Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 41, septembre-octobre 2005

Le retrait israélien de Gaza : l’indépendance du ghetto

Mis en ligne le 20 septembre 2005 Convergences Monde

Le retrait des colonies israéliennes de la bande de Gaza s’est finalement effectué pratiquement sans incident : des colons résignés et indemnisés ; des soldats israéliens d’une courtoisie qu’on ne leur avait jamais connue dans une opération d’expulsion antérieure (mais c’était alors celles de Palestiniens) ; des militants de l’extrême droite religieuse juive se contentant d’un simulacre de résistance sur les toits des synagogues, à l’usage des caméras de télévision. On a même vu les habitants d’une petite colonie de Cisjordanie, Tene Omarim, demander à Sharon de bien vouloir les expulser eux aussi, dans les mêmes conditions financières que ceux de Gaza !

Et de toutes parts félicitations à Sharon : il aurait renoué avec la « feuille de route » que lui recommandaient les USA et la Communauté européenne, fait un grand pas vers la paix, en ayant le courage de braver une partie de ses propres partisans.

Il a même eu droit aux félicitations du président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas. C’est « une victoire pour tous, Israéliens comme Palestiniens car nous avons repris le dialogue... », affirme le président palestinien dans une interview au journal Libération, prenant le contre-pied du Hamas, présentant ce retrait comme un résultat de la résistance et des attentats.

Que ce retrait soit ressenti par la population palestinienne comme une victoire, ou pour le moins accueilli avec soulagement, cela se comprend. Mais il ne représente ni un véritable recul d’Israël ni un pas vers la paix.

Une ségrégation simplifiée

Pour Israël, la bande de Gaza, avec sa surpopulation et sa misère, était ingérable. Longue de 40 km sur 5 à 10 km de large, coincée le long de la mer entre Israël et la frontière égyptienne, elle ne représente que 6 % de la surface des territoires occupés par Israël depuis la guerre de 1967. Mais elle concentre 1,4 million d’habitants, soit 35 % de la population palestinienne de ces territoires. C’est quasiment la densité de population d’une zone urbaine plus que celle d’un petit pays, avec quelques villes proprement dites, Gaza et Rafah, en partie éventrées par les bombardements israéliens, et de vastes camps de réfugiés. Et les 8 à 9 000 colons israéliens qui étaient venus s’y installer (contre 240 000 installés en Cisjordanie) demandaient un plus grand nombre encore de militaires pour les protéger.

Le choix du gouvernement israélien a été de se débarrasser de ce chancre, en en laissant l’entière gestion à l’Autorité palestinienne, pour mieux se concentrer sur le développement de ses colonies de Cisjordanie et des quartiers d’implantation juive à Jérusalem-Est. En bref et en quelques chiffres : 8 500 colons viennent de quitter Gaza alors que 12 000 nouveaux se sont implantés au cours de l’année écoulée en Cisjordanie où 120 hectares de terres palestiniennes viennent d’être confisqués pour relier la colonie de Maale Adoumim aux quartiers juifs de Jérusalem-Est.

Quant à la construction du mur, destiné à séparer Israël, et probablement à terme une bonne partie des colonies de Cisjordanie, des territoires laissés aux Palestiniens, elle fait partie de cette simplification de la carte des implantations, facilitant l’installation de cette étanche ségrégation. Si les habitants de Tene Omarim demandent à partir, c’est, disent-ils, qu’ils craignent de se voir situer du mauvais côté du mur, et que cette seule perspective rend déjà leurs maisons invendables.

Dans les colonnes du journal Libération, le général israélien Ytzhak Ben-Israël le dit sans fard : puisqu’il y a entre la Méditerranée et le Jourdain pratiquement autant d’Arabes que de Juifs et demain plus, « la solution la plus raisonnable, c’est le partage de la terre le mieux possible d’un point de vue sécuritaire. Le plus de juifs d’un côté, le plus d’Arabes de l’autre ».

Aux dirigeants palestiniens de se débrouiller pour gérer les ghettos qu’on leur concède.

Un cadeau empoisonné

Certes, le chef de l’OLP et président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, dit ne pas se contenter de ce qu’il appelle un « premier élan ». « Nous devons absolument discuter de l’avenir de la Cisjordanie avec les Israéliens à travers les Américains, car les États-Unis ont annoncé leur détermination à voir un gel de la colonisation. [...] Nous devrons parler avec les Israéliens, mais la pression doit venir des États-Unis et de l’Union européenne ». Tout un programme !

Car ce que les gouvernements israélien et américain attendent du président palestinien, c’est qu’il assure l’ordre, qu’il renforce sa police et son armée jugées inefficaces à faire la chasse aux groupes nationalistes terroristes, parmi les islamistes mais aussi parmi les propres troupes de l’OLP. Ils ne comptent pas que sur lui d’ailleurs. Au sud de la bande de Gaza, le long de la frontière égyptienne, l’armée israélienne a taillé un no-man’s land en rasant à coups de bulldozers toute installation, notamment des quartiers entiers de la ville de Rafah et du camp de réfugiés qui la jouxte. Et Israël a négocié le déploiement de 750 policiers égyptiens le long de cette frontière en remplacement de ses propres troupes.

Dans la bande elle-même, l’armée a pris soin de raser les maisons et une grande partie des installations agricoles des colons après leur départ. Les gravats pourraient servir, dit-on, aux premiers travaux de remblaiement du port de Gaza. Quelle consolation !

Dans ces conditions, les annonces de l’Autorité palestinienne, « nous allons attirer les investisseurs, [...] nous avons des promesses d’investissement à très court terme pour 100 millions de dollars, rien qu’à Gaza », n’ont rien de crédible. Bush a promis dans l’immédiat une aide de 50 millions de dollars pour la création de logements et d’emplois et de 30 millions supplémentaires pour le traitement des eaux. Mais rien que la construction du port de Gaza, dont les premières installations, entreprises en 2000, avaient été rasées par les chars israéliens, est évaluée à plus de 80 millions de dollars. Quant aux investisseurs (y compris israéliens) qui pourraient être attirés par le bas coût de la main-d’œuvre, encore faudrait-il que les infrastructures soient à la hauteur de leurs besoins, et qu’ils puissent réexporter leurs productions, bref que soit construit le port, réparé et réouvert l’aéroport (ce que pour l’instant Israël n’autorise pas) et autorisée la circulation aux frontières d’Israël et d’Égypte.

Il restera aux quelques milliers de Palestiniens de Gaza qui peuvent trouver emploi en Israël à faire quotidiennement la queue aux postes frontière pour gagner leur vie, avant de rentrer le soir dans leur ghetto. Comme jusqu’à présent.

Si cette libération de Gaza préfigure quelque chose, c’est le sort qui attend, dans le cadre de la politique entreprise par Ariel Sharon avec l’appui de la gauche israélienne de Shimon Perez, les 2,5 millions de Palestiniens de Cisjordanie, dans les zones qu’on leur laisserait après la fin de la construction du mur.

Vers de nouvelles révoltes

Le gouvernement israélien et les gouvernements occidentaux comptent peut-être sur la lassitude du peuple palestinien pour lui faire accepter cette ghettoïsation, au nom d’une soi-disant paix retrouvée et sous la férule d’une police et une armée palestinienne. Comme ils y avaient compté, lors des accords d’Oslo après la révolte des pierres, avec pour seul résultat le renforcement, côté palestinien, des mouvements en apparence plus radicaux, et surtout plus réactionnaires comme les islamistes, et la reprise des attentats et des émeutes, pendant qu’Israël continuait sa politique de colonisation de la Cisjordanie et multipliait ses raids militaires.

Entre Méditerranée et Jourdain, il y a 5,2 millions de Juifs israéliens et autant de Palestiniens, dont 1,3 million sont en Israël citoyens de seconde zone, les 4 autres millions sont partagés entre la Cisjordanie et Gaza. Même le mur de 9 mètres de haut, qui devrait séparer Israël et ses colonies des ghettos palestiniens, n’évitera pas à Israël de vivre dans un état de guerre permanent. Ce dont ses dirigeants et ceux des impérialismes qui les soutiennent s’accommodent fort bien. Mais ce que le peuple israélien paye cher, en mobilisation militaire permanente, en pauvreté et en morts, même s’il le paye infiniment moins cher que le peuple palestinien. Loin de suivre leur gouvernement, de droite, de gauche ou comme aujourd’hui de coalition, les travailleurs d’Israël auraient tout avantage à se tourner contre leur propre gouvernement pour faire la paix avec ces Palestiniens dont une partie, ceux d’Israël et ceux qui quotidiennement traversent les barrages pour s’y rendre, travaillent souvent dans les même usines ou chantiers.

Mais les dirigeants nationalistes de l’OLP n’ont jamais cherché à s’appuyer sur la sympathie que recueillait la révolte du peuple palestinien parmi les opprimés du monde arabe, ni encore moins à affaiblir le gouvernement israélien et à déstabiliser son armée en s’adressant aux pauvres d’Israël. Quand ils cherchent des interlocuteurs de ce côté, ce sont Sharon et Bush, pour les remercier de leur abandonner la gestion et les tâches de police d’un territoire exigu et sans ressources pour peu qu’on leur reconnaisse un statut de chefs d’un État croupion. Au point de se déconsidérer vis-à-vis de leur propre peuple. Au point de se faire supplanter peut-être demain par encore plus démagogues qui mèneront au final la même politique sans plus de perspective. Au point de n’avoir pas le temps de se réjouir d’un premier pas vers la paix avant d’être démentis par l’exécution, le 24 août en Cisjordanie par l’armée israélienne, de cinq militants palestiniens et par l’assassinat, le 7 septembre à Gaza par un groupe d’opposants palestiniens, du conseiller militaire du président palestinien, accusé de corruption.

Ni le mur de Sharon, ni la police d’Abbas ne sont près de venir à bout de la révolte palestinienne. Mais celle-ci ne sera victorieuse que si elle se situe directement sur un terrain de classe et non nationaliste ou raciste, et trouve, par-là, des alliés, y compris parmi les pauvres et les opprimés d’Israël.

Le 12 septembre 2005

Olivier BELIN

Mots-clés : |

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article