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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 21, mai-juin 2002 > Après les présidentielles

Après les présidentielles

L’extrême droite : fausse menace et vrai danger

Mis en ligne le 12 mai 2002 Convergences Politique

Les 19,57 % de Le Pen plus Mégret au premier tour de l’élection présidentielle du 21 avril ont rappelé la force de l’extrême droite en France. Son affaiblissement après la scission du FN et la création du MNR en 1998 avait pu créer l’illusion qu’elle était sur la voie de la marginalisation. La présence du leader du Front national au second tour en 2002, d’abord due à la défaite cinglante de la gauche gouvernementale, ne doit pas donner l’illusion inverse d’un raz-de-marée en sa faveur. Mais elle montre que son poids politique demeure, sinon se renforce.

La résistible ascension de Jean-Marie Le Pen

L’existence d’un courant politique d’extrême droite, sous des formes diverses, est une vieille réalité de la vie politique française. Pour ne prendre que les cinquante dernières années, sans même remonter à Vichy ou à l’épisode du RPF gaullien à la fin des années 1940, l’extrême droite a fait avant Le Pen lui-même un certain nombre d’incursions sur le terrain électoral, non sans quelques succès : avec le mouvement Poujade (12% aux législatives de 1956) ou derrière la candidature de Tixier-Vignancourt (5,19% aux présidentielles de 1965). Entre temps il est vrai c’est en intervenant sur le terrain des attentats et de la guerre civile qu’avec l’OAS elle avait essayé de peser.

La progression du mouvement sous sa forme actuelle date des années 1980. Le Front national, fondé en 1972 par l’ex-député poujadiste Le Pen, végète dans la marginalité pendant une décennie, avec des scores électoraux très faibles (0,35% des voix aux législatives de 1981). Une brusque percée aux municipales de Dreux (16 %) puis à Aulnay-sous-Bois (10 %) en 1983 est confirmée au niveau national par les européennes de 1984 (10,95%). Le gouvernement d’Union de la gauche, qui a déçu les espoirs qu’il avait suscités dans les milieux populaires est passé depuis un an ou deux à une politique ouverte de rigueur : blocage des salaires, plans de restructuration de secteurs comme l’acier qui se traduisent par des licenciements massifs. La complicité active de toute la gauche, Parti communiste compris, a démoralisé de nombreux militants ouvriers. Le chômage continue de progresser. Il va finir par atteindre plus de 12 % de la population active en 1997. La courbe des résultats électoraux du FN suivra la même pente. Le Pen recueille 14,39 % des voix aux présidentielles de 1988, 15% en 1995 où l’extrême droite est à 19,74 % si on y ajoute les voix de de Villiers. En 1998, c’est la scission consécutive au combat de chefs entre Le Pen et son lieutenant Mégret. Le FN voit ses capacités militantes amoindries, Mégret aurait entraîné avec lui la majorité des cadres et des notables. Le phénomène est momentanément un peu dégonflé (8,97% pour le FN et le MNR aux européennes de 1999 ; cependant la liste Pasqua-de Villiers recueille 13,05 %).

Politique anti-ouvrière et surenchère sécuritaire

Si la présence médiatique de l’extrême droite se fait alors moins pesante, la pression qu’elle exerce sur le personnel politique n’en continue pas moins. Les déclarations mais aussi les mesures anti-immigrés ou sécuritaires, de la part de la droite mais aussi de la gauche, font une place de moins en moins discrète aux thèses d’extrême droite [1]. Le dernier exemple en date en est la campagne présidentielle de Jospin : avec son bilan social désastreux, le candidat du PS aurait évidemment eu quelque mal à reprendre sans faire rire le slogan « Changer la vie » du Mitterrand de 1981. Il a préféré battre sa coulpe à propos de la prétendue « naïveté » dont il aurait fait preuve à propos de l’insécurité. Pas à s’étonner que les électeurs sensibles à ce thème lui aient alors préféré un candidat moins « naïf »...

Fascisme ?

Après l’énorme claque électorale reçue le 21 avril, la gauche a agité le spectre de la menace fasciste. Cette dramatisation de la présence de Le Pen au second tour des présidentielles sert surtout à camoufler son échec cuisant. Tout le monde sait que la situation française n’a rien à voir avec celle de l’Allemagne des années 1930, par exemple, où l’extrême déstabilisation avait amené le grand patronat allemand à propulser un Hitler au pouvoir pour écraser le mouvement ouvrier. Si le fascisme est « le cercle de fer qui maintient le tonneau défoncé du capitalisme », la florissante bourgeoisie française n’a aujourd’hui nul besoin d’une telle solution. Au contraire elle serait la première à s’opposer au FN et à Le Pen si de trop grands succès de leur part risquaient d’entraîner des remous politiques et sociaux et des mobilisations intempestives. Les prises de positions du Medef ou d’autres grands patrons, avant le deuxième tour, indiquent clairement qu’ils n’ont nul besoin ni nulle envie de voir le FN au pouvoir.

Ils ne sont peut-être pas fâchés en revanche de son existence et même de son influence, en particulier dans les milieux populaires et ouvriers. Certes, pour l’instant, l’implantation militante du FN dans la classe ouvrière est limitée. Ses tentatives à la fin des années 1990 de créer de syndicats dans sa mouvance ont échoué. Par ailleurs, son influence sur le monde du travail ne date pas du dernier scrutin. Sa percée dans l’électorat ouvrier remonte plutôt à la fin des années 1980, où le vote Le Pen serait passé de 16 % en 1988 à 27 % en 1995, et demeuré entre 25 % et 30 % en 2002. Ces chiffres – des sondages ! - sont évidemment à prendre avec des pincettes. Ils reflètent certainement pourtant une réalité : une partie des travailleurs, démoralisés par la dégradation de leur situation depuis vingt ans et haïssant de plus en plus les politiciens de droite comme de gauche qu’ils rendent responsables de cette dégradation, reportent plus ou moins d’espoirs en un Le Pen.

C’est là la vraie menace de l’extrême droite : sa capacité à diviser la classe ouvrière et empêcher ou entraver ses combats. Et c’est là le vrai défi posé à l’extrême gauche : comment arracher ces travailleurs à l’influence d’un Le Pen en leur redonnant l’espoir dans les capacités de leur classe.

Benoît MARCHAND


[1Bien avant ses fameuses déclarations sur « le bruit et l’odeur », Chirac déclarait déjà en 1984 : « Il nous appartient de montrer [aux électeurs du FN] que nous sommes soucieux […] des problèmes de l’insécurité, de l’immigration » ; en 88, Rocard : « la France ne peut accueillir toute la misère du monde » ; en 89, Mitterrand : « [au sujet de l’immigration,] le seuil de tolérance a été atteint ». En 1992, Cresson affrète les premiers charters de sans-papiers sous gouvernement socialiste…

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