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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 102, novembre-décembre 2015

Catalogne : Sur la voie de l’indépendance, vraiment ?

Mis en ligne le 9 décembre 2015 Convergences Monde

Le 9 novembre dernier, le parlement catalan récemment élu a voté, à 72 voix pour et 63 contre, une déclaration d’intention : celle d’aller vers l’indépendance de la Catalogne. Elle serait préparée dans les 18 prochains mois par la mise en place des institutions étatiques (notamment une administration fiscale, une sécurité sociale, mais pas d’armée) et l’adoption d’une constitution pour une future République catalane. Le parlement annonce aussi dans cette déclaration qu’il ne se sent plus lié par les décisions des institutions de Madrid, en particulier celles du Tribunal constitutionnel.

Cris d’orfraie dans l’autre camp à Madrid : « Une moitié de la Catalogne rompt avec la démocratie espagnole », selon le quotidien madrilène El País. « Tout est prêt pour suspendre l’autonomie de la Catalogne », selon le conservateur ABC. Et le gouvernement de Mariano Rajoy de déposer immédiatement un recours d’urgence devant le Tribunal constitutionnel, qui « suspendait » lui-même illico la résolution du parlement catalan.

Mais les intérêts des travailleurs dans cette querelle ? Il serait bien difficile d’en voir une trace.

Les réactionnaires de Madrid

À Madrid, Rajoy a tenté de relever le gant en convoquant les représentants des principaux partis, dont Pablo Iglesias, leader de Podemos (qui a été reçu mais a décliné l’invitation à se joindre à une alliance de partis pour l’unité de l’Espagne). Les partis catalans, pourtant concernés, n’ont pas été invités.

Pour le PP (le Parti populaire, de droite, au gouvernement), comme pour le PSOE (le Parti socialiste ouvrier espagnol) et aussi le parti de droite en ascension Ciudadanos (Citoyens), la situation est simple : la Catalogne fait partie de l’Espagne. La Constitution de 1978 ne proclame-t-elle pas l’indissolubilité de la nation espagnole ? La Catalogne n’est-elle d’ailleurs pas une « nation » mais une « nationalité », dixit le Tribunal Constitutionnel ? Et puis, affirment ces grands partis, la Catalogne n’a jamais été indépendante et ne le sera donc jamais ! Les Catalans sont des Espagnols et le resteront. Punto final !

Les mêmes partis menacent de tous les maux une Catalogne indépendante : elle serait hors de l’Europe et de l’Euro (surtout que les dirigeants de Madrid ont démarché leurs homologues européens pour leur faire prendre position dans ce sens), les retraités perdraient leurs pensions, les habitants de Catalogne leur passeport espagnol, etc.

Voter, c’est... aller contre la démocratie !

Demander l’avis des Catalans sur la question de l’indépendance ? Pour Mariano Rajoy, ce serait une atteinte à la Constitution et à la démocratie. La justice a déjà engagé des poursuites contre le président du gouvernement catalan, Artur Mas, et contre d’autres leaders catalans, pour avoir organisé une consultation de la population en novembre 2014, déclarée illégale par les autorités de Madrid... 1 800 000 personnes s’étaient alors prononcées en faveur de l’indépendance.

Depuis 2012 un million de personnes ou plus manifestent le 11 septembre dans les rues de Barcelone, à l’occasion de la Diada, fête de la Catalogne, à l’appel d’associations et de partis nationalistes.

De toute évidence, le sentiment indépendantiste a progressé ces dernières années, conséquence à la fois de la crise qui n’a pas épargné la Catalogne, qui compte près de 18 % de chômeurs, et de l’attitude des autorités madrilènes qui jettent de l’huile sur le feu. D’où l’apparition d’étranges mutants dans la faune politique catalane, qui surfent sur le mécontentement pour chercher à mettre en place la niche écologique où ils pourraient prospérer...

Artur Mas, le gestionnaire de l’austérité devenu indépendantiste

Artur Mas est l’actuel Président de la Généralité de Catalogne. C’est le dirigeant du parti nationaliste CDC (Convergence démocratique de Catalogne, de droite) fondé par Jordi Pujol (lequel a gouverné la Généralité de 1980 à 2003). À son arrivée au pouvoir en 2010, Artur Mas n’avait rien d’un indépendantiste. Il s’agissait de gérer la Catalogne en obtenant plus de pouvoirs… et plus de moyens budgétaires et financiers (on ne compte plus les scandales de gestion de fonds publics qui frappent le parti de Mas et de Pujol !). Les choses tournaient mal pour Mas. Et les indépendantistes marquaient des points. Le ras-le-bol social débouchait en mai 2011 sur le mouvement des Indignés, vivace à Barcelone et qui dénonçait tous les politiciens qui cherchaient à imposer l’austérité à la population, qu’ils soient de Madrid ou de Barcelone. Dont le gouvernement d’Artur Mas qui n’hésitait pas à devancer en la matière les demandes de Madrid. La police autonome sous son autorité réprimait les manifestants et les mouvements contestataires pas moins durement qu’à Madrid. D’où une grosse colère contre lui, au point qu’Artur Mas a dû, en juin 2011, prendre un hélicoptère pour éviter des Indignés qui manifestaient devant le siège du Parlement !

C’est alors que Mas a engagé un bras de fer avec Madrid. Il a d’abord réclamé un « pacte fiscal », c’est-à-dire une renégociation de la répartition des compétences sur les impôts (la Catalogne ne recevrait pas de l’État central des subventions à hauteur de ce qu’elle verse en impôts, serait victime de « spoliation fiscale ») : fin de non recevoir de Mariano Rajoy en 2012. Puis Mas a annoncé vouloir redéfinir les relations entre Catalogne et l’Espagne. Il a ensuite invoqué un « droit à décider ». Enfin a explicitement revendiqué l’indépendance.

L’unité des indépendantistes ?

Aux élections anticipées du 27 septembre dernier pour le parlement catalan, est arrivée en tête, avec 40 % des voix, la liste de « Junts pel Sí » (Unis pour le oui) - une coalition affirmant que le vote en sa faveur était « plébiscitaire » : voter pour elle, c’était voter Oui à l’indépendance, oui à un « nouveau pays », « plus juste ». La liste réunissait CDC, le parti de Mas, et ERC (Gauche républicaine de Catalogne, indépendantiste et social-démocrate) qui le soutenait depuis sa volte-face indépendantiste de 2012. Elle comprenait des personnalités de la « société civile » comme Pep Guardiola (entraîneur du Bayern) ou Lluís Llach (chanteur contestataire), et se présentait comme la liste de tous les Catalans, tous unis pour l’indépendance. Sans davantage de précisions, flou politique le plus complet ! Pas question de voter sur le bilan du gouvernement sortant... dirigé par Artur Mas (qui figurait sur la liste en 4e position).

Mais problème néanmoins, car contrairement à ses attentes, « Junts pel Sí » n’a pas obtenu la majorité absolue, ni en votes ni en sièges. Et si les indépendantistes peuvent se targuer d’une majorité en sièges au Parlement catalan, ce n’est qu’en incluant les sièges de la formation CUP (Candidature d’unité populaire) qui faisait liste séparée, avec 8 % des voix et 10 députés. Sauf que... à deux reprises en novembre dernier, comme la CUP a voté contre la reconduction d’Artur Mas aux côtés de tous les députés non indépendantistes, ce dernier s’est retrouvé en minorité : il n’y a toujours pas de nouveau Président de la Généralité élu.

Les trublions de la CUP

La CUP est à l’extrême-gauche de l’indépendantisme. Elle se déclare anticapitaliste, avec une tonalité plus ou moins libertaire, féministe, écologiste, anti-guerre, anti-raciste. Notons qu’une partie de l’extrême-gauche trotskyste a soutenu la CUP, y compris en figurant sur leurs listes. Ces groupes insistent sur le fait que la CUP est une formation radicale et anti-capitaliste [1]. Mais elle n’est radicale que sur le terrain de l’indépendantisme, et l’urgence serait de rompre immédiatement avec Madrid. Dans ses meetings, on entonne le slogan « Vive la lutte de la classe ouvrière ! » aussi facilement que l’on chante l’hymne national catalan, pas moins belliqueux que la Marseillaise quand il célèbre la « Catalogne triomphante » !

Quand on est une formation qui se veut d’extrême-gauche, c’est bien la moindre des choses de ne pas soutenir un politicien bourgeois qui a multiplié les mauvais coups contre les classes populaires, sans parler des scandales de corruption dont son parti est éclaboussé ! Pourtant, au nom du combat pour l’indépendance et sous pression de ses partenaires nationalistes, que fera la CUP ?

Et maintenant ?

À moins d’un mois des élections législatives du 20 décembre, il est sûr que PP comme CDC ont intérêt à conserver la tension, pour mobiliser leur camp. Mais qu’en sera-t-il après les élections, derrière les postures ? Il est bien possible qu’un cycle de négociations reprenne sur une redéfinition des pouvoirs. Pour faire de l’Espagne un État fédéral comme le prônent certains ? Ou simplement pour pondre un nouveau « pacte fiscal » cher à Artur Mas ? À moins que la tension ne continue à monter, que les menaces se concrétisent, de suspension des autorités régionales ou de cessation des versements des subventions de l’État central à la région, à moins que les menaces de désobéissance d’Artur Mas cessent d’être des gesticulations rhétoriques ?

Il est difficile de mesurer la profondeur de l’aspiration à l’indépendance. Rien n’indique qu’elle serait majoritaire dans la population : 48 % des voix exprimées pour les listes indépendantistes en septembre mais une mobilisation qui n’a pas vraiment dépassé une manifestation annuelle (un jour férié, bénéficiant du soutien tacite des pouvoirs locaux) et des drapeaux catalans aux balcons. Derrière l’affrontement quotidien des pro et anti-indépendance dans les médias, quelles sont les aspirations et les illusions de la population, quant à une indépendance institutionnelle qui leur serait imposée d’en haut, par de petits roitelets locaux ?

L’indépendance n’est pas une perspective pour les classes populaires

Les travailleurs de Catalogne, en tout cas, auraient tort de croire qu’avec un gouvernement national catalan et sans la tutelle de Madrid, les choses seraient meilleures pour eux. Dans le monde d’aujourd’hui, il n’y a pas d’espoir de solutions « nationales ». Le cas de la Grèce, avec le gouvernement Tsipras qui a plié devant les puissances européennes, devrait être dans tous les esprits. Comment croire qu’il suffirait de son État indépendant pour pouvoir se libérer de la dictature du capital ?

Pour les travailleurs, il y a urgence à se mobiliser sur leurs propres revendications, sur un terrain de classe, dans toutes les régions d’Espagne, et avec leurs frères d’Europe et du monde. Car ils font face aux mêmes ennemis, la bourgeoisie et ses représentants politiques de toutes tendances. Et face à un mouvement de colère du monde du travail, on verrait les politiciens bourgeois, ennemis d’hier, se serrer bien vite les coudes… contre les travailleurs. L’avenir est bien plus à la lutte internationale des travailleurs, qu’aux mirages de émiettements nationaux.

24 novembre 2015, M.C.


La Catalogne, quelques repères

La Catalogne est une communauté autonome regroupant quatre provinces et environ 7 500 000 d’habitants (environ 15 % de la population espagnole). La région est une des plus riches d’Espagne, avec un PIB représentant 20 % du PIB espagnol (le PIB par habitant est comparable à celui de la France). Barcelone est la deuxième plus grande ville d’Espagne avec 1 600 000 habitants (5 000 000 habitants pour l’agglomération).

Un statut d’autonomie de la Catalogne confère d’assez larges pouvoirs aux institutions catalanes (la Généralité de Catalogne, rétablie peu après la mort de Franco, en 1977). Le parlement catalan en est l’organe législatif. La Généralité dispose d’une police, les Mossos d’Esquadra.

En Catalogne, deux langues coexistent et sont maitrisées par une large majorité de la population : le castillan (l’espagnol) parlé de tous, et le catalan. Malgré les politiques de développement de la langue catalane en vigueur depuis le rétablissement de l’autonomie catalane, avec par exemple des chaînes de télévision et de radio en catalan ainsi qu’un enseignement public principalement en catalan, le castillan reste aujourd’hui un peu plus utilisé dans les familles et la vie quotidienne que le catalan.

Quant au mouvement nationaliste catalan, il est né à la fin du XIXe siècle et a, depuis, un rôle de premier plan dans la vie politique de cette région, avec ses nombreuses variantes. Déjà en octobre 1934 la Généralité avait proclamé une « République catalane », qui n’aura duré qu’une nuit… car le lendemain, tout le gouvernement de la Généralité se retrouvait en prison. Pendant les années de la dictature franquiste (de 1939 à 1975), la langue catalane et toute revendication catalaniste ont été pourchassées.


Les résultats aux élections catalanes du 27 septembre 2015

Pourcentage Elus (135 députés au total) En 2012, % En 2012, sièges
Junts pel Sí (Unis pour le Oui), Coalition indépendantiste incluant CDC et ERC 39,59 % 62 30,70 % pour CiU (incluait CDC) et 13,70 % pour ERC 71 (50 pour CiU et 21 pour ERC).
Ciutadans (Citoyens), droite anti-indépendantiste 17,90 % 25 7,56 % 9
PSC (Parti des socialistes de Catalogne) 12,72 % 16 14,43 % 20
Catalunya Sí Que es Pot (Catalogne, Oui on peut), coalition incluant Podem et ICV-EUiA 8,94 % 11 ICV-EUiA seul : 9,89 % 13
PP (Parti populaire), droite espagnole au gouvernement à Madrid 8,49 % 11 12,97 % 19
CUP (extrême gauche indépendantiste) 8,21 % 10 3,47 % 3

Pour celles et ceux qui veulent vraiment tout savoir des partis politiques de Catalogne

Dans la vie politique catalane, il y a non seulement les partis espagnols, mais aussi des partis propres à la Catalogne. Il faut donc citer, pour les principaux partis :

  • CDC : Convergence démocratique de Catalogne, parti de droite d’Artur Mas, devenu indépendantiste depuis peu. Pour compliquer les choses, signalons qu’auparavant CDC apparaissait en coalition avec UDC (Union démocratique de Catalogne), de droite aussi, mais qui a refusé de suivre le tournant indépendantiste de CDC, et qui n’a pas dépassé le seuil de 3 % permettant d’avoir des élus. La coalition CiU (Convergence et Union) qu’ils formaient depuis plus de 30 ans n’existe plus. Par ailleurs, Artur Mas a annoncé vouloir changer le nom du parti CDC (associé aux nombreux scandales de corruption).
  • ERC : Gauche républicaine de Catalogne, social-démocrate. C’est le plus ancien parti indépendantiste, fondé en 1931.
  • PSC : Parti des socialistes de Catalogne, qui est la branche catalane du PSOE (le parti socialiste ouvrier espagnol).
  • PP : Parti populaire, de droite, de Mariano Rajoy, au pouvoir à Madrid.
  • Ciutadans (ou Ciudadanos en castillan, Citoyens) est un parti de droite créé en 2006 et qui fait de la lutte contre le catalanisme son cheval de bataille.
  • ICV (Initiative pour la Catalogne – Verts) est une formation « écosocialiste », héritière d’une partie de l’ancienne branche catalane du parti communiste qui s’est regroupée avec des écologistes. Elle revendique un certain catalanisme, mais non indépendantiste. ICV est l’alliée électorale de EUiA (Gauche unie et alternative), branche catalane de Izquierda Unida (Gauche unie, coalition autour du Parti communiste espagnol).
  • Podem est la section catalane de Podemos. Aux élections de septembre comme à celles de décembre prochain, Podem et ICV-EUiA font liste commune.
  • CUP : la Candidature d’unité populaire est une formation indépendantiste et anti-capitaliste, qui se veut radicale sur les deux terrains.

Du côté des formations hostiles à l’indépendance

Les deux grands partis espagnols, PP et PSOE, ont connu un nouvel affaiblissement en Catalogne. La filiale du PSOE, le PSC, conserve néanmoins une assise certaine dans certains milieux populaires. Mais c’est Ciutadans (citoyens), une formation de droite née en 2006, dont le principal axe en Catalogne est l’hostilité à l’indépendantisme sur la base d’un nationalisme espagnol outrancier, qui se veut un parti plus jeune et moderne, libéral plutôt que conservateur, pas touché par la corruption, qui est apparu comme un des vainqueurs de l’élection. Sorte de « vote utile » contre l’indépendance, ce parti a pu capitaliser une méfiance, non sans fondements, d’une partie de la population contre la perspective indépendantiste, y compris dans certains quartiers populaires de l’agglomération de Barcelone, où la population, souvent originaire d’Andalousie ou d’autres régions, s’avère peu sensible aux sirènes catalanistes.


Quand Podemos n’y peut rien. Déjà !

Se présentait aux élections catalanes une coalition de gauche comprenant Podem et ICV-EUiA (coalition « écosocialiste »). Se prononçant pour l’organisation d’un référendum mais pas en faveur de l’indépendance, la liste Catalunya Sí que es Pot (Catalogne, oui, on peut) voulait mettre en avant les questions sociales en dénonçant les coupes budgétaires de Madrid et de Barcelone, sans ménager Artur Mas. Mais cette coalition s’en tenait à des perspectives purement électorales, à l’image de la politique de Podemos. Sa campagne a compté avec la participation active de Pablo Iglesias qui a multiplié les meetings en Catalogne. Son score de 9 % a été interprété comme un échec pour Podemos, puisque la liste a fait moins qu’ICV-EUiA seul en 2012. Rappelons qu’au contraire, l’élection de Ada Colau, ancienne porte-parole du mouvement contre les expulsions, comme maire de Barcelone en juin dernier, avec 25 % des voix, représentait une victoire de la nouvelle gauche dans le sillage des Indignés. Ada Colau était parvenue à rassembler des partisans et des adversaires de l’indépendance. Mais dans des élections catalanes où la polarisation s’est faite entre indépendantistes et non-indépendantistes, Podemos est passé à la trappe.


[1Une autre partie des trotskystes, comme Revolta Global (lié au NPA), a plutôt soutenu la liste impulsée par Podemos. Revolta Global se place aussi dans la mouvance indépendantiste, présentée comme un mouvement de masses qu’il faudrait soutenir.

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Numéro 102, novembre-décembre 2015

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