Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 144, mars 2022 > DOSSIER : La guerre de Poutine contre l’Ukraine

DOSSIER : La guerre de Poutine contre l’Ukraine

Le retour de la guerre pour un repartage du monde entre grandes puissances

Mis en ligne le 10 mars 2022 Convergences Monde

Nous publions dans ce dossier les introductions à la réunion-débat en ligne du 6 mars 2022 organisée par Convergences révolutionnaires.


La guerre en Ukraine marque un tournant dans les relations inter-impérialistes, le retour d’un affrontement entre deux grands camps rivaux, sous une forme que l’on n’avait pas vue depuis longtemps.

La guerre en Ukraine marque indéniablement un tournant dans les relations inter-impérialistes, le retour d’un affrontement entre deux grands camps rivaux, sous une forme que l’on n’avait pas vue depuis longtemps. Ce n’est pas la première guerre, ni la première au cœur de l’Europe, depuis la fin de l’URSS. Il y a eu, en Europe, la guerre de Yougoslavie, et, côté russe, celle de Tchétchénie, où Poutine s’était déjà illustré par sa férocité. Il y a eu celles, tout aussi féroces, d’Afghanistan, d’Irak, et bien d’autres de moindre envergure comme celles de la France en Afrique. Mais ces guerres avaient lieu au sein des chasses gardées des grandes puissances. Ce qui donne à cette guerre un caractère en quelque sorte mondial, c’est qu’elle relève d’une compétition directe entre deux camps impérialistes pour le contrôle d’une région.

Cette guerre provoque déjà un sursaut de militarisation en Europe et ailleurs. L’Allemagne a annoncé un programme de 100 milliards d’euros pour moderniser son armée et une hausse des dépenses militaires annuelles. Macron est allé dans le même sens, lui qui a déjà augmenté le budget militaire de 30 % depuis 2017. Idem en Chine, avec une hausse de 7,1 % annoncée hier. C’est bien le signe d’une nouvelle période pour le capitalisme mondial, qui avait commencé à émerger après la crise de 2008 et s’est accélérée avec la crise sanitaire, pour se précipiter à nouveau aujourd’hui. Une période faite de protectionnismes, d’autoritarisme et de rivalités exacerbées, signes d’une crise latente où les rapports de force peuvent vite glisser de l’économique au militaire.

Encerclée, la Russie ? Ou livrée aux appétits de l’Occident et de sa propre classe dirigeante ?

Quelles sont les rivalités qui ont pu pousser Poutine à déclencher cette guerre ? Depuis la fin de l’URSS, il y a trente ans, la Russie n’est plus la grande puissance rivale des États-Unis. Son poids économique s’est effondré avec le pillage organisé par la nouvelle classe dirigeante capitaliste et par les puissances occidentales, bien contentes de pénétrer enfin ce vaste territoire. La production nationale a été réduite de moitié, aboutissant à une crise économique désastreuse pour les classes populaires. Malgré le redressement des années 2000, la Russie reste aujourd’hui la treizième économie mondiale, derrière la Corée du Sud et l’Australie. De grande puissance, elle a été reléguée au statut d’« économie émergente » [1].

Évolution de la valeur ajoutée dans l’industrie depuis 1991

Les puissances occidentales, si contentes d’en finir avec l’URSS, n’ont pas fait de cadeau à la « nouvelle Russie ». Sa zone d’influence en Europe de l’Est et dans les républiques issues de l’ex-URSS a été rapidement grignotée, pour en faire la nouvelle arrière-cour des compagnies occidentales. Avec, pour assoir la nouvelle domination occidentale, une intégration non seulement à l’Otan, mais aussi à l’Union européenne.

Quant aux États restés trop fidèles à la Russie, les puissances occidentales n’ont pas hésité à y soutenir les révolutions dites « de couleur » : révolution des roses en Géorgie (2003), orange en Ukraine (2004), des tulipes au Kirghizstan (2005) ou en Jean en Biélorussie (2005), pour y faire émerger, ou tenter d’y faire émerger, des gouvernements favorables à leurs intérêts.

Dans cette ruée vers l’Est, les nouveaux possédants de Russie, dont certains ont accédé au gotha des grandes fortunes mondiales, ont évidemment perdu des plumes. Pour leur représentant en chef, Poutine, il fallait y mettre un frein.

La ruée vers l’est de l’UE

...et de l’OTAN

À son arrivée au pouvoir, Poutine s’était déjà montré l’homme fort capable de sortir du gouffre l’économie nationale, serrant la vis y compris à une partie des oligarques, ceux des clans rivaux évidemment, pour normaliser les rapports d’exploitation dans le pays. Il avait relancé la production à partir du vieil outil industriel soviétique laissé à l’abandon ou dépecé par les oligarques. Quitte d’ailleurs à attirer des capitaux étrangers, comme Renault, qui s’est acheté la grande usine de production automobile Avtovaz, ou Total, qui détient 20 % du géant gazier russe Novatek et est impliqué dans plusieurs grands projets gaziers ou pétroliers dans le pays. Car les rivalités impérialistes vont de pair avec une interpénétration des capitaux. Les oligarques russes préférant pour leur part placer leur fortune dans des banques et la finance ou dans l’extraction des matières premières (et accessoirement les clubs de football anglais).

Ce regain économique a longtemps valu à Poutine un certain soutien populaire. Mais avec la crise de 2008, suivie d’une autre en 2015 entrainée par la chute du cours du pétrole et accentuée par les sanctions qui ont suivi l’annexion de la Crimée, l’élan a été perdu. La situation, qui s’était un peu améliorée pour les couches populaires dans les années 2000, s’est à nouveau dégradée, avec à la clé une série de mesures d’austérité. Et la crise sanitaire, avec son inflation galopante, a aggravé le tout, entrainant à leur tour les couches moyennes moscovites dans la spirale de la pauvreté.

Le régime de Poutine s’est progressivement usé, à en devenir de plus en plus impopulaire, comme on peut en juger par l’acharnement à mettre en prison toute opposition et à éviter tout concurrent potentiel. Et c’est peut-être aussi en partie cette situation intérieure qui explique la fuite en avant du président russe. Il était temps pour lui de se montrer à nouveau comme l’homme fort, capable de donner un nouvel élan à la Russie. Cette fois sur le terrain du nationalisme, en tentant de récupérer un peu de l’espace perdu. Distillant la chanson de l’humiliation subie depuis la chute de l’URSS, de la grandeur à retrouver. Un thème chanté ici aussi par un Zemmour. La guerre en Ukraine devient ainsi, dans la propagande poutinienne, une façon de se défendre, parce que la Russie serait menacée.

Une puissance militaire menaçante

D’autant que la faiblesse économique de la Russie contraste avec l’importance stratégique du pays : par sa taille, par sa position de gros fournisseur de matières premières, de gaz et de pétrole, mais aussi par son armée. Le seul secteur industriel qui a réellement bénéficié des investissements russes et a pu se moderniser est le complexe militaro-industriel. Notamment depuis 2011, Poutine a relancé les investissements dans ce secteur et fortement accru ses dépenses militaires. La Russie dispose ainsi d’armements de pointe, dont des missiles hypersoniques capables de frapper la planète entière. Le pays est le deuxième plus gros marchand d’armes dans le monde, derrière les États-Unis, avec 20 % de part de marché. Un succès qui s’étend à l’aéronautique, le reste du monde étant en partie dépendant des fusées russes pour lancer des satellites ou pour la station spatiale.

C’est principalement sur cette force militaire que Poutine peut aujourd’hui s’appuyer. À la différence d’une Chine, puissance économique capable de dépenser des milliards de dollars dans des grands projets d’infrastructure à travers le monde pour y développer son influence et s’assurer un approvisionnement en matières premières.

Une redistribution des rôles dans l’ordre impérialiste mondial

L’offensive russe intervient dans un contexte international où les rapports de force sont bouleversés et les équilibres internationaux contestés, avec en particulier la montée de la Chine. Poutine y voit sans doute une opportunité pour se renforcer, surtout après la série d’échecs des États-Unis en Afghanistan et de la France au Mali.

Dans leur projet de remise en cause de l’ordre mondial, la Russie et la Chine s’affichent d’ailleurs ensemble régulièrement, comme récemment à l’occasion des Jeux olympiques de Pékin. C’est cette proximité qui a fait écrire dans la presse que serait en train de se reformer un vieux « bloc de l’Est », chemin d’un possible emballement vers un conflit mondial, tandis que le bloc de l’Ouest serait pacifique.

La Chine a cependant préféré prendre ses distances avec l’offensive militaire de Poutine, sans néanmoins la dénoncer. Elle s’est abstenue lors du vote à l’ONU et semble également s’abstenir d’aider la Russie à contourner les sanctions. Pas seulement par crainte de représailles pour elle-même, mais aussi parce que l’Ukraine est un partenaire important dans les nouvelles routes de la soie déployées par la Chine. En 2020, la Chine a acheté 7 millions de tonnes de céréales en Ukraine, pour un montant de 1,9 milliard d’euros. Elle était devenue son premier partenaire commercial, devant la Russie. La guerre vient donc aussi marcher sur les pieds du géant chinois. Alors même que les deux puissances sont aussi rivales pour le contrôle des ressources en Asie centrale. Le jeu est donc bien plus triangulaire.

Des sanctions proportionnées… aux intérêts des grands patrons

Mais la Chine n’est pas la seule à être embarrassée. Si les États-Unis et l’Union européenne ont immédiatement réagi à l’offensive militaire par des proclamations tonitruantes et une série de sanctions, ils ont aussi décidé de retenir leurs forces. À l’image d’un Le Maire, déclarant une guerre économique sans pitié le matin… pour se rétracter piteusement dans l’après-midi. Et Macron de rappeler que nous ne sommes pas en guerre contre la Russie.

Car même si les sanctions doivent rappeler à Poutine sa place de second rang dans l’ordre mondial et freiner ses ambitions expansionnistes, les puissances européennes, France et Allemagne en tête, ne sont pas forcément prêtes à sacrifier entièrement leurs intérêts en Russie pour les beaux yeux de l’Ukraine. Quelques multinationales ont ainsi commencé à quitter le pays, jugeant les risques plus élevés que les bénéfices, mais de nombreux groupes français, comme Total, Danone, Renault ou la Société générale, ont au contraire signifié leur intention d’y rester. Le gouvernement français s’est alors contenté de rappeler qu’il fallait respecter les sanctions… mais que bien sûr celles-ci n’interdisent pas tout commerce avec la Russie.

C’est donc un jeu d’équilibres compliqués qui se joue entre impérialismes sur le dos de la population ukrainienne. Un jeu meurtrier, où tout peut encore s’emballer au-delà même de ce que prévoient les uns ou les autres.

6 mars 2022, Maurice Spirz

Auchan

Renault (usines Avtovaz)

Total


[1  À ce propos, lire notre article de mai 2015, « La Russie, un BRICS pas comme les autres ».

Mots-clés :

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article

Abonnez-vous à Convergences révolutionnaires !

Mots-clés