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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 123, décembre 2018 > La vie en jaune

La vie en jaune

Cheminots : du gilet orange au gilet jaune

Mis en ligne le 8 décembre 2018 Convergences Entreprises

Depuis maintenant quelques années, les cheminots ont pris l’habitude de se considérer comme la « locomotive » des différents mouvements d’ensemble ou tentatives. À tort ou à raison… Mais leur participation sous forme de grève nationale et reconductible aux mouvements de 1995, 2003, 2010 et, plus récemment, contre la loi travail en 2016 a toujours pesé dans la balance et leur a donné une place particulière de fraction combative de la classe ouvrière. C’est en partie ce qui explique leurs réticences initiales à « prendre le train en marche » du mouvement des Gilets jaunes. Réticences qui commencent à disparaître au moment où nous écrivons.

La méfiance cède le pas à l’admiration

Dans la semaine qui a précédé le 17 novembre, première journée de barrages et de manifestations des Gilets jaunes, le mouvement a rencontré peu d’échos parmi les cheminots.

Les tentatives de récupération par l’extrême droite et le patronat en ont refroidi plus d’un, dans ce milieu souvent à gauche. Beaucoup d’interrogations avant de rejoindre un mouvement dont se revendiquaient Marine Le Pen ou Laurent Wauquiez – même mollement et sans avoir une prise réelle sur les Gilets jaunes mobilisés sur le terrain.

La mobilisation du printemps pendant plus de trois mois contre le pacte ferroviaire, si elle n’a pas démoralisé ses participants, pèse tout de même sur les consciences (et surtout les portefeuilles). D’autant que la direction de la SNCF multiplie ses réorganisations, entendez suppressions de postes, tous azimuts. Une certaine amertume a dominé pendant quelques jours, surtout dans les milieux militants syndicalistes, qui s’est traduite par la question récurrente : pourquoi soutenir aujourd’hui ceux qui auraient dénigré les cheminots lors de la grève du printemps dernier ? Un retour de bâton inattendu de la campagne de « cheminot bashing » organisée par le gouvernement et la presse aux ordres… Campagne qui n’avait pourtant pas fonctionné à l’époque, en témoigne l’affluence des dons aux différentes caisses de grève !

Cet attentisme initial a été encouragé par les directions syndicales, y compris côté CGT et Sud-Rail, d’autant que des élections professionnelles à hauts risques pour les strapontins bureaucratiques se tenaient du 16 au 22 novembre. Les déclarations de Philippe Martinez assimilant les Gilets jaunes à l’extrême droite ont contribué à agrandir le fossé entre d’un côté les cheminots, salariés souvent en contrat fixe et davantage syndiqués que la moyenne et, de l’autre, les Gilets jaunes, regroupement de secteurs plus précaires, moins syndiqués, de salariés de plus petites entreprises.

Gilets oranges et Gilets jaunes, même combat !

C’est la détermination des Gilets jaunes qui a fait tomber ces obstacles et commence à entraîner un large soutien parmi les cheminots. Le succès du 17 novembre, le fait que les barrages tiennent toute la semaine qui a suivi, l’embarras de plus en plus visible du gouvernement, tout cela a contribué à ce que les discussions s’orientent vers un soutien au mouvement. La posture « écolo » de Macron et de sa ministre des Transports, Elisabeth Borne, a finit de faire basculer l’opinion : ces bandits font les poches de ceux qui ne peuvent se déplacer qu’en voiture, après avoir promis le ferroviaire à la fermeture ou à la privatisation !

C’est dans cette ambiance qu’une poignée de militants de la grève du printemps dernier regroupés à l’époque dans l’Intergares [1] a appelé à se rassembler le samedi 24 novembre à 10 heures sur le parvis de la gare Saint-Lazare pour une assemblée générale avant de rejoindre la manifestation des Gilets jaunes sur les Champs-Élysées.

La réunion était symbolique – quelques dizaines de cheminots, au total 150 personnes qui s’y sont agrégées. Mais elle a permis aux travailleurs du Rail en gilet orange d’affirmer leur soutien aux Gilets jaunes et de participer à la manifestation avec un cortège compact, des slogans, des tracts et une large banderole de 20 mètres de long confectionnée à Paris gare de l’Est pendant la grève du printemps : « Faisons tous dérailler Macron. » L’occasion pour les militants présents de constater la faiblesse numérique de l’extrême droite sur place et le soutien des Gilets jaunes qui ont bien accueilli les cheminots.

Les cheminots qui ont participé à la manifestation du 24 novembre en sont sortis avec la conviction que les fameux Gilets jaunes, loin des caricatures médiatiques, gouvernementales et syndicales, sont une fraction de la classe ouvrière qui a lancé une mobilisation qu’il faudrait généraliser.

Nous sommes tous des Gilets jaunes !

Durant la semaine qui a précédé le 1er décembre, les discussions allaient bon train entre collègues. La méfiance a laissé place à la volonté de se joindre au mouvement, sans trop savoir comment s’y prendre. L’atonie des directions syndicales, et même leur hostilité au mouvement des Gilets jaunes, a fait discuter mais elle n’a pas convaincu (heureusement) et n’a pas surpris (ce n’est pas la première fois).

Avant « l’acte 3 » qui s’annonçait déjà comme un succès, les langues se sont déliées : des cheminots qui fréquentaient les barrages de Gilets jaunes en parlaient maintenant fièrement au travail. Ils n’ont pas toujours le profil des grévistes les plus constants mais font partie de ceux qui participent au moins de loin aux mouvements. À l’inverse, les quelques militants qui se sont fait connaître en tant que cheminots dans les AG de Gilets jaunes ont constaté qu’ils y rencontraient un bon accueil. À condition de ne pas arriver en donneur de leçons qui expose ses galons syndicaux face à ceux qui se mobilisent en continu depuis bientôt deux semaines sur les barrages !

Pour la manifestation parisienne du 1er décembre, nouvelle AG cheminote à la gare Saint-Lazare, avec trois fois plus de collègues que la semaine passée. La plupart des interventions sont allées dans le même sens : les Gilets jaunes, des ouvriers comme nous, montrent la voie à suivre, par leur détermination et leur volonté d’imposer leurs revendications sans se faire endormir par des négociations avec le gouvernement. Parmi les cheminots présents, certains ont tombé le gilet orange car « nous sommes tous des Gilets jaunes ! »

Un seul participant a suggéré de rejoindre la manifestation appelée par la CGT place de la République. Mais il n’a pas été suivi : tout se passait aux Champs-Élysées ! Le cortège ne s’est séparé qu’en fin de journée, après avoir sillonné la rive droite de la capitale en entonnant les chants de lutte sous les lacrymos, rejoint par des étudiants qui se mobilisent contre la hausse des frais d’inscription pour les étrangers (la dernière mesure lepéniste de Macron et ses amis), par le collectif « Vérité et justice pour Adama Traoré – les banlieues en Gilets jaunes » et, surtout, par des centaines puis des milliers de manifestants contents de trouver un groupe soudé derrière des banderoles.

Et maintenant ?

À l’heure où nous écrivons, au lendemain de la manifestation du 1er décembre, il est impossible de faire des pronostics sur la suite du mouvement. Les « violences » et leur mise en scène vont-elles empêcher sa généralisation ou, au contraire, rencontrer en écho la colère sociale ? Macron va-t-il céder ou faire mine de céder en partie ? Et, en parallèle, renforcer la répression ? La jeunesse entrera-t-elle dans la danse avec l’explosivité qui la caractérise ?

Ce qui est sûr, c’est que les cheminots auraient tout intérêt à se joindre de toutes leurs forces à cette révolte d’une fraction de la classe ouvrière sans attendre un quelconque signal des fédérations syndicales – pour l’instant, les appels venant des directions bureaucratiques ne font qu’isoler les militants syndicaux de ce mouvement populaire contre la vie chère, comme cela a été le cas lors de la manifestation appelée par la CGT le 1er décembre à Paris.

Les cheminots, syndiqués et non syndiqués, avec leurs nombreuses expériences de grève, de piquets, d’assemblées générales et même, pour certains, de comités de mobilisation ou de comités de grève, pourraient contribuer à renforcer le mouvement des Gilets jaunes sur tout le territoire. D’abord en tendant la main à ceux qui sont déjà mobilisés sur les barrages et dans les manifestations. Et, peut-être, très rapidement, en mettant à l’ordre du jour des discussions le mot d’ordre de grève dans les entreprises, à commencer par la SNCF, comme moyen d’ancrer et d’approfondir le mouvement actuel. 

Correspondants


[1Voir « Comités de mobilisation, Inter-Gares... ou l’exigence, pour les révolutionnaires, de donner corps à la démocratie ouvrière » dans le CR n°120.

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