Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 144, mars 2022 > DOSSIER : La guerre de Poutine contre l’Ukraine

La guerre de Poutine contre l’Ukraine

10 mars 2022 Convergences Monde

Nous publions dans ce dossier les introductions à la réunion-débat en ligne du 6 mars 2022 organisée par Convergences révolutionnaires.


Déjà onze jours d’invasion guerrière de l’Ukraine par l’armée de Vladimir Poutine, onze jours de bombardements, destruction de vies humaines et d’infrastructures dont des habitations – car les cibles ne sont pas seulement militaires. Plus d’un million et demi d’Ukrainiens – hommes, femmes et enfants – ont choisi la route d’un exode incertain tandis que d’autres tentent de se protéger dans des abris ou s’organisent pour résister par les armes, en forces supplétives de l’armée régulière.

On ne trouve pas les mots pour qualifier un tel drame, un tel gâchis, une telle barbarie.

C’est la sidération et la rage contre Poutine l’agresseur. De grandes villes d’Ukraine, Kherson, Marioupol, Kharkiv sont quasiment encerclées et des quartiers en flammes… et l’étau semble se resserrer sur Kiev, la capitale et centre du pouvoir que Poutine veut manifestement renverser. L’autocrate russe a décidé qu’il s’agissait d’un pays de nazis et de drogués… lui dont les députés de Russie unie, son parti, ont toujours honoré de leur présence les congrès du Front national ! Et tandis que Poutine fait bombarder y compris les zones de sites nucléaires ukrainiens, il a l’indécence de se mettre en scène, au Kremlin, entouré de charmantes hôtesses de l’air – tirées à quatre épingles – qu’il a invitées pour un thé, sur fond de belles plantes vertes.

À la barbarie s’ajoute donc la grossièreté – au point qu’une partie du monde se demande si l’homme n’est pas un fou furieux.

Une masse de questions surgissent, face à cette guerre à laquelle le monde ne s’attendait pas, nous pas plus que les autres, malgré les bruits de bottes depuis des semaines.

Pourquoi cette nouvelle guerre ? Quels en sont les ressorts ?

Cette guerre n’est pas plus horrible parce qu’elle aurait lieu au cœur de l’Europe même, presque « chez nous ». Elle n’est pas plus insoutenable que tant d’autres dans le monde ces dernières décennies. Mais elle marque très probablement une bascule, parce que les enjeux en sont indéniablement des rivalités entre grandes puissances, et qu’elle annonce de ce fait des affrontements plus planétaires.

C’est certainement le fond de l’affaire. Le peuple ukrainien qui tente de se défendre, légitimement, contre une brutale agression extérieure, est l’otage d’une situation créée par l’exacerbation de relations entre grandes puissances. Nous sommes totalement solidaires de ce peuple contre la guerre infâme de Poutine. Nous sommes pour l’arrêt des bombardements, l’arrêt de cette intervention guerrière et le retrait immédiat de toutes les forces russes d’Ukraine. Mais nous sommes évidemment pour plus que ça aussi.

Quelques mots sur Vladimir Poutine…

Cet ex-petit officier du KGB de l’époque soviétique est en place depuis plus de vingt ans mais voudrait y rester et a fait voter en 2020 une révision de la Constitution de la Fédération de Russie, visant à lui octroyer la possibilité de régner encore jusqu’à 2036.

Il est cul et chemise avec la hiérarchie orthodoxe du pays, a fait inscrire dans la Constitution la référence à la « foi en Dieu », refuse d’y porter l’autorisation du mariage homosexuel.

C’est un nationaliste forcené, nostalgique de la grandeur de la Russie tsariste ou stalinienne.

Sur le plan politique, il ne tolère aucune opposition, s’en est juste fabriqué une fantoche.

C’est la répression contre tous les opposants, quels qu’ils soient (même quand il ne s’agit que de rivaux pas beaucoup plus d’avant-garde que lui comme Andreï Navalny)… Il peut les emprisonner et les faire assassiner. C’est l’absence de toute liberté démocratique, pas de droit de grève, pas de droit syndical digne de ce nom, bâtons dans les roues à toute vie associative. Il vient de faire interdire « Memorial », une association de travail de mémoire sur les crimes de Staline…

Il s’est quasiment imposé au pays comme successeur d’Eltsine par la guerre totale déclenchée contre la Tchétchénie (république de la Fédération de Russie dans le Caucase du Nord) dont il a entre autres rasé sous les bombes la capitale Grozny, sous couvert de lutte contre le terrorisme islamiste. Pour finalement mettre en place Khadirov, un dictateur islamiste de la pire espèce.

En 2008, il fait intervenir les troupes russes hors des frontières de Russie, en Géorgie .

En 2014, à la suite de la révolte ukrainienne de Maïdan, il réussit le coup de force de l’annexion de la Crimée ; apporte une aide non négligeable aux séparatistes de la région du Donbass et masse depuis des troupes toujours plus nombreuses aux frontières à l’est de l’Ukraine.

Il s’illustre ensuite par une intervention militaire en Syrie, aux côtés d’Assad, et par des incursions en Afrique.

Avec la crise de 2008, le vent a commencé à tourner. Le mécontentement populaire à s’exprimer en Russie. Et Poutine a cherché à compenser son impopularité montante par une fuite en avant guerrière dans le monde, tentant de tenir un rang de puissance impérialiste.

Il gouverne dans l’intérêt de ses amis oligarques, du moins tant qu’ils ne menacent pas son pouvoir politique. Tous des mafieux dans la façon de s’imposer en affaires, après la chute de l’URSS, mais devenus des bourgeois capitalistes presque ordinaires trente ans après, ressemblant à leurs alter ego ultra-riches de la planète. Ils sont à la tête d’entreprises financières, gazières ou pétrolières, exploitation de métaux précieux, production d’armements… Ils s’en mettent plein les poches et étalent un luxe fantastique.

Poutine a installé son pouvoir sur une certaine stabilité liée aux dividendes des hydrocarbures dont la Russie est une des championnes. Mais l’économie n’en reste pas moins instable et minée. Si les capitales connaissent l’opulence ou un niveau de vie correct, la misère est grandissante ailleurs… et malgré la dictature, le régime a été secoué par des manifestations, surtout depuis 2012.

Des manifestations et protestations de la petite bourgeoisie démocrate aspirant à une vie « à l’occidentale », mais aussi de couches populaires qui se sont mobilisées contre une réforme des retraites.

Dans ce contexte, il est difficile de savoir jusqu’où Poutine peut encore avoir du « soutien »…

En tout cas, des manifestations ont eu lieu contre la guerre, une résistance tente certainement de s’organiser contre cette nouvelle catastrophe.

Évidemment, si les travailleurs de Russie se dressaient contre la politique de Poutine, ce dernier et sa politique criminelle ne tiendraient pas longtemps.

Du côté Ukraine…

C’est un État, indépendant depuis plus de trente ans. À la chute de l’URSS en 1991, 90,5 % des électeurs se sont prononcés en faveur de l’indépendance. Ce n’est pas un petit pays, il est plus grand en superficie que la France et compte 45 millions d’habitants, même si le chaos économique et politique qu’il a connu depuis la chute de l’URSS dont il était une « république soviétique socialiste », a entraîné l’émigration de plus d’un million de personnes, dont beaucoup de travailleurs désormais dans la Pologne voisine.

En Ukraine aussi, comme en Russie, on compte de belles pointures d’oligarques, face à des classes populaires paupérisées.

La spécificité du pays est d’être coincé entre la Russie et les pays occidentaux qui cherchent à attirer l’Ukraine à eux, mais pas au point d’accepter son intégration à l’UE ni à l’Otan. Les enjeux de ces pressions, de part et d’autre, sont surtout économiques. Les grandes puissances occidentales n’ayant rien à faire des aspirations affichées à la démocratie, elles ont privilégié leurs relations avec Poutine.

La révolte de Maïdan en 2013-2014 a directement éclaté à la suite de la volte-face du dirigeant de l’époque, Ianoukovitch, qui s’est détourné d’un partenariat promis à l’UE, sous la pression russe. Tous les dirigeants politiques que le pays a connus depuis la chute de l’URSS ont été soumis à cette double pression russe et occidentale, divisant également la population entre « pro-russes » ou « pro-UE »… russophones et ukrainophones, même si la langue n’est pas un vrai marqueur.

Ces oppositions, voire divisions, dans le pays ont encouragé Poutine à annexer la Crimée en 2014 et à apporter son soutien aux séparatistes du Donbass pour progressivement, s’immiscer totalement dans la guerre dans l’est de l’Ukraine, qui a déjà fait 15 000 morts, deux millions de déplacés et des ravages terribles. L’attitude de la Russie de Poutine, de grande puissance bafouant les sentiments nationaux ukrainiens, a certainement contribué à l’émergence d’une solidarité nationale. L’écrivain Andreï Kourkov, auteur de romans qui sont à lire, (interviewé dans Le Monde des livres), résume la chose en disant : « Je suis un Russe ethnique mais un Ukrainien politique ».

Quant à savoir jusqu’où l’extrême droite existe et domine dans le pays, c’est difficile à dire. Oui, des groupes « musclés » se sont manifestés lors de la mobilisation de Maïdan en 2014, dont Pravyi sektor (Secteur droit). Oui, le maire de Kiev est un boxeur pas spécialement d’avant-garde. Oui, le pays compte des ultranationalistes (à voir s’ils sont plus nombreux et bien différents de ceux qu’on connaît en France ?) mais qui n’avaient pas non plus fait de scores marquants aux élections qui ont suivi.

Quelle bascule ? L’exemple du gaz…

Déjà en 2017, on pouvait renifler des odeurs guerrières de gaz… entre les USA d’un côté, la Russie et l’Allemagne de l’autre (accessoirement la France aussi). Barack Obama s’inquiétait déjà du doublement du gazoduc Nord Stream reliant directement Saint-Pétersbourg à Greifswald en Allemagne et passant sous la Baltique, évitant ainsi volontairement l’Ukraine.

L’administration américaine a commencé à admonester l’Allemagne, sur le grand air de la démocratie : comment poursuivre cette alliance (car Schröder, ex-chancelier allemand est actionnaire de Gazprom) à la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie ? L’affaire s’est corsée avec Trump qui, à peine élu, a fait voter au Sénat en 2017 un texte prévoyant des sanctions contre les entreprises partenaires du gazoduc, et Biden a pris le relais…

Et des « partenaires européens » sont associés à ce chantier de près de 10 milliards d’euros – dont le français Engie. Rencontre chaleureuse entre Alexeï Miller, PDG de Gazprom, et Isabelle Cocher, directrice d’Engie, c’était en avril 2017, pour se féliciter mutuellement de la collaboration autour de ce Nord Stream 2.

Guerre de Biden contre Poutine, mais aussi guerre de Biden contre les dirigeants allemands et accessoirement français, qui ont canné. Des spécialistes politiques américains parlent même de « débrancher l’Allemagne de la Russie ? », pour mieux faire prévaloir en Europe les intérêts américains.

L’ennemi étant dans notre propre pays, nous n’allons pas pleurer sur ces amours contrariés, puisque c’en est fini de Nord Stream 2. Elles éclairent juste l’arrière-plan très lourd du drame qui se joue aujourd’hui.

Nous les révolutionnaires… pour le prolétariat ?

La guerre n’en étant « qu’à » son onzième jour – onze de trop déjà –, il est encore difficile de cerner les positions des uns et des autres. C’est à suivre de près et à discuter.

Du côté de Macron et des dirigeants des puissances occidentales : ils déploient des forces militaires autour de l’Ukraine, dans les pays limitrophes qui appartiennent à l’UE ou à l’Otan, tout en s’interdisant d’entrer elles-mêmes en conflit armé. Et ménagent au mieux leurs intérêts dans les tractations sur les sanctions économiques. De fait, Macron et les siens dans le monde s’en tiennent surtout à promettre aux classes populaires de lourds sacrifices à venir. C’était déjà l’inflation… voilà une nouvelle justification.

Du côté des classes populaires, va-t-on voir un mouvement ou des envies d’aider par des gestes humanitaires et de solidarité, des collectes de produits de première nécessité et propositions d’hébergement ?

Du côté des partis qui prétendent peu ou prou représenter les classes populaires, disons que la déclaration de Philippe Martinez, publiée hier par L’Humanité, a de quoi alerter : c’est un appel à exiger la paix, en évitant soigneusement de dénoncer l’agression de Poutine. Selon lui il s’agirait d’un « Conflit armé posant deux États ». Deux États mis sur le même plan. On s’imagine lire ça en Ukraine sous les bombes. Tout le texte est du pacifisme bêlant mais bien hypocrite : « Le droit à la paix, à la sécurité et à la liberté de circulation de tout être humain doit constituer une obligation fondamentale des États et des institutions internationales […] La prévention durable des conflits nécessite d’investir dans les cultures de la paix et de disposer d’institutions dédiées à la résolution non violente des conflits. Cela suppose de redonner tout son sens à l’ONU […] Depuis le 24 février, la vie de millions d’Ukrainiens et de Russes est bouleversée par le conflit armé opposant les deux États… »

Se pose aussi, dans des milieux d’extrême gauche, la question de la livraison d’armes aux Ukrainiens par les grandes puissances… Faut-il davantage d’armes ? Et qui dit davantage d’armes ne dit pas davantage de morts ? Nous devons aussi nous méfier des courants dits « de gauche » (PC ou LFI) qui se cantonnent à un « ni Poutine ni Otan » qui en revient à dédouaner Poutine de sa politique de dictateur totalitaire, qui écrase un peuple sous les bombes.

En fait, nous ne pouvons qu’être à la fois extrêmement vigilants sur l’évolution de la situation, et modestes quant à nos possibilités immédiates d’« action », même si nous devons tenter de dégager ce que serait une politique de classe, pour le prolétariat.

– Un volet de solidarité, en l’occurrence et d’abord avec les classes populaires d’Ukraine, qui sont sous le feu, mais aussi de Russie qui tentent de s’opposer à Poutine…

– Mais aussi une politique pour le mouvement ouvrier révolutionnaire, ou les lignes d’une politique qui lui permettrait de s’affirmer, en toute indépendance de classe face aux pièges tendus par les uns et les autres, ici en France mais aussi en Ukraine où malgré la solidarité sous les bombes le prolétariat devrait préserver ses propres intérêts… Des mobilisations sur ses propres bases, c’est-à-dire internationalistes et tenant compte des intérêts des prolétariats voisins. À décliner comment concrètement ? Nous ne le savons pas, mais qui répondrait à l’exigence exprimée par le slogan suivant, qui sera ma conclusion :

« Pas de guerre entre les peuples, pas de paix entre les classes ! »

Mots-clés : |

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article