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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 100, juin-juillet-août 2015 > Hôpitaux

Hôpitaux

Interview : La situation au Vinatier, vue par un infirmier de l’hôpital

Mis en ligne le 27 juin 2015 Convergences

Nous avons rencontré Julien, infirmier au Vinatier

« Le Vinatier est le plus grand hôpital psychiatrique de France. Environ 2700 personnes y travaillent dont 200 médecins, des personnels paramédicaux, sociaux-éducatifs et administratifs.

Dans le cadre d’une mission de service public, le Vinatier accueille, soit en hospitalisation, soit en suivi ambulatoire, toutes les personnes qui souffrent d’une pathologie mentale. On y soigne par exemple des personnes souffrant de troubles dits psychotiques (schizophrénie, psychose hallucinatoire…), des troubles bipolaires ou encore des troubles dits névrotiques (dépression, troubles obsessionnels…). »

  • CR : En quoi consiste le travail de soignant, d’infirmier ?

« Le travail de l’équipe soignante de psychiatrie est de prendre soin de ces patients tout au long de la journée, de les accompagner au quotidien pendant tout le temps de leur hospitalisation, et de leur administrer les soins que nécessite leur état de santé. On distingue les soins sur prescription médicale, administrés par les infirmiers, comme par exemple la distribution des traitements, et les soins dits “sur rôle propre” qui ne nécessitent pas qu’un médecin les ait demandés. La journée est rythmée par beaucoup de choses différentes, puisqu’il s’agit de faire du soin individualisé, c’est-à-dire de s’adapter au cas par cas aux besoins de notre patient. Cela passe beaucoup par des entretiens, mais aussi par des activités thérapeutiques diverses comme l’art-thérapie, des accompagnements à l’extérieur, etc.

C’est un métier qui demande observation, écoute et disponibilité, car pour répondre aux besoins des patients il faut d’abord les comprendre, et ce n’est pas toujours facile ! »

  • CR : Y a-t-il des services plus difficiles que d’autres ?

« Pas exactement, mais il y a des services de psychiatrie générale (dits services d’entrée) et des services plus spécifiques, qui demandent de s’adapter soit à une population particulière (par exemple les adolescents), soit à une contrainte d’organisation comme dans les services sécurisés, qui accueillent des détenus (Unité d’hospitalisation spécialement aménagée) ou des malades difficiles (Unité pour malades difficiles). Je pense aussi aux services qui accueillent des patients autistes, qui demandent une attention particulière parce que la maladie affecte les capacités de communication du patient. Certains ne parlent pas du tout et on doit trouver autre chose que le langage verbal pour entrer en contact avec eux. »

  • CR : Rencontrez-vous souvent des situations d’agressivité verbale et physique de la part des patients ?

« L’agressivité, qu’elle soit physique ou verbale, est souvent une manifestation de la maladie de nos patients. C’est, pour certains, le seul moyen qu’ils ont d’exprimer leur souffrance. Dans ce cas, notre travail consiste à les aider à trouver une autre forme de communication. Mais on ne peut le faire que si l’on travaille dans des conditions de travail satisfaisantes, ce qui passe notamment par la sécurité. C’est seulement lorsqu’on se sent en sécurité qu’on peut envisager une relation soignant-soigné qui sera bénéfique pour le patient. Pour assurer notre sécurité et celle de nos patients, la première chose importante est d’être nombreux et d’offrir ainsi un environnement thérapeutique sécurisant. La plupart du temps, plus le patient qui manifeste une agressivité a de blouses blanches en face de lui, plus son agressivité sera canalisée. C’est préférable pour lui, car il sera soigné correctement, et pour nous, car notre intégrité physique sera garantie. D’ailleurs cette agressivité n’est pas forcément dirigée contre nous, dans de nombreux cas le patient est agressif envers lui-même, c’est ce qu’on appelle l’auto-agressivité.

Malheureusement, les effectifs dans les services sont la plupart du temps insuffisants, il n’est pas rare de se retrouver à deux infirmiers et un ou deux aides-soignants pour 25 patients. Je pense que le double de cet effectif devrait être le strict minimum. Le soin en psychiatrie passe par l’écoute, la relation soignant-soigné. Or il est impossible d’établir une relation satisfaisante avec chacun de nos patients si on ne peut pas passer ne serait-ce qu’une demi-heure par jour avec eux. Cela demande du temps.

Quand on n’est pas assez nombreux, certains patients peuvent se sentir abandonnés, peu écoutés, moins canalisés et de ce fait manifester parfois une certaine violence. À défaut d’avoir pu effectuer des soins et un suivi appropriés, on se retrouve alors à ne pouvoir gérer que les situations les plus urgentes et les « crises », qui peuvent être graves et pourtant évitables avec des moyens humains supplémentaires. »

  • CR : Quels sont les dispositifs mis en place pour gérer des situations de crise ?

« Techniquement, nous avons le « Dispositif d’appel d’urgence » (DAU). C’est un petit boîtier qui tient dans la poche d’une blouse de soignant, muni d’une languette qu’on arrache en cas d’urgence, le plus souvent lorsqu’on a besoin de renforts pour gérer l’agressivité d’un patient (on peut s’en servir aussi en cas d’urgence vitale). L’arrachage de la languette a pour effet de prévenir instantanément toutes les autres personnes porteuses d’un DAU, qui peuvent ainsi rejoindre au plus vite le lieu de l’incident pour prêter main-forte à leur collègue.

Ce dispositif, indispensable à la sécurité au travail, est en panne depuis début septembre. Il est, plus précisément, “arrêté”. En réalité il n’est plus utilisé dans l’hôpital en raison d’un conflit juridique entre le centre hospitalier et l’entreprise privée qui est censée entretenir ce matériel. Ainsi, depuis le 5 septembre, tous les agents reçoivent chaque jour un courrier électronique leur demandant de ne plus utiliser le DAU et travaillent dans des conditions de sécurité “dégradées”. “Dégradées”, c’est le vocabulaire employé par la direction pour qualifier la procédure de substitution de ce boîtier.

Jusqu’au mois de février 2015, la direction n’a proposé aux agents, en remplacement de ce boîtier, qu’une procédure passant par le réseau de téléphonie. Il va sans dire qu’en cas d’agression, il est pour le moins difficile d’aller passer un coup de téléphone pour obtenir du renfort.

Depuis les mobilisations qui ont suivi l’agression de notre collègue de Flavigny, l’hôpital a mis en place un nouveau système, mais qui ne remplace pas vraiment le DAU. En fait, il s’agit d’un téléphone talkie-walkie, qui permet d’entrer en contact très rapidement avec nos collègues mais seulement du même service. C’est ensuite à eux de prendre leur téléphone pour appeler du renfort. Je pense que ce n’est pas une solution car on sait bien qu’on ne peut pas toujours passer un message vocal au talkie-walkie lorsque la situation dégénère ou même seulement risque de dégénérer... Par ailleurs, cette procédure est plus complexe, plus longue et donc beaucoup moins efficace. Avec le DAU il suffisait de tirer sur la languette et tout le monde arrivait.

La mise en place de ce matériel a eu pour effet toutefois d’atténuer la colère des agents et de calmer les revendications. Elle ne remplace pas pour autant le DAU initial et règle encore moins le problème du sous-effectif. »

  • CR : Que s’est-il passé exactement lors de l’agression de ton collègue de l’Unité Flavigny, le 28 janvier dernier ?

« Flavigny est une unité qui accueille des adolescents dont l’état de santé mentale nécessite une hospitalisation. On y rencontre essentiellement des adolescents souffrant de troubles du comportement, mais pas seulement, car d’autres pathologies y sont traitées, comme l’anorexie.

Les adolescents qui présentent des troubles du comportement peuvent être, on le sait, parfois très violents. C’est une particularité de leur maladie (ce n’est pas leur faute), et on sait gérer cela lorsqu’on a les moyens de le faire. La direction minimise sa part de responsabilité dans l’agression qui a eu lieu le 28 janvier, or cela se serait certainement passé différemment si l’effectif soignant avait été plus important et si le DAU avait fonctionné. Cela n’aurait peut-être pas empêché l’agressivité du patient, mais l’équipe aurait pu mieux la gérer, et notre collègue n’aurait peut-être pas été blessé.

Cette histoire est dramatique et très grave, d’où la mobilisation qui a suivi. La responsabilité de la direction me paraît évidente. Nous étions tous déjà très en colère à cause de la panne du DAU qui durait depuis quelques mois, et plus généralement des conditions de travail que l’on voit se dégrader d’années en années. Nous étions très nombreux le lendemain à nous rassembler pour demander que nos conditions de sécurité deviennent à nouveau acceptables. Quelques jours plus tard, deux patients se sont suicidés au sein de l’hôpital sans que les équipes aient pu l’éviter, et le 8 février, un collègue de l’Unité de soins intensifs psychiatrique (une des unités où a eu lieu le suicide d’un patient) s’est donné la mort à son domicile. Ces événements tragiques qui ont eu lieu en moins de deux semaines nous ont tous choqués mais ont également augmenté notre colère car ils révèlent la situation inacceptable dans laquelle est mise l’hôpital psychiatrique, le manque de moyens budgétaires et humains. Des problématiques qui font écho à celles de bien d’autres hôpitaux psychiatriques. C’est pourquoi la mobilisation ne s’est pas arrêtée aux portes du Vinatier.

Ces mobilisations ont en partie porté leurs fruits car c’est à leur suite que nous avons obtenu le fameux talkie-walkie. Malheureusement nous avons vu que ce n’est pas suffisant.

Chaque jour, l’ensemble du personnel de l’hôpital reçoit le courrier électronique automatique de la direction ayant pour objet « arrêt du dispositif DAU », comme pour moquer les soignants qui attendent de pouvoir travailler dans des conditions décentes. Mais cet e-mail est aussi l’aveu maladroit de la direction que la solution de remplacement qu’elle propose n’en est pas une, et que cette situation ne peut être que temporaire. Il faut donc continuer à se mobiliser pour obtenir le rétablissement du Dispositif d’appel d’urgence, ou d’un système équivalent et plus généralement des moyens supplémentaires, notamment en termes d’effectifs ».

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