Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 123, décembre 2018

Livre

Leurs enfants après eux

de Nicolas Mathieu

Mis en ligne le 8 décembre 2018 Convergences

Leurs enfants après eux

Nicolas Mathieu

Actes Sud (22 août 2018) – 21,80 €


C’est avec un certain vague à l’âme que l’on quitte Anthony, Hacine, Hélène et tous les autres une fois le roman achevé. Adolescents dans les années 1990, dans une France ni vraiment rurale ni vraiment urbaine oubliée au milieu de la désindustrialisation, Anthony et les autres courent après les moments de grâce que la société voudra bien leur céder, avant de renquiller à la même enseigne de galères et de résignation qui était celle de leurs parents avant eux. Le livre, lauréat du Goncourt 2018, s’étend de 1992 à 1998 comme un roman d’apprentissage dont les personnages trainent l’été à la recherche d’un plan drague, d’un plan soirée ou d’un plan joint ; quoi que ce soit qui puisse combattre cette vie qui leur paraît à tous sans échappatoire. Car la réalité n’aura de cesse de rappeler, tout au long de ces six années, que la condition sociale est un piège dont on réchappe peu et que, dans des conditions matérielles où le chômage est loi et où chaque activité s’évalue au prix du fioul, il n’y a que les quelques privilégiés sans joie qui pourront, si ce n’est s’épanouir, au moins s’en aller.

Ce portrait de la société – dans tout ce qu’elle charrie de précarité et, en apparence, d’immuable –, s’il est fidèle, n’est jamais misérabiliste. Malgré un cadre et des perspectives peu réjouissantes, l’histoire est paradoxalement écrite comme un polar rythmé par tout ce que les personnages dégagent de fort et de profondément juste. On retient que ces envies de mieux, de dignité, d’intimité avec les autres dépassent de très loin ce que la société actuelle est capable de leur offrir.

Mais la plus grande qualité de ce roman est peut-être de parvenir à saisir exactement, sans mobiliser de grandes leçons politiques, ce que c’est d’être un enfant de la classe ouvrière ; ce que c’est de se construire femme sous le regard des hommes, ce que c’est de ne pouvoir faire fi de tout un système pour lequel on n’est qu’un Arabe.

Au-delà d’une magnifique écriture, de l’art de l’auteur à saisir les moyens d’expression et les attitudes de ses personnages, cette plongée au cœur de la vie de tous ces individus qui nous paraissent finalement si familiers rappelle à quel point si, aujourd’hui, nous ne sommes rien, il n’est pas un jour où il ne soit pas juste de se battre pour être tout. Aujourd’hui, Anthony, Hélène et Hacine seraient probablement de ceux qui votent ceci ou cela sans illusion ou ne votent plus, subissent de plein fouet la crise, suivent la coupe du monde de football, mais aussi portent des gilets jaunes pour se défendre contre la médiocrité qu’on leur assène depuis si longtemps.

De quoi convaincre les plus sceptiques, enfants et petits enfants après eux, de s’engouffrer dans la brèche pour se battre tous ensemble à leurs côtés.

Val Romero

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article