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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 100, juin-juillet-août 2015

Boko Haram, fils d’Allah et du pétrole

Mis en ligne le 27 juin 2015 Convergences

Depuis maintenant près de six ans, la secte religieuse Boko Haram terrorise toute la région nord du Nigéria. Elle a récemment étendu ses exactions au Cameroun, dès 2014, et au Tchad en février dernier. Incendies de villages entiers, d’écoles, attaques d’églises et de mosquées : selon Human Rights Watch pas moins de 6 000 personnes auraient été massacrées par Boko Haram entre 2009 et 2014, dont 90 % sont des musulmans. À quoi il faut ajouter plus d’un millier depuis le début 2015.

Le groupe s’est rendu célèbre par l’enlèvement de plus de 200 lycéennes en avril 2014. Tout le beau monde de la planète s’est soudain indigné… d’une situation qu’il connaissait de longue date. Jusqu’à Michelle Obama brandissant devant les télévisions du globe son petit panneau « bring back our girls. ».

Ramenez-nous nos filles et protégez Chevron, pourrait-on compléter. Car si Boko Haram est devenu la nouvelle bête noire des grandes puissances en Afrique ce n’est pas tant à cause des exactions de ces pilleurs et tueurs professionnels vis-à-vis de la population, c’est surtout parce que, de toutes les bandes armées qui sévissent en Afrique, et plus particulièrement au Nigéria, celle-ci menace de déstabiliser le premier État pétrolier du continent africain.

Élu fin mars dernier, le nouveau président du Nigeria Muhammadu Buhari, ancien général putschiste et dictateur du pays de 1983 à 1985, se définit maintenant comme un « démocrate converti ». C’est assez pour avoir les félicitations de Hollande, espérant ainsi « faire prévaloir les valeurs démocratiques » et « favoriser le partenariat économique ». Sacré pétrole !

Et le nouveau président nigérian de se précipiter, dès son élection, à N’djamena, auprès du dictateur tchadien, promu par le président français gendarme de l’Afrique, et chef de file de la force multinationale de l’Union Africaine, lancée en mars 2015, composée de 10 000 hommes.

Massacres officiels contre massacres « sauvages »

Mais la première chose à nous rappeler, lorsqu’on nous parle d’éradiquer Boko Haram à coup de raids des armées gouvernementales africaines (sous la houlette des grandes puissances) c’est que les méthodes des troupes nigérianes, tchadiennes ou camerounaises sont les mêmes que celles de la secte. (Sans aborder ici les méthodes des troupes françaises, avec ses affaires de viols dans la capitale centrafricaine, dont la presse a déjà largement parlé).

Dans un communiqué publié mercredi 3 juin 2015, Amnesty International dénonce leurs dérives : plusieurs hauts responsables de l’armée nigériane se sont livrés à des crimes atroces, quelque 8 000 personnes sont notamment mortes assassinées, de faim, d’asphyxie ou sous la torture. C’est du même ordre de grandeur, si ce n’est un peu plus, que le nombre de morts recensés victimes de Boko Haram. Et au cours des divers conflits internes et raids de l’armée gouvernementale pas moins de 1,5 million de personnes ont été déplacées.

S’ajoute à cela la coupure du pays entre le sud, le delta du Niger qui est la grande région pétrolière dont la population d’origine est en majorité christianisée (même si l’activité y attire depuis des années une population venue de tout le pays), et la région du nord, la plus pauvre, à population surtout musulmane. C’est sur cette extrême pauvreté du nord qu’a prospéré la secte Boko Haram.

Pétrole, corruption et répression, un cocktail explosif [1]

Le Nigeria, pays de 180 millions d’habitants, est la première puissance économique du continent africain. 40 % du pétrole importé par les États-Unis, 25 % de celui importé par l’Espagne, 5 % importé par la France, viennent de là. Une production sous domination depuis toujours des compagnies pétrolières : Shell, Agip, Chevron, Exxon, et Total. Le pays est divisé en 36 États fédéraux ayant chacun son gouvernement, des pouvoirs locaux rivaux tout aussi mafieux les uns que les autres.

La corruption est massive. La Constitution garantit l’immunité juridique aux présidents, vice-présidents, sénateurs et députés pendant toute la durée de leurs mandats. Le montant des « pétrodollars » évaporés dans la corruption s’estime à 50 milliards de dollars sur les 350 milliards qui auraient été récoltés sur la rente du pétrole depuis l’indépendance. L’État du Delta par exemple fournit 75 % du pétrole nigérian et 50 % des revenus du pays, mais ne reçoit que 13 % des dépenses nationales, non pas en raison d’une répartition équitable des revenus sur le territoire mais parce que la corruption fait qu’une bonne partie des revenus nationaux s’évapore.

Rien que les installations de Shell, premier producteur de pétrole du Nigeria, s’étendent sur 31 000 km2, la moitié de la superficie du Delta : 6 000 km d’oléoducs qui détruisent les champs, traversent les villages, provoquent des explosions mortelles. Les installations sont à l’origine de toutes sortes de déversements nocifs, pour les écosystèmes, les cultures et la santé ; le phénomène de « gaz flaring » (torchage du gaz dans l’atmosphère, brûlé à l’extraction) en zone habitée, pousse les populations à la fuite, la misère ou la mort. Selon Amnesty International en 2009 : « Les communautés locales disposaient des terres et des cours d’eau pour vivre et s’alimenter, aujourd’hui elles sont obligées d’utiliser de l’eau polluée pour boire, cuisiner et se laver, et de manger des poissons infectés par des toxines. Elles ont perdu leurs terres cultivables et les revenus qu’elles leur fournissaient à cause des fuites de brut. L’air qu’elles respirent empeste le pétrole, le gaz et autres polluants. »

Le règne des bandes armées

Dans ce Far West africain, qui plus est surpeuplé, où le vol sur les pipelines est autrement plus juteux que le vol de bétail dans les corrals, les grands trusts pétroliers ont besoin d’avoir leurs shérifs officiels et officieux.

D’autant que notamment dans les années 2006-2009 des groupes armés qui s’étaient développés dans le sud pétrolier et s’étaient fédérés sous l’étiquette de MEND (Mouvement pour l’émancipation du Delta du Niger) donnaient du fil à retordre aux multinationales du pétrole. Ce front d’organisations multipliait les attaques contre les compagnies : enlèvements d’employés de compagnies pétrolières, destruction (ou pompage) de pipe-lines… Shell Petroleum Developement Company of Nigeria (SPDCN) qui produit 43 % du brut nigérian, estimait perdre ainsi quotidiennement 10 % de sa production à cause des sabotages.

Il nous est bien difficile de faire le partage, dans les actions de ce MEND ou de ses composantes, entre ce qui tient du nationalisme, contre le pillage de la région (vitrine officielle du mouvement), ou du régionalisme entretenu par des notables locaux désireux de garder la manne pétrolière pour eux, ou encore de ce qui tient d’une simple activité « économique » de récupération d’une partie des richesses. Mais la pauvreté de la population comme la destruction par les compagnies pétrolières de la région et de ses possibilités agricoles, suffisent à expliquer comment de tels groupes ont pu recruter et se développer.

L’armée nigériane a alors régulièrement mené de brutales opérations de représailles. Quant aux entreprises pétrolières elles font en plus appel à des compagnies privées de sécurité. D’anciens policiers ou militaires se reconvertissent en chefs de sécurité des sociétés pétrolières. On dénombre 1 500 à 2 000 entreprises de sécurité privées, ce qui représente près de 100 000 mercenaires qui collaborent avec les milices de sécurité du Nigéria.

Le tout avec l’appui des grandes puissances : le Royaume-Uni, l’Espagne, la Russie, les États-Unis, la France ont proposé leur aide au Nigéria dans les répressions. Depuis 1990, la marine française déploie en permanence un ou deux navires de guerre au large du golfe de Guinée, dans le cadre de la mission permanente « Corymbe ».

Allah est grand et les « money makers » sont ses prophètes

Lors de sa création en 2002 dans le nord du pays, Boko Haram n’était encore qu’une des sectes religieuses qui trouvent audience dans la population la plus pauvre mais aussi sur lesquelles s’appuyaient les potentats locaux.

Après le prétendu retour à la « démocratie » en 1998 (ou la « democrazy », comme on dit là-bas), la loi islamique avait fait irruption dans les États du nord du pays, en particulier depuis 2002 à Kano, troisième ville du pays, fief de Boko Haram. Kano est la métropole la plus sous-développée du pays. Plus de 65 % des habitants survivent avec moins de un euro par jour. Celui qui a la chance de trouver un travail dans l’une des usines agroalimentaires ou chimiques de la ville y touche moins de deux euros par jour. Un étudiant de l’Université fédérale du Nord, affirme : « si Karl Marx naissait aujourd’hui, il écrirait son Capital en s’inspirant du nord du Nigeria » [2].

Le commerce spirituel va bon train (tout comme fleurissent toutes sortes d’églises et sectes chrétiennes dans le sud). Un journaliste musulman de Kano, lui-même partisan de la loi islamique, cité par Le Monde Diplomatique de juin 2003, explique l’engouement des politiciens locaux du Nord pour la charia « pour de pures raisons électorales. Je ne pense pas que les “powerbrokers” [barons politiques] et les “moneymakers” [barons commerciaux] de cette ville seront jamais inquiétés par les tribunaux islamiques. C’est le petit peuple qui va payer. Pas les corrompus ou ceux qui détournent l’argent public. »

Aux origines de Boko Haram

Comme les autres, Boko Haram a tâté du jeu politicien « démocratique » et corrompu du pays. En 2003, alors qu’il était déjà en conflit armé avec la police, il avait soutenu l’élection du nouveau gouverneur de l’État de Borno, Ali Moddu Sheriff qui avait promis une application plus stricte de la charia. En retour de quoi un membre de Boko Haram avait été nommé à la tête du tout nouveau ministère des affaires religieuses. La secte installe à Maiduguri, la capitale du Borno, une mosquée et une école.

En avril 2007, quand le politicien musulman Yar’Adua succède au militaire chrétien Obasanjo à la présidence du Nigeria, Boko Haram choisit de rouler, dans l’État de Borno, pour le candidat soutenu par la nouvelle présidence fédérale. Mauvais pari. Moddu Sheriff était réélu et déclarait la guerre à la secte qui venait de le trahir. C’en était fini de l’intégration de Boko Haram au sein des « valeurs démocratiques » du pays (comme dit Hollande). Mais l’épisode montre tout le flou de la frontière entre cette « démocratie » d’un pays de misère pillé par les trusts pétroliers et sous contrôle de bandes armées officielles, privées ou communautaires, et le « terrorisme » d’une de ces bandes décidant désormais de ne rouler que pour son propre compte.

Depuis quelques années, Boko Haram fait régner la terreur parmi les populations et tente d’étendre son influence dans les pays voisins. Mais s’il le peut, c’est qu’il trouve aussi dans la population de la région des soutiens et surtout des jeunes prêts à se faire enrôler. Pas tant pour Allah que pour une poignée de dollars ou pour tout simplement un moyen de survivre.

Les armées de la coalition africaine et du dictateur tchadien, avec l’appui financier et logistique des grandes puissances, France en tête, pourront-elles écraser militairement la secte ? Pas sûr. Mais quand bien même, d’autres groupes aussi violents, ou pires, renaîtront, tant c’est le pillage du pays qui les crée.

11 juin 2015, Bienvenu CÉSAIRE et Léo BASERLI


[1Nous avons puisé une partie des informations pour cet article dans le livre L’or noir du Nigéria de Xavier Montanyà, éditions Agone, 2012. Un livre utile pour ceux qui veulent en connaître plus.

[2Jean-Christophe Servant, « Au Nigeria, la charia à l’épreuve des faits », Le Monde Diplomatique, juin 2003

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