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DOSSIER : Les États-Unis après les élections de mi-mandat du 6 novembre 2018

Petite vague bleue contre Trump

Mis en ligne le 8 décembre 2018 Convergences Monde

L’objectif des démocrates était de faire de ce scrutin un référendum anti-Trump. Pas surprenant vu le personnage et l’indignation que suscitent ses tweets. Les démocrates se sont en fait contentés de dérouler une vague liste de revendications en promettant de rétablir les « contre-pouvoirs » contre la présidence.

En face, les Républicains ont choisi de mettre Trump en avant (avec une série de meetings dans les États-clés, sur une campagne contre la caravane des migrants provenant d’Amérique centrale). Un choix qui a permis aux Républicains de maintenir leur influence au Sénat en gagnant deux sièges et de limiter la casse à la chambre des représentants (quasi impossible à conserver). L’establishment républicain ne s’est pas démarqué de Trump, estimant avoir plus à perdre qu’à gagner en le désavouant. Comme si sa démagogie était un tremplin électoral efficace pour maintenir leurs positions institutionnelles face aux Démocrates.

Il faut cependant relativiser « l’effet Trump » sur les votes. D’abord les élections au Sénat sont déséquilibrées en faveur des Républicains, car la règle de deux élus par État produit une surreprésentation des États ruraux plus conservateurs.

Ensuite, le tiers des sénateurs qui était renouvelé cette année concernait des États plutôt Républicains qui avaient peu de chances de passer aux Démocrates. Surtout, le système électoral américain est particulier. Le découpage des circonscriptions est très favorable aux Républicains. C’est ce qu’on appelle le gerrymandering, quand les comités pilotés par la majorité au pouvoir délimitent les districts électoraux en fonction des voix attendues afin d’y gagner la majorité.

Enfin, le vote lui-même est un sport de combat pour les classes populaires : il y a peu de bureaux de vote donc il faut parcourir une grande distance et faire la queue parfois pendant des heures… le mardi ! Surtout, les règles électorales sont très défavorables aux Démocrates car elles les privent d’une partie de leur électorat traditionnel : les Noirs, les immigrés, les anciens prisonniers…

Deux exemples révélateurs montrent que la vague « bleue » aurait pu être bien plus forte. En Floride, c’est un Trump local (Ron Desantis) qui a été élu gouverneur contre un candidat démocrate noir, Andrew Gillum, mais seulement à quelques dizaines de milliers de voix près. En parallèle, une loi était adoptée pour autoriser aux prochaines élections le vote des anciens détenus, soit 1,5 millions de personnes. S’ils avaient voté en novembre, ils auraient fait basculer l’élection. En Géorgie, la candidate démocrate au poste de gouverneur Stacey Abrams a bataillé pour faire voter les électeurs noirs malgré les conditions impossibles à remplir : il fallait avoir voté aux trois derniers scrutins, présenter une carte d’identité (facultative aux USA). Une privation du droit de vote qui frappe surtout l’électorat pauvre et noir, soutien traditionnel des Démocrates.

Donc pas de match nul électoral. Les résultats bruts sont plus révélateurs que la répartition des sièges au Congrès. 53 % des voix pour les Démocrates contre 45 % pour les Républicains : avec 8,6 millions de voix de plus pour les Démocrates et une participation très élevée pour un scrutin de mi-mandat. Si on compare à la présidentielle de 2016 (66 millions de voix pour Clinton et 63 millions pour Trump), on voit que l’avance des Démocrates s’est accrue avec 59 millions de voix pour les Démocrates et 50 millions pour les Républicains. Malgré la politique désastreuse menée par Obama, les Démocrates ont convaincu une partie de l’électorat populaire grâce à de nouveaux candidats.

Ravalement de façade démocrate…

Largement mises en avant par les médias ici, ces nouvelles figures démocrates se sont adressées aux travailleurs avec un certain succès. Certains candidats démocrates se revendiquant même du « socialisme », un mot jusqu’à ces dernières années quasi tabou aux USA, qu’ils utilisent plutôt dans le sens de la social-démocratie que comme le pouvoir des travailleurs. Mais c’est un nouveau style qu’ont incarné les nouveaux élus comme Alexandria Ocasio-Cortez (travailleuse sociale d’origine portoricaine) à New York, Ilhan Omar (immigrée somalienne musulmane) dans le Minnesota, Laureen Underwood (infirmière) dans l’Illinois, Jared Polis gouverneur du Colorado ouvertement homosexuel…

Un style qui contraste avec celui de Nancy Pelosi (chef des démocrates, millionnaire de San Francisco) et des caciques démocrates, qui se passeraient bien si possible de ceux qui dans la foulée de Bernie Sanders prônent la gratuité des frais d’inscriptions et l’abolition d’ICE (Immigration and Customs Enforcement, branche du ministère de l’Intérieur qui déporte les migrants). Cependant, ces nouveaux candidats rénovent la façade du Parti démocrate pour la rendre plus attractive aux yeux des jeunes et des pauvres. D’autant que dans les urnes, il n’y a pas le choix : c’est Démocrates ou Républicains.

La stratégie électorale des Démocrates a été de canaliser l’engouement pour Sanders et de l’utiliser pour gagner les élections, surfant sur une réelle envie de résister à Trump mais aussi à Clinton et de s’en prendre aux riches responsables de la crise. Mais cette aspiration réelle a été traduite sur le terrain électoral par des revendications qui tournent autour de l’extension de l’Obamacare, des frais d’inscription à l’université, de la promotion des minorités, de l’écologie… Des sujets censés parler aux pauvres et aux classes moyennes, mais sans rien promettre qui menacerait les riches.

… pour la même politique

Cette opération du Parti démocrate a réussi. Mais ces nouveaux élus n’annoncent que de nouvelles illusions électorales pour les travailleurs. D’autant que cette petite poussée « à gauche » dans les urnes ne signifie pas un bouleversement. Certes certains Démocrates se revendiquaient de Bernie Sanders et parfois même du « socialisme », mais ils sont loin d’être hégémoniques à la Chambre et dans le Parti démocrate. En effet, ces candidatures démocrates « de gauche » ne sont même pas représentatives à l’échelle du pays. La tactique électorale des Démocrates est à géométrie variable : il faut s’adapter aux circonstances. Même s’il drague l’électorat populaire et est acoquiné avec la bureaucratie syndicale, le Parti démocrate n’a rien d’un parti ouvrier. C’est depuis sa fondation un parti bourgeois, voire de la grande bourgeoisie. Et il ne le cache pas. Ainsi, le nouveau gouverneur démocrate de l’Illinois est un certain Pritzker, un milliardaire (qui a battu le millionnaire républicain sortant) rejeton de la famille Pritzker, une des plus riches des USA, qui possède entre autres le groupe hôtelier Hyatt. Avec une fortune personnelle estimée à 3,5 milliards de dollars, c’est le deuxième plus riche élu de l’histoire des États-Unis, ce qui ne l’a pas empêché d’être soutenu par 14 syndicats de l’Illinois !

Plus généralement, si les Démocrates ont attiré une grande partie des votes des classes populaires (qui sont allées voter contre Trump), l’élément qui a fait la différence est le basculement d’une partie de l’électorat « indépendant » (qui ne s’identifie ni aux bleus, ni aux rouges) des banlieues huppées vers les Démocrates. Notamment l’électorat féminin diplômé, mais pas seulement. Au Texas, dans le Michigan, en Pennsylvanie ou dans le Wisconsin, les démocrates ont gagné des districts sur une ligne très modérée. Contre Trump certes, mais avec un programme bien plus conforme à leur politique, par exemple celle menée par Obama.

Un jeu institutionnel bien huilé

Donc malgré ce ravalement de façade, le jeu institutionnel va se poursuivre avec ce système électoral bien huilé. Les Républicains, de leur côté, se sont résolus à jouer depuis 2016 la carte du trumpisme, c’est-à-dire à s’adresser à une partie de la classe ouvrière blanche, mais surtout aux franges les plus réactionnaires de l’électorat. Notamment aux chrétiens évangélistes (pro-life, pro-gun et anti-immigrés) qui sont devenus le groupe le plus militant des Républicains. Une stratégie qui n’est pas très neuve, puisque depuis les années 1970 ce parti avait entrepris de flatter l’électorat raciste du Sud, et mettait en avant les ultraconservateurs du Tea Party en 2010. Une partie de la bourgeoisie semble prête à la banalisation de thèmes ultra-réactionnaires (interdiction de l’avortement, racisme, xénophobie…).

Mais si la polarisation électorale et le style de Trump ont pu gêner la collaboration des partis au Congrès depuis 2016, on repère difficilement les symptômes d’une crise politique. D’autant qu’il y a tout un appareil d’État (agences fédérales, ministères…) pour faire contrepoids et gérer les affaires courantes indépendamment des vicissitudes électorales. D’autant que les Démocrates ont très clairement expliqué qu’avec leur nouvelle majorité à la Chambre, ils allaient prendre leurs responsabilités et travailler avec les Républicains.

H.W.

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