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Une discussion autour du livre d’Olivier Besancenot : « Que faire de 1917 ? »

Une discussion autour du livre d’Olivier Besancenot : « Que faire de 1917 ? »

Mis en ligne le 5 octobre 2017 Convergences Politique

Octobre nous réservera peut-être des surprises, mais il semble pour l’instant que le centenaire de la révolution russe, l’événement qui a façonné le XXe siècle, soit quasiment escamoté. Rien ou presque rien du côté des défenseurs de la société capitaliste, qui ne daignent même plus remettre au goût du jour un quelconque « livre noir du communisme », considérant certainement que l’oubli est la meilleure façon de passer l’envie à la jeune génération de se pencher sur l’événement. À peine quelques numéros spéciaux de magazines ou quelques documentaires, souvent fielleux, sur des chaînes confidentielles.

À part dans le milieu de l’extrême gauche trotskyste. Si là l’envie ne manquerait pas de saluer sa mémoire vivante par des rassemblements, des meetings, la faiblesse du courant communiste révolutionnaire en France et dans le monde ne le permet malheureusement pas à une échelle visible.

De ce point de vue, la parution de l’ouvrage d’Olivier Besancenot [1] et la couverture médiatique qu’elle lui a value est une bonne nouvelle. Le porte-parole du NPA revendique son point de vue « communiste et révolutionnaire » et s’attache, comme l’annonçait Léon Trotsky dans son ouvrage monumental, à démontrer que « l’histoire de la révolution est avant tout le récit d’une irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées [2]. »

Une révolution, pas un coup d’État

L’ambition affichée de Que faire de 1917 ? est de remettre les pendules à l’heure en démontant les mythologies dans lesquelles la réaction, la social-démocratie et les staliniens ont enfermé la révolution russe : « La révolution d’octobre n’est pas un coup d’État mais bien une révolution ; la révolution ne fut pas coupable mais victime de la contre-révolution bureaucratique qui allait la terrasser dans les années 20 [3]. »

Et la première partie de l’ouvrage tient ses promesses. Grâce à des descriptions vivantes des manifestations et grèves de masse de février, ainsi que du mouvement multiple d’auto-organisation qui a suivi (soviet de Petrograd, congrès panrusse, soviets de quartiers, comités d’usine, congrès des syndicats, gardes rouges, etc.), Olivier Besancenot parvient à souligner l’actualité et l’universalité de ce mouvement d’émancipation des travailleurs. Non, les soviets ne sont pas une spécificité de la Russie du début du XXe siècle, mais une forme d’organisation démocratique que tout militant ouvrier qui a participé à des grèves peut imaginer… et tenter de reproduire à l’échelle de la lutte dans laquelle il est engagé.

Que faire de 1917 ? montre aussi à quel point le parti bolchevique, adoptant une ligne intransigeante vis-à-vis des atermoiements du gouvernement provisoire, a su incarner et amplifier ce mouvement massif d’auto-organisation politique à tous les niveaux de la société. Devenant lui-même, dans le feu de la révolution, un parti de masse, il suscita, centralisa et donna des perspectives aux comités en tout genre, jusqu’à la prise du pouvoir par les soviets en octobre. Cette transformation en instrument des masses ouvrières les plus avancées pour la prise du pouvoir ne pouvait se faire sans une « vitalité démocratique [qui] surprend et tranche avec la période de glaciation qu’il connaîtra plus tard [4]. » Rappel salutaire ! Le parti bolchevique de la lutte contre le tsarisme, celui qui permit aux travailleurs de prendre le pouvoir puis mena la guerre aux exploiteurs n’a rien à voir avec sa caricature stalinienne, celle qu’en ont faite les bureaucrates qui ont réécrit l’histoire pour justifier leur pouvoir.

Ce tableau rapide de la situation politique en Russie entre février et octobre 1917 permet de comprendre la nature de l’insurrection d’octobre : à la fois coup de force militaire, forcément décidé dans des cercles restreints essentiellement bolcheviques ; et en même temps nécessité politique, seule alternative au retour à une forme d’autocratie réactionnaire, discutée ouvertement par des centaines de milliers de travailleurs mobilisés dans les soviets. Il fallait une insurrection minutieusement organisée pour renverser le gouvernement provisoire nommé par l’assemblée tsariste, la Douma, elle-même élue en 1912 sur la base d’un suffrage censitaire. Et cette insurrection bolchevique a remis le pouvoir au congrès panrusse des soviets qui réunissait un millier de délégués élus par 20 millions de participants à des soviets et comités de tout le pays. Comme le rappelle Olivier Besancenot, « dans son immense majorité, le congrès accepte son sacre et prend le pouvoir qui lui est confié [5]. » Si c’est un « coup d’Etat », alors c’est le premier coup d’Etat de masse de l’histoire !

Dictature du prolétariat et révolution mondiale

La première partie du livre est conclue par un court chapitre de quelques pages qui signale les réalisations progressistes de la révolution en Russie – dans le domaine de l’éducation, des droits des femmes ou des arts – ainsi que l’enthousiasme qu’elle a soulevé dans les classes ouvrières à l’étranger et dans les peuples des nations colonisées.

Ce sera malheureusement la seule mention de la signification internationale de la révolution russe. Pourtant ses deux dirigeants, Lénine et Trotsky, la considéraient uniquement comme le premier pas d’une révolution socialiste mondiale. Il ne suffit pas de constater que la révolution russe « a suscité d’emblée un embrasement européen par l’exemple qu’elle donnait aux peuples [6] », même s’il a fallu attendre une longue année pour qu’une réplique de la révolution russe débute en Allemagne. C’est bien sûr l’existence même de l’État ouvrier en Russie – et sa survie face aux assauts impérialistes – qui encourageait les mouvements de masse et les progrès des groupes qui allaient former les partis communistes des pays européens. Mais il faut ajouter que toutes les décisions stratégiques des bolcheviques à la tête du jeune Etat soviétique ont été prises en considérant les intérêts de la classe ouvrière internationale – et pas seulement ceux des peuples de l’ancien empire tsariste.

La création de l’Internationale communiste

Car les militants révolutionnaires russes, le parti bolchevik, n’attendaient pas passivement le soulèvement spontané des peuples d’Europe, à leur exemple. Encore fallait-il leur proposer une politique. Encore fallait-il offrir une organisation aux centaines de milliers de militants qui s’étaient sentis trahis en 1914 par le ralliement de leurs propres partis socialistes à la guerre et qui reprenaient espoir à la suite d’octobre 1917 en Russie. C’est la création de l’Internationale communiste en mars 1919, pendant la guerre civile justement, qui se voulait le bras armé de l’extension de la révolution. Et cela, soit dit en passant, nécessitait des combats politiques, bien loin d’un simple œcuménisme révolutionnaire, que ce soit avec les courants socialistes « de gauche » qui rompaient avec la Deuxième internationale faillie mais en gardaient la pratique, qu’avec les courants anarchistes, ou, dans les pays colonisés, avec les mouvements nationalistes qui commençaient à y naître, pour proposer aux peuples coloniaux une tout autre politique.

Le lien entre la difficulté des tâches du parti révolutionnaire en Russie et ses tâches pour étendre la révolution n’est ni un détail, ni un supplément d’âme internationaliste à réserver pour les grands discours. Les décisions terribles imposées par la guerre civile puis par les nécessités économiques que le nouveau régime prolétarien devait affronter dans un pays à 85 % paysan et une économie exsangue ne peuvent se discuter qu’à l’aune de la perspective que les bolcheviques et le prolétariat révolutionnaire de Russie s’étaient ouvertement fixées : l’extension de la révolution socialiste à d’autres pays. La révolution permanente, comme l’a baptisée Trotsky.

Autre omission majeure de Que faire de 1917 ? : la dictature du prolétariat. C’est ainsi pourtant que Lénine et Trotsky caractérisaient le nouveau régime soviétique, reprenant les idées de Marx. Certes, le courant issu de la LCR ainsi que sa tendance internationale (le « Secrétariat unifié ») a choisi de biffer cette référence de son programme depuis des années, renonçant ainsi à l’un des acquis les plus importants du mouvement communiste au XXe siècle. Olivier Besancenot, dans la deuxième partie de son livre, accumule les discussions, parfois allusives, sur ce qu’il appelle les « erreurs » commises par les bolcheviques au pouvoir. Mais en escamotant le débat central qui relie tous les exemples qu’il donne – pour ou contre la dictature du prolétariat ? – il n’aide pas à la compréhension.

Ouvrir le « douloureux chapitre des erreurs [7] » de la révolution, mais sans oublier les leçons de ses victoires

Évidemment, en tant que militants « communistes et révolutionnaires », comme Olivier Besancenot, nous partageons la nécessité d’un regard critique sur les décisions du seul État ouvrier que l’histoire nous ait donné à voir. Mais les nécessaires discussions sur les choix parfois tragiques qui furent imposés à la jeune république des soviets ne se font pas en mesurant les mesures transitoires prises ou parfois les reculs obligés à l’aune de ce que nous souhaiterions que le socialisme soit.

Olivier Besancenot a raison de rappeler que dès la prise du pouvoir en octobre 1917, « le monde déclare la guerre à la révolution russe. [8] » La terreur blanche en Finlande et ses charniers de militants ouvriers a été un premier avertissement dès janvier 1918. Tout au long de l’an I de la révolution, les armées blanches se renforcent aux frontières de la Russie, avec l’appui financier et militaire direct des puissances impérialistes, dont le mot d’ordre est « plutôt les Huns que les bolcheviques [9] ».

Oui, la révolution russe « était d’emblée condamnée à un choix tragique : abdiquer ou défendre chèrement sa peau [10] ». Ajoutons que la défaite de l’armée rouge se serait non seulement soldée par une saignée terrible au sein du prolétariat russe, au moins de l’ampleur de la répression des Versaillais contre les Communards en 1871, mais aussi par un recul non moins terrible du mouvement ouvrier à l’échelle internationale.

Ce n’est pas la moindre des preuves de la vitalité de la révolution russe, que l’engagement de millions d’ouvriers, de membres des nationalités opprimées et de paysans dans l’armée rouge ou en soutien à ses combats. Mais la victoire contre les Blancs fut chèrement payée et les destructions de la guerre ont créé un terreau favorable au développement de la bureaucratie.

Olivier Besancenot réduit tout cela aux mesures de dictature nécessaires en temps de guerre, multipliant les confusions : « La révolution russe dut faire face, sans y être préparée, à un danger né du système de mesures exceptionnelles qu’elle avait été amenée à prendre sous le nom de “communisme de guerre” dans le but de vaincre les armées blanches : étatisation centralisée de l’économie, dissolution de l’Assemblée constituante, création de l’armée rouge et de la police politique de la Tchéka. Les solutions drastiques dérogatoires allaient se métamorphoser en habitudes qui feraient bientôt système [11]. »

Que vient faire la dissolution de l’Assemblée constituante en janvier 1918 dans la liste des « mesures exceptionnelles » prises en temps de guerre civile ? Sur le fond, on voit mal quelles sont les garanties démocratiques qui pourraient subsister en période de guerre civile. Et on ne peut pas reprocher aux bolcheviques, en particulier à Lénine et Trotsky, de ne pas avoir soupesé tous les dangers des mesures qu’ils ont mises en œuvre pour le salut de la révolution. Que ce soit sur la constitution d’une armée, d’une Tchéka, sur les nationalisations et la fin du contrôle ouvrier entreprise par entreprise, sur la Nouvelle politique économique (NEP), de nombreux textes témoignent que les inconvénients de ces mesures jugées nécessaires ont été préalablement discutés et débattus.

Mais Olivier Besancenot ne les mentionne pas. Il se contente d’affirmer qu’« il est nécessaire que le camp de la révolution proclame des droits élémentaires et imprescriptibles, tels que la publicité des procès, le droit à la défense, la présomption d’innocence, etc [12] ». Des arguments avancés dès les années 1920 par les adversaires des bolcheviques, sociaux-démocrates ou anarchistes, auxquels le mouvement communiste a largement répondu [13].

Aux racines de la contre-révolution bureaucratique : l’« effet papillon » ou le reflux de la révolution mondiale ?

Dans les chapitres 4 et 5 de la deuxième partie du livre, Olivier Besancenot décrit les « ruptures profondes » qui ont jalonné la victoire politique des bureaucrates staliniens, dont le pouvoir est définitivement consolidé à la fin des années 1920. Dans la Russie exsangue après des années de guerre mondiale puis de guerre civile, l’industrie a presque disparu et la classe ouvrière a fondu. Quelle situation plus intenable pour un État ouvrier ? Les soviets se vident, les révolutionnaires de 1917 sont happés par l’armée ou le service de l’État. Ce sont les conditions qui ont permis le renforcement du poids politique de la bureaucratie, caste parasite qui se détache de la classe ouvrière. Dans les années 1930, « le parti de Lénine et de Trotsky a été fusillé [14]. »

Quelles leçons tirer de cette dégénérescence dont les conséquences ont affaibli terriblement le mouvement ouvrier (nous les payons encore aujourd’hui) ? Aurait-elle pu être retardée, évitée ? Ces questions ont été posées à chaque étape en Union soviétique et dans le mouvement communiste international, particulièrement par l’Opposition de Gauche de Léon Trotsky, qui a milité dès le début des années 1920 pour des mesures qui visaient à revitaliser la classe ouvrière, les soviets et le parti bolchevique. Mais cette opposition, qui a formé le courant dont nous nous réclamons aujourd’hui, a toujours insisté sur un fait fondamental : aucune mesure technique ou institutionnelle, si indispensable soit-elle, n’empêcherait la contre-révolution bureaucratique si la révolution restait isolée dans les frontières de l’Union Soviétique. Le salut de la révolution socialiste ne pouvait que passer par son extension. La victoire de la bureaucratie stalinienne a été la conséquence du reflux de la révolution.

À l’inverse, Olivier Besancenot conclut ses chapitres sur la dégénérescence de la révolution russe en se proposant de « déceler les actes commis à des moments cruciaux dont les conséquences dramatiques ne se sont réellement fait sentir qu’avec le temps, dans des proportions démultipliées [15] ». Difficile d’être plus contradictoire : soit on examine le processus politique de la contre-révolution bureaucratique ; soit on attribue cette évolution à un « effet papillon [16] » qu’il suffirait d’être attentif à conjurer… et que les bolcheviques auraient fait l’erreur de sous-estimer.

Quelles sont ces « erreurs » qui auraient fait boule de neige et pavé la voie au stalinisme ? Olivier Besancenot en cite trois : l’interdiction progressive des partis d’opposition, la dissolution de l’Assemblée constituante en janvier 1918, et enfin la répression de la révolte de Kronstadt en mars 1921. Pour un ouvrage qui se défend de « ressasser les sempiternelles discussions fratricides [17] », on repassera [18] !

« Autogestion soviétique » ou révolution permanente ?

Olivier Besancenot s’attache, en militant, à discuter l’impact des enseignements de la révolution russe sur nos perspectives actuelles. Mais il résume la stagnation terrible que le stalinisme puis son effondrement ont fait subir au mouvement ouvrier à la question : « Comment prendre le pouvoir sans être pris par le pouvoir ? [19] »

Fausse question ! Qui amène forcément une fausse réponse basée sur une mesure imaginaire de la distance entre la dictature bolchevique et l’idéal socialiste. Car puisque, les circonstances aidant, ce seraient les manques des bolcheviks qui, par « effet papillon » ont permis l’avènement du stalinisme – ou ne sont pas parvenus à l’empêcher –, il suffirait de trouver un ensemble de mesures – « bien des chantiers d’innovation politique et de création théorique nous attendent [20] » – de gestion démocratique et de démocratie dans la gestion qui permettront de tuer dans l’œuf le développement d’une bureaucratie et de « s’approcher de l’égalité de n’importe qui avec n’importe qui [21]. » CQFD. « Éloge de l’autogestion soviétique » voilà la conclusion plate d’un livre pourtant bien entamé.

Mais ce n’est pas le « pouvoir » qui a tué la révolution entamée en 1917. C’est même au contraire le reflux de la vague révolutionnaire à l’échelle internationale qui a permis à la bureaucratie de confisquer le pouvoir à l’avant-garde ouvrière.

Le problème n’est pas de perfectionner un arsenal de mesures institutionnelles « anti-bureaucratie », au risque de passer justement sur le terrain des staliniens du « socialisme dans un seul pays. » Ce qui serait un comble dans le mouvement trotskyste ! « Tout se réduit à une chose : sans révolution en Occident, le bolchevisme sera liquidé, soit par la contre-révolution interne, soit par l’intervention étrangère, soit par leur combinaison [22] » rappelait Trotsky en 1937. Pas de formalisme, pas de recettes, surtout pas de morale. Pas de « gestion » justement, aussi « autonome » soit-elle, mais une révolution qui s’étend et s’approfondit en permanence. ■

Raphaël PRESTON


[1Paru le 6 septembre 2017 aux éditions Autrement – 17 €.

[2Histoire de la révolution russe, Léon Trotsky.

[3p. 25.

[4p. 97.

[5p. 102.

[6p. 118.

[7Victor Serge, 30 ans après la révolution russe, 1947. Cité par O. Besancenot. Voir l’encadré sur Victor Serge.

[8p. 129.

[9Churchill, cité par O. Besancenot p. 132.

[10p. 135.

[11p. 136.

[12p. 140.

[13Notamment Victor Serge, cf encadré.

[14Victor Serge, cité par Olivier Besancenot, p. 158.

[15p.160.

[16p.160.

[17p.160.

[19p.186.

[20p.186.

[21p.188, Olivier Besancenot cite Jacques Rancière.

[22Léon Trotsky, « Bolchévisme contre stalinisme », 29 août 1937.

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Numéro 114, septembre-octobre 2017