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DOSSIER : Contre l’Europe morcelée des capitalistes, les intérêts planétaires des travailleurs

Contre l’Europe morcelée des capitalistes, les intérêts planétaires des travailleurs

Mis en ligne le 26 janvier 2017 Convergences Monde

L’impossibilité d’une unification de l’Europe dans le cadre du système capitaliste a souvent été théorisée. Les rivalités entre bourgeoisies d’Europe sont féroces et ont entraîné par deux fois le monde dans la guerre. Pourtant, une Union européenne a bel et bien été construite, avec même une monnaie unique pour 19 de ses États. On n’a plus besoin de montrer sa carte d’identité pour atteindre Bruxelles ou Francfort. Tant mieux. Mais il a fallu plus d’un demi-siècle pour en arriver là. Et chaque clan national du patronat continue à garder jalousement la protection de son État. L’Europe dans son ensemble s’est entourée de nouvelles frontières plus meurtrières. Décidément la bourgeoisie est une vieille croulante qui n’avance qu’avec ses cannes et tremble de peur dès qu’elle voit des pauvres frapper à sa porte.

Et le pompon avec cette course de lenteur, c’est qu’on entend encore, y compris du côté de prétendus défenseurs des travailleurs, des politiciens pleurer que l’Union européenne serait allée trop loin, privant les États de leur « souveraineté » !

L’Union européenne était impossible…

Ce continent qui a vu naître le capitalisme est le plus morcelé : 47 pays partageant 38 000 kilomètres de frontières intérieures, dont 72 % ont été tracées aux xxe et xxie siècles. Très vite, les forces productives, de plus en plus concentrées, ont étouffé dans ces carcans, nécessitant des débouchés de plus en plus vastes et en retour un afflux de matières premières. Les États européens se sont alors lancés dans des conquêtes coloniales, ajoutant à leurs tensions pour la domination du marché européen leurs querelles pour le repartage du monde. Deux guerres mondiales en sont sorties. Déjà avant la première, en 1912, Lénine ironisait sur ces vieilles bourgeoisies tellement méfiantes les unes des autres qu’elles n’étaient même pas fichues de creuser un tunnel sous la Manche alors qu’elles en avaient les compétences techniques. Il a fallu attendre 82 ans ! Et au lendemain de cette même guerre, en 1923, Trotsky ne voyait qu’une alternative pour l’Europe : « soit détruire ces frontières, soit faire face à la menace d’une décadence économique complète ». La crise de 1929 l’y a plongée, avant d’engendrer une nouvelle guerre.

… et pourtant la bourgeoisie l’a faite…

C’est la nécessité de s’en relever, et de reprendre du poil de la bête dans un monde dominé désormais par le capitalisme américain qui a obligé la bourgeoisie européenne à faire en partie le pas. Elle a commencé timidement à échanger les seaux de charbon : c’était la Communauté charbon-acier (CECA) [1], en 1952, sous le contrôle d’une Haute autorité supranationale. En 1957, le traité de Rome y a ajouté la Communauté économique européenne (CEE) [2] et la Communauté européenne de l’énergie atomique (Euratom). Il s’agissait de parvenir à un rapprochement politique, non par la guerre, mais par une intégration économique qui créerait progressivement les bases matérielles d’une entente cordiale, si ce n’est d’une unification. Pour la galerie : des discours de paix. Derrière le rideau : des marchandages économiques.

Les conditions politiques avaient changé. L’hégémonie américaine s’était affirmée face à l’Europe exsangue. Et d’ailleurs la première tentative d’un rapprochement politique européen est venue des USA dans le cadre du plan Marshall [3]. À l’Est, l’extension du bloc soviétique créait une pression face à laquelle une collaboration était nécessaire… même si les partis communistes staliniens s’assuraient que la classe ouvrière retrousse ses manches plutôt que de revendiquer. Les rivalités pour la domination sur l’Europe ont donc continué au sein d’organes de collaboration : les USA voulaient une meilleure intégration du marché européen dans leur sphère d’influence ; la France voulait affaiblir la domination américaine, mettant pour cela son veto à l’entrée du Royaume-Uni dans la CEE. Une Angleterre qui, elle-même, n’avait pas envie de payer des subventions pour aider l’agriculture continentale, ni soumettre sa monnaie et partager le poids financier de la City de Londres avec ses partenaires. D’où son genre de « Pacs » distant dont elle s’apprête à rediscuter le contrat. L’Allemagne, elle, cherchait à maintenir l’équilibre en s’appuyant tantôt sur la France, tantôt sur les USA.

… jusqu’à un certain point !

Pendant trente ans, la construction européenne n’a que peu évolué, si ce n’est par sa taille avec l’adhésion de six nouveaux pays. Ce n’est qu’au milieu des années 1980 qu’un nouveau projet européen a émergé. La mondialisation battait son plein et la bourgeoisie cherchait, partout dans le monde, de nouveaux débouchés pour ses capitaux. Dans cette valse des fusions d’entreprises et cette nouvelle course à la domination du monde, les bourgeoisies européennes n’avaient de chance qu’en regroupant leurs forces, c’est-à-dire en mettant leur marché intérieur en commun pour asseoir la base de leurs groupes capitalistes et en apparaissant comme une unité politique, au moins formelle, dans la négociation des traités commerciaux avec les autres régions du monde. Cette politique fut initiée par l’Acte unique, en 1986, qui créa de nouvelles institutions supranationales de coopération en politique étrangère et le marché unique [4]. Un nouvel élan fut ensuite donné par la chute du Mur de Berlin. L’opportunité de conquérir l’Europe de l’Est face à l’influence russe impulsa la marche vers la nouvelle frontière. L’euro paracheva la construction de cette union économique, dont les différentes briques empilées au fil des traités furent réorganisées, par le traité de Lisbonne de 2007, en une structure cohérente au sein de l’Union européenne.

En 60 ans, la bourgeoisie d’Europe est ainsi parvenue à une certaine intégration économique. Non sans limites. D’un autre côté, la chute de l’URSS et le retour vers l’Occident des pays de son glacis ont entraîné de nouveaux morcellements : éclatement de la Tchécoslovaquie, de la Yougoslavie et plus récemment de l’Ukraine dont les appétits des grandes puissances occidentales ont été en partie le moteur. De plus, l’Union européenne n’a pas beaucoup dépassé le domaine strictement économique. Elle apparaît régulièrement divisée politiquement, notamment dans le soutien ou non aux entreprises guerrières des USA, comme en 2003 en Irak. L’Union n’a pas effacé les rivalités, pas plus que les logiques impérialistes : le gouvernement grec en a fait l’expérience. Une Europe terrible pour les travailleurs et les pauvres.

La seule union indéfectible des bourgeoisies européennes et de leurs États se dresse en fait contre eux, à qui ira le plus vite pour baisser le coût de la main-d’œuvre, pour faire bosser les retraités, réduire les services publics. Une Europe vraiment unie, une Europe sans frontières, seules les classes populaires la feront quand la colère explosera contre la politique anti-ouvrière commune. 

14 janvier 2017, Maurice SPIRZ


[1En 1952, cette Communauté européenne du charbon et de l’acier a réunit la France, l’Allemagne de l’Ouest, l’Italie, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas. Elle a perduré jusqu’à son intégration à la CEE en 2002.

[2La CEE était une union douanière, c’est-à-dire une zone de libre-échange avec des tarifs douaniers communs vis-à-vis de l’extérieur.

[3En 1948, les USA ont créé l’Organisation européenne de coopération économique (OECE), une organisation inter-gouvernementale qui devait piloter la reconstruction avec les fonds du plan Marshall en visant une meilleure intégration européenne. L’OECE n’a jamais réellement fonctionné.

[4À la libre circulation des biens de la CEE sont ajoutées celles des services, des personnes et des capitaux, qui se mettent en place progressivement dans les années 1990.

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