fourniture en gaz de l’Europe plusieurs mois avant la guerre. Ce qui a provoqué une hausse des prix de l’énergie bien avant l’invasion de l’Ukraine.

La guerre n’a évidemment rien arrangé. Mais ce n’est qu’une des causes parmi d’autres de l’inflation. Quand la presse écrit systématiquement à propos de l’inflation qu’elle est « causée par la guerre en Ukraine », c’est largement faux. Preuve en est qu’aux États-Unis, peu dépendants des exportations russes et pas du tout de son gaz, le prix du gaz est effectivement huit fois moins cher qu’en Europe, mais l’inflation atteint quand même 8 %.

La spéculation a non seulement un effet aggravant sur les pénuries, mais elle les devance. Le prix des céréales a grimpé bien avant les récoltes de l’été, ce qui a généré des pénuries dans les pays pauvres avant même que les vraies difficultés soient là.

Après la forte hausse des prix des hydrocarbures, des transports et des matières premières, le reste du patronat, voyant ses coûts augmenter, les répercute pour préserver ses profits, voire les augmenter. L’inflation se propage ainsi à l’ensemble de l’économie par le mécanisme que certains économistes, dont le journaliste de Mediapart Romaric Godin [3], ont appelé la spirale prix-profits, par opposition à la boucle prix-salaires. Les prix montent pour préserver ou accroître les profits.

L’inflation devient l’instrument privilégié de la lutte des classes, en modifiant le partage de la valeur ajoutée entre patrons et salariés. Aux États-Unis, l’Economic Policy Institute, un think tank américain, estime que 54 % de la hausse des prix de 2021 est venue alimenter les profits.

La décroissance capitaliste : faire produire moins pour engranger plus de profits

L’automobile profite aussi à fond de la hausse des prix. Les seize plus grands constructeurs mondiaux ont réalisé 134 milliards d’euros de bénéfice en 2021, soit un tiers de plus que le précédent record à 100 milliards en 2017, malgré une baisse de la production liée à la pénurie de composants. Fin juillet, Carlos Tavares, le PDG de Stellantis, se vantait même fièrement que Stellantis serait capable d’affronter de nouveaux chocs majeurs (récession ou crise d’approvisionnement en énergie) : « Nous pourrions encaisser une baisse de 60 % des ventes, nous serions encore rentables. » [4]

La situation est ainsi paradoxale, avec des profits record réalisés alors même que la production est en baisse.

Pendant que les riches s’enrichissent, les travailleurs et les peuples trinquent. En seulement trois mois, après mars 2022, quelque 71 millions de personnes supplémentaires dans le monde ont basculé dans la pauvreté, selon un rapport récent du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Ce qui a conduit néanmoins à une série de révoltes : au Sri Lanka, en Équateur, en Iran, au Panama. Dès le mois de mai, le FMI s’inquiétait dans une note de bilan de la forte progression des manifestations [5].

Que faire face à l’inflation ?

En France et en Europe, une partie du monde politique propose de taxer les « superprofits ». Le PS propose d’en faire un référendum d’initiative populaire, une impasse institutionnelle qui prendrait des mois. Le gouvernement a louvoyé sur la question : Élisabeth Borne a dit ne pas « fermer la porte », Bruno Le Maire prétend ne pas savoir « ce que c’est qu’un superprofit », avant que Macron repêche l’idée en renvoyant à un « mécanisme de contribution européen ». La présidente de la Commission européenne, Ursula Van der Leyen, a repris la balle au bond en proposant d’instaurer un prélèvement sur les profits exceptionnels engrangés par certaines entreprises grâce à la flambée des prix de l’énergie, selon des modalités en discussion. Cette taxe serait pour le moment réservée à l’énergie, alors que les surprofits ont largement dépassé le secteur.

Les grands groupes de l’énergie ont particulièrement engrangé, notamment du fait du mode de fixation des prix de gros de l’électricité, indexé sur les cours du gaz ou du charbon. Les fournisseurs qui produisent de l’électricité moins cher empochent donc la différence, et cette différence est particulièrement importante avec la hausse du prix du gaz.

Est-ce qu’il faut taxer ces surprofits ? On ne va pas s’y opposer. Après tout, nous sommes pour taxer tous les profits, comme remettre en cause toutes les baisses d’impôt sur les sociétés ou encore lutter vraiment contre l’évasion fiscale.

Mais tout dépend à quoi servira cet argent si d’aventure il venait à être prélevé. Il pourrait très bien servir au gouvernement à accélérer la baisse promise des impôts de production. Ce qui reviendrait finalement à une forme de répartition des profits entre les capitalistes de différents secteurs. Cela ne concerne en rien le monde du travail.

Pour ne pas faire les frais de l’inflation, les travailleurs doivent imposer un rattrapage des salaires et pensions et leur alignement systématique à chaque hausse des prix. Face à un gouvernement et un patronat dont la principale préoccupation est de tout faire pour limiter toute hausse des salaires, c’est bien par la reprise de la lutte et des grèves que cela deviendra possible.

12 septembre 2022, Maurice Spirz


[1« Pour baisser le chômage, une solution : embaucher ! », L’Anticapitaliste, no 628, 15 septembre 2022.

[2« Inflation : voyons rouge pour ne pas rester dans le rouge ! », Convergences révolutionnaires, no 146, juillet-août 2022.

[3Romaric Godin, « L’inflation qui change tout », Médiapart, 18 mai 2022.

[4« Stellantis bat une nouvelle fois tous ses records de rentabilité », Les Échos, 28 juillet 2022.

[5Philip Barrett, « Social Unrest is Rising, Adding to Risks for Global Economy », IMF Blog, 20 mai 2022.

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