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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 110, janvier 2017 > Dans les entreprises

Dans les entreprises

Renault-Lardy (région parisienne)

Visite de militants turcs de Renault-Bursa

Mis en ligne le 26 janvier 2017 Convergences Monde

« C’est comme si on avait été enfermés pendant 20 ans dans une pièce et qu’on avait enfin trouvé la clé », nous racontaient des militants de l’usine de Renault-OYAK de Bursa, le mardi 13 décembre dernier. C’était à Renault Lardy, nous étions en débrayage contre l’accord de compétitivité imposé en France, qui a été l’occasion d’une rencontre chaleureuse et intéressante. Ces travailleurs étaient venus en France pour parler de leur mouvement du printemps 2015 dont Renault s’était vengé par le licenciement de centaines de grévistes au début de 2016, tentant ainsi de mettre à bas l’organisation des travailleurs acquise depuis la grève. Ils étaient venus aussi pour expliquer le combat qu’ils mènent aujourd’hui, non seulement contre ces licenciements mais pour l’implantation dans l’usine d’un syndicat indépendant du gouvernement et de la direction.

La colère couvait depuis 20 ans

Ils ont exposé les contraintes du droit syndical turc (copié sur celui des États-Unis, en pire, vu le régime politique du pays) : dans une entreprise, un seul syndicat existe et peut négocier, tous les 2 ou 3 ans, une « Convention collective » d’entreprise. Sa reconnaissance suppose que 50 % des salariés de l’entreprise (plus un !) le choisissent. Ce choix se fait sur Internet, par une déclaration auprès du Ministère du Travail. Chez Renault-OYAK et dans de nombreuses usines de la métallurgie, le syndicat « majoritaire » est depuis plus de 20 ans Türk Metal, dont la proximité avec le patronat et ses méthodes de gangsters visent à faire régner un climat de terreur. Attention à qui ose se déclarer dissident : pendant plusieurs années, ceux qui ne voulaient pas s’affilier au syndicat « jaune » risquaient le licenciement.

Mais en mai 2015, la colère accumulée depuis tant d’années a explosé, alimentée par une inflation de plus de 8 %. Comme les salariés de l’usine Bosch, géographiquement proche, venaient d’obtenir des augmentations de salaires, ceux de Renault demandèrent à leur tour le même taux horaire, mais leurs « représentants syndicaux » officiels rétorquèrent qu’ils avaient signé un accord avec Renault pour qu’il n’y ait pas d’augmentation jusqu’en 2017 !

Ambiance !

3 000 salariés (l’usine en compte environ 6 000) décidaient alors de se désaffilier collectivement du syndicat. Comme lors de précédentes vagues de désaffiliation, la direction choisit de manier la répression... pour éviter la contagion. Elle licenciait 18 travailleurs. Les ouvriers en décidaient pourtant autrement et, par une grève spontanée et massive, obtenaient la réintégration de leurs camarades. Au lieu d’éteindre l’incendie, Renault l’avait attisé.

La grève se poursuivit pour l’augmentation des salaires, la reconnaissance d’un syndicat libre dans l’usine et l’assurance que personne ne serait licencié. Pendant 13 jours, l’usine est restée occupée jour et nuit et 5 000 grévistes se mobilisèrent ainsi chez Renault, leur mouvement se propageant rapidement à d’autres usines de la métallurgie, Fiat, Magneti-Marelli, Delphi, Valeo [1]....

Promesse d’élections libres...

Les militants de Renault-Bursa ont expliqué aussi comment le mouvement s’est organisé démocratiquement, avec un représentant élu dans chacun des 246 services (UET) et des porte-parole pour chacun des 8 départements. Le mouvement commençant à faire tache d’huile, la direction cédait en octroyant des primes (environ 100 euros par mois pour un salaire ouvrier de 700 euros chez Renault en Turquie) et en reconnaissant les porte-parole de la grève comme les représentants des salariés. Pendant plusieurs mois, elle a même négocié avec eux sur de nombreux sujets. 4 500 salariés rejoignaient le syndicat Birleşik Metal-Iş. La direction acceptait la tenue d’élections libres, le 29 février 2016, qui devaient légitimer les nouveaux représentants.

... et retour de bâton !

La veille de ces élections, la direction annonçait un problème technique dans l’usine, renvoyait chez eux les travailleurs présents et annonçait que l’usine serait fermée le lendemain. Ce 29 février, elle licenciait les 10 salariés qui s’étaient présentés aux élections. Face à ce coup de force, les travailleurs ripostaient par une manifestation le 1er mars devant l’usine, mais la police, appelée par Renault, intervenait violemment à coups de canon à eau et de gaz lacrymogène. Après 3 jours de grève, la direction arrivait à faire reprendre la production, après avoir licencié 70 salariés. Dans les semaines qui suivirent, elle s’est débarrassée de plus de 400 autres en les menaçant de licenciement sans indemnités s’ils n’acceptaient pas de partir avec un petit pécule.

Depuis cette date, les pressions continuent pour chasser les plus actifs ou les faire adhérer au syndicat « jaune » Türk Metal. Car en mai 2017, le syndicat qui aura le plus de soutiens négociera la nouvelle convention collective de l’entreprise.

Renault est condamné, mais compte passer outre

À la fin décembre 2016, Renault a été condamné par un tribunal turc à verser plusieurs mois de salaire d’indemnité aux 15 premiers travailleurs qui l’ont attaqué pour licenciement abusif (une centaine d’autres devraient suivre). S’agit-il d’un juge que Erdoğan aurait oublié de licencier ? Même hors de l’usine, les militants licenciés restent sur la brèche pour imposer le droit des travailleurs à créer un autre syndicat que celui inféodé au gouvernement et au patronat.

Le témoignage des licenciés venus de Bursa nous parlait, pas de doute : les deux principaux « négociateurs » de l’accord de compétitivité de Renault en France pour 2017-2019 sont ceux qui ont mis en musique la répression à Bursa. Tristan Lormeau, à l’époque responsable RH Renault-Nissan et aujourd’hui RH France, avait fait la promesse des élections annulées de février 2016 ! Jose-Vincente de Los Mozos, directeur de la fabrication, est quant à lui resté plusieurs jours à Bursa en mars 2016, pour piloter les licenciements et les pressions à la démission.

Voilà l’Europe sans frontières pour l’exploitation. Mais en face, il y a l’Europe sans frontières pour la solidarité ouvrière : on s’est sentis proches des travailleurs de Turquie et de leurs luttes.

Lucien MASSA


[1Voir ce que nous avons écrit sur ce conflit dans « Convergences Révolutionnaires » n°100, juillet-août 2015.

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