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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 100, juin-juillet-août 2015

Notre camarade Jacques Morand

Mis en ligne le 27 juin 2015 Convergences

Notre camarade Jacques Morand (nom de plume de Jean-Claude Kerjouan, connu aussi sous le nom de Illy) est mort dimanche 10 mai des suites d’un cancer, à l’âge de 77 ans.

Encore lycéen en 1956, il avait rejoint Voix ouvrière, le groupe dont est issu Lutte ouvrière. Il a fait ensuite partie de la direction de VO, puis de celle de Lutte ouvrière, dès la reconstitution de ce groupe après l’interdiction des organisations révolutionnaires qui a suivi Mai 68. Aux côtés de camarades d’entreprise de différents secteurs (notamment de la Snecma, ou du secteur cheminots) il a largement contribué à l’intervention des militants révolutionnaires dans les luttes ouvrières, et en particulier à l’émergence de comités de grève ou coordinations, organes démocratiques de direction de ces luttes.

Au début des années 1990, il a contribué à la constitution de la minorité de Lutte ouvrière dont est issue la Fraction l’Étincelle – aujourd’hui partie intégrante du NPA – dont il était, jusqu’à aujourd’hui, un des principaux dirigeants.

Les militants de la génération de Jacques Morand sont de ceux qui ont fait sortir les organisations trotskystes de l’ombre dans laquelle elles étaient restées confinées pendant des décennies.

Nous publions ci-dessous des extraits de trois témoignages parmi bien d’autres, ceux de deux camarades de sa génération, parmi ses compagnons de militantisme depuis plus de 50 ans, et celui d’un camarade cheminot l’ayant connu lors de la grève de la SNCF de décembre 1986. Bien entendu, nous remercions également les nombreuses personnes pour leurs messages chaleureux, qu’il s’agisse de son entourage familial et amical, ou de camarades d’idées et d’engagement, jeunes et moins jeunes, de différents horizons d’extrême gauche, d’ici et d’ailleurs.



« J’ai milité avec Illy pas loin de 60 ans. Nous sommes entrés tous les deux en 1956 dans le tout petit groupe qui est devenu par la suite Voix ouvrière. Entre une douzaine et une vingtaine de militants à ce moment-là. Lui tout juste sorti du lycée, et moi tout juste entré dans le monde de l’exploitation salariée. Le petit nombre que nous étions ne nous faisait pas peur, ce qui comptait c’était avant tout le choix politique. Au moment où le Parti socialiste avec Guy Mollet était revenu au gouvernement et engageait une nouvelle escalade dans les guerres coloniales. Servi qu’il était par la passivité du Parti communiste, lequel avait lui-même voté les « pouvoirs spéciaux », ce qui lui a permis d’envoyer le contingent en Algérie.

Lui, Illy, était passé par les jeunesses communistes, moi par les jeunesses socialistes et la SFIO. On savait ce que valaient ces grands partis qui osaient se prétendre les défenseurs des travailleurs.

Mais Illy n’était pas pour autant un fanatique des petits groupes et il avait bien compris qu’il était nécessaire d’avoir des contacts avec ceux qui se réclamaient des mêmes objectifs et des mêmes idées que nous, quand bien même ils avaient une histoire et des pratiques différentes. Ce n’est pas par hasard que chaque fois, ou presque, que nous avons eu des contacts avec d’autres groupes – pendant notamment la période de mai 68 et les années d’après – c’est lui qu’on envoyait nous représenter. Son ouverture aux propos et aux idées des autres, son exigence intellectuelle et sa capacité à s’exprimer clairement, et surtout à tenir bon sur ses principes – quels que soient ceux auxquels il était confronté, y compris dans sa propre organisation – telles étaient ses premières qualités.

Il fallait certes un minimum de courage politique pour défendre ces idées, qui n’étaient pas dans le courant. Et il fallait aussi à l’occasion un certain courage physique. Car la seule distribution de tracts comme les bulletins de Voix ouvrière - activité importante de notre groupe - n’étaient pas du goût des bureaucraties ouvrières qui voulaient s’arroger le monopole de l’expression et de l’organisation des travailleurs dans les usines. En particulier des staliniens, prompts à faire le coup de poing contre nos diffuseurs. […]

Quand en 1971 démarra dans l’entreprise où je travaillais, « la Polymécanique » à Pantin, une grève qui dura 35 jours avec occupation et fut victorieuse, après avoir entraîné les autres ouvriers du groupe Motobécane, menée sous notre impulsion par un comité de grève, Illy et moi étions organisés dans la même cellule de base. Pendant toute la durée de la grève, je savais que moi, comme les deux autres camarades de LO de l’entreprise, nous pouvions le rencontrer à tous moments aux abords de l’usine et avoir un vis-à-vis pour discuter et nous aider à nous orienter dans ce combat. Car Illy, convaincu que la classe ouvrière devait avoir un rôle émancipateur pour toute la société, était en même temps convaincu de ce que des intellectuels dévoués à sa cause pourraient lui apporter. Ce dévouement et sa disponibilité, il ne les marchandait pas. C’est avec ce même état d’esprit, qu’il a ensuite joué un rôle, dans les années 1980, pour permettre par exemple aux travailleurs de la SNECMA ou de la SNCF de constituer leur comité de grève et d’infléchir dans le meilleur des sens leur lutte.

Quand avec la Perestroïka, les aspirations de la bureaucratie russe à se transformer en Bourgeoisie commencèrent à se réaliser, Illy, et comme lui un petit nombre de camarades de LO voulurent en tirer les conséquences et constater qu’il ne restait plus rien qui permette de considérer l’ex-URSS comme un État ouvrier, ils surent défendre au sein de leur organisation ce constat de bon sens avec les conséquences que cela pouvait entraîner. Ce qui conduisit après un certain temps à la constitution de la « Fraction l’Étincelle », sur des différences d’appréciation avec la majorité au sujet de nos possibilités d’intervention militantes et politiques et nos relations avec les autres groupes. Jusqu’à l’exclusion de notre tendance des années après… pour avoir refusé de faire des listes communes avec la gauche au moment des élections municipales de 2008 ! La même année où nous proposions à LO de répondre positivement à l’appel de la LCR de constituer un Nouveau parti anticapitaliste, dont nous sommes depuis partie prenante.

… C’est l’ensemble de ce passé et de ce présent qu’Illy incarnait. […] »

Théo TOPOLANSKI


« J’ai connu Illy en 1964, quand j’ai adhéré avec trois autres militants de Socialisme ou barbarie à Voix ouvrière, l’ancêtre de Lutte ouvrière. Je n’étais pas trotskyste et seulement d’accord avec la nécessité d’implanter les idées révolutionnaires dans la classe ouvrière.

D’emblée il me dit que toutes les idées étaient discutables et que si les miennes étaient valables, il les adopterait. Je ne m’y attendais pas. Il s’ensuivit un an de vives discussions, d’où je sortis échec et mat, mais séduit par l’homme qui avait joué le jeu…

Pendant la guerre d’Algérie les affrontements des opposants avec la police étaient quotidiens. Quand, à partir de 1964, je participais au développement de bulletins révolutionnaires dans les entreprises, les staliniens du PCF nous agressaient violemment. Bien des fois, je me retrouvais aux côtés d’llly, toujours au premier rang mais qui, lors de ces affrontements, avait une fâcheuse tendance à perdre ses lunettes.

Toujours souriant, il avait un fichu caractère et il défendait jusqu’au bout ses idées. Il avait l’étoffe de ceux qui dirigent en faisant confiance à l’initiative de chacun. C’était un révolutionnaire courtois et ironique, que même ses détracteurs respectaient.

Ces dernières années on confrontait nos informations, on les analysait et on tâchait de trouver une issue positive aux luttes des travailleurs de Citroën-Aulnay. Il n’appliquait pas de recettes toutes faites mais cherchait toujours une voie concrète vers la généralisation des luttes… »

Gil LANNOU


« Nous nous sommes rencontrés pendant la grève des cheminots en 1986.

Une grève de quatre semaines, partie de la base, sans les syndicats qui n’avaient rien demandé et qui ne savaient pas quoi faire, pour un temps, face à des travailleurs qui ne les attendaient plus. Une petite bombe dans le climat consensuel de l’époque.

Je n’étais pas encore à Lutte ouvrière à ce moment, mais pas loin et j’avais les mêmes objectifs et une même manière de faire, notamment avec plusieurs comités de grève, sur la Région SNCF de Paris Sud-Ouest, mais pas seulement là. Cela faisait des années, que je préparais à ma manière cette lutte.

En 1986 : à la Mutualité, le jour d’une Assemblée Générale de la Coordination inter-catégories, dont le nom signe une politique, et dans laquelle j’étais élu, Daniel Vitry, un camarade et un ami également, me demande si je voyais un inconvénient dans la présence d’un militant politique dans l’assemblée. Une sorte de scrupule démocratique. Je vais vers Illy et lui serre la main. Un moment et un lieu idéal pour une rencontre militante qui durera 30 ans. La transition pour moi a été aussi rapide que naturelle.

J’ai été immédiatement enthousiasmé par nos nombreuses rencontres, nos discussions sur tous les sujets, avec les éclats de rire, un humour permanent et des projets.

Un jour de 1988, je le vis arriver avec un large sourire et l’œil brillant : la grève de la Snecma démarrait pour 10 semaines, avec des comités de grève, et une nouvelle revendication phare qui marqua la période « Augmentation uniforme 1 500 F pour tous ! ». Il y était aussi pour quelque chose avec les camarades de LO. Nous avons pu aussi faire participer des cheminots de 1986 lors de manifestations des Snecma. Il me raconta une visite d’une usine d’Air France avec les grévistes de la Snecma, qui se sont fait une réputation en allant vers les autres entreprises. On les surnommait « les ouvre-boites ». Toute une politique qui est encore trop rare aujourd’hui.

Il y eut bien d’autres luttes, petites ou grandes, mais en permanence. Deux constantes :

  • une grève : tenter d’élargir aux autres travailleurs.
  • une politique : tenter d’élargir à d’autres organisations, proches ou moins proches politiquement

(… ) Bien des années plus tard, en 2010, j’ai observé du coin de l’œil l’émotion qui le traversait à l’écoute de travailleurs sans papiers en lutte, du comité de grève des intérimaires, qui intervenaient lors de notre rencontre de la Fraction entre militants d’entreprises. Bon, allez, salut l’ami, salut camarade, le combat continue ! »

Maurice AMZALLAG

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