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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 144, mars 2022 > DOSSIER : La guerre de Poutine contre l’Ukraine

Ukraine – un peu d’histoire…

10 mars 2022 Convergences Monde

Nous publions dans ce dossier les introductions à la réunion-débat en ligne du 6 mars 2022 organisée par Convergences révolutionnaires.


Quelques mots de présentation historique de l’Ukraine, ce pays dont Poutine disait, le 21 février dernier à la télévision russe, qu’il n’est qu’une création de « la Russie bolchevique et communiste », arrachée aux « territoires historiques de la Russie ».

(Vladimir Poutine à la télévision russe, le 21 février 2022 : « l’Ukraine moderne a été entièrement créée […] par la Russie bolchevique et communiste […] en arrachant des parties des territoires historiques de la Russie. »)

Pour répondre à cette expression crasse du vieux chauvinisme grand-russe, il faut faire un bref retour sur la question nationale ukrainienne.

Caricature de Daumier (1832) [1] : Au premier plan, l’ours russe écrasant la Pologne

L’Ukraine, certes, n’a pas connu l’équivalent des luttes de la Pologne voisine contre la domination russe, en 1830 ou 1848 – alors que la question de la construction d’États-nations était posée par l’émergence et les combats politiques des bourgeoisies européennes.

Mais l’Ukraine a partagé avec la Pologne le sort des multiples découpages entre grands empires européens – au gré de leurs rivalités, des guerres ou des alliances, entre eux ou avec des États plus petits.

Et, comme la Pologne, elle s’est retrouvée après 1848 vassalisée à l’Est par la « prison des peuples » qu’était l’empire tsariste.

Ainsi, à la veille de la Première Guerre mondiale, en Ukraine – dont la partie occidentale dépendait de l’empire austro-hongrois – comme dans bien d’autres pays en Europe centrale et dans les Balkans, la question nationale restait ouverte.

Elle a été posée avec la fin de la guerre, avec et après la révolution russe.

Pour les bolcheviks, la révolution sociale ne pouvait aller sans émancipation nationale, donc sans le droit des nations opprimées à une existence séparée, au moins provisoirement… avec pour seule limite que cette séparation ne prépare pas une offensive militaire contre la révolution.

(Affiche de Vladimir Mayakovsky (1920) : « Appel commun des Ukrainiens et des Russes » « Que le seigneur ne soit pas le maître de l’ouvrier ! »)

C’était une équation difficile en Ukraine où la question nationale se posait parallèlement, et parfois concurremment, à la question agraire – avec une population majoritairement paysanne… mais aussi parce qu’elle se posait dans une zone de confrontation militaire directe avec l’Allemagne.

La bourgeoisie ukrainienne, qui, comme la bourgeoisie russe, avait auparavant renoncé à toute revendication politique contre le tsarisme, s’est manifestée politiquement à sa chute en février 1917, mais sur des bases ouvertement antibolchéviques après la révolution d’Octobre – La Rada (parlement) proclamant l’indépendance de l’Ukraine contre la Russie soviétique.

À différents moments de cette lutte, la bourgeoisie ukrainienne a trouvé un soutien dans les masses paysannes.

Mais fondamentalement, en liant son sort à l’impérialisme et aux propriétaires fonciers, elle était incapable de résoudre la question agraire au profit de la paysannerie ukrainienne.

Dans ces conditions, c’est la révolution sociale portée par la politique des bolcheviks qui finit par saper les bases du nationalisme bourgeois ukrainien.

(Article de Christian Rakovski dans L’Internationale communiste (juillet 1920)  [2])

La guerre civile fut longue et particulièrement meurtrière, marquée par les affrontements avec les armées blanches et diverses aventures militaires soutenues en sous-main par les puissances hostiles à la révolution. En définitive, l’Ukraine soviétique – dirigée par Christian Rakovski, future figure de l’opposition de gauche au stalinisme – s’est établie sur un territoire amputé à l’Ouest, essentiellement au profit de la Pologne du général réactionnaire Piłsudski.

Après un accord de rapprochement avec la Fédération de Russie, l’Ukraine soviétique a intégré l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) lors de sa constitution, fin 1922.

C’est précisément cette construction que dénonce Poutine comme étant « des fantaisies odieuses et utopiques inspirées par la révolution ».

Selon lui, « pourquoi était-il nécessaire de satisfaire, sans compter, les ambitions nationalistes sans cesse croissantes aux confins de l’ancien empire ? »

Et, s’agissant du statut des Républiques au sein de l’Union, il s’interroge : « pourquoi fallait-il faire des cadeaux aussi généreux […] aux nationalistes les plus ardents ? ».

En fait, contrairement à ce qu’affirme Poutine, la politique des bolcheviks et de Lénine en faveur de l’autonomie nationale et d’une construction fédérale n’était en rien une concession aux nationalistes. C’était au contraire une politique qui visait à donner au sentiment national des peuples autrefois opprimés par le tsarisme une réponse permettant de les détacher de l’unité derrière un camp social, celui de la bourgeoisie, défendu par les dirigeants nationalistes.

(Mykola Skrypnyk (1872-1933), bolchevik ukrainien, commissaire du peuple à l’Éducation en RSS d’Ukraine, promoteur de l’ukrainisation, suicidé (ou assassiné ?) en juillet 1933)

Il s’ensuivra, par exemple en Ukraine, le développement de l’enseignement en langue nationale. Mais aussi, parce que cela allait de pair pour les bolcheviks, un développement de la littérature, du théâtre, de la presse dans les autres langues – russe bien sûr, mais aussi polonais et yiddish notamment.

Tout cela n’allait pas résister à la réaction stalinienne : alors que l’Ukraine subit de plein fouet la grande famine de 1932-1933, conséquence de la collectivisation forcée, Staline met officiellement fin à l’ukrainisation.

Il faut ici citer le tableau que faisait Trotski, dans un article d’avril 1939 sur « la question ukrainienne »  [3], où il constatait « l’étranglement complet de tout développement national indépendant des peuples de l’URSS » : « En Grande-Russie aussi, la bureaucratie a étranglé et pillé le peuple. Mais, en Ukraine, les choses ont été compliquées encore par le massacre des espérances nationales. Nulle part, les restrictions, les épurations, la répression et, de façon générale, toutes les formes de banditisme bureaucratique n’assumèrent un caractère de violence aussi meurtrier qu’en Ukraine, dans la lutte contre les puissantes aspirations, profondément enracinées, des masses ukrainiennes à plus de liberté et d’indépendance. »

Il constate plus loin : « du fait de cette situation, la direction glisse aux mains des plus réactionnaires des cliques ukrainiennes qui expriment leur “nationalisme” en cherchant à vendre le peuple ukrainien à l’un ou l’autre des impérialismes en échange d’une promesse d’indépendance fictive. »

(Portrait de Stepan Bandera sur la place du Maïdan, Kiev, 2014)

Ce fut notamment le cas, auprès de l’Allemagne nazie, de l’extrême droite nationaliste ukrainienne, dirigée par Stepan Bandera, dont on a pu voir le portrait en 2013-2014 lors des manifestations du Maïdan… ce qui alimente aujourd’hui les délires de Poutine sur la nécessité de « dénazifier l’Ukraine ».

(Carte de l’Ukraine actuelle)

Dans son opération de déstabilisation du gouvernement ukrainien d’après Maïdan, dans le cadre de rivalités entre la Russie et les puissances capitalistes occidentales (objet d’une autre présentation), Poutine a pu s’appuyer sur les réactions de certaines minorités russophones, à l’est, visées par des mesures ou annonces discriminatoires, notamment sur l’usage de la langue russe – même s’il y a bien sûr d’autres ressorts dans la sécession en 2014 des zones séparatistes autour de Donetsk et Lougansk, dans le Donbass.

Mais, malgré sa propagande délirante sur la nécessité de protéger les Russes d’Ukraine d’une menace de génocide, c’est visiblement sans succès que Poutine a cherché à susciter un sentiment pro-russe dans le pays qu’il envahit aujourd’hui, et où son armée n’est pas accueillie à bras ouverts, y compris parmi les populations russophones, hors des zones séparatistes.

Finalement, pour un temps au moins, Poutine aura au contraire réussi à souder la majorité des Ukrainiens derrière un gouvernement que, il y a peu encore, ils pouvaient voir, à juste titre, comme l’émanation d’une couche de corrompus, s’enrichissant sur le dos des travailleurs.

Au-delà des bombes meurtrières lâchées aujourd’hui, c’est la bombe à retardement d’une exacerbation des nationalismes que Poutine est en train d’armer – ce qui, dans un contexte de rivalités économiques croissantes, pourrait être porteur de bien d’autres dangers… si les travailleurs n’y opposent pas, à temps, une politique révolutionnaire, internationaliste.


[1Conférence de Londres en 1830 : les puissances européennes règlent le sort de la Belgique révoltée qui se sépare des Pays-Bas. De gauche à droite : attachée au poteau la Hollande, puis le cheval (la Prusse), le singe (l’Autriche), l’ours (la Russie) piétinant la Pologne étendue sur le sol, le renard (le Royaume-Uni), le lièvre (la France représentée par le bedonnant Louis-Philippe), à droite, attaché au poteau le dindon (la Belgique).

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