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DOSSIER : Les États-Unis après les élections de mi-mandat du 6 novembre 2018

La classe ouvrière : entre crise et résistances

Mis en ligne le 8 décembre 2018 Convergences Monde

Dix ans après le début de la crise de 2008, le pays le plus riche du monde est gangrené par la pauvreté. Il y a aujourd’hui aux USA plus de 40 millions de pauvres, tandis que 50 % de la population ne possède aucun bien. Pire, plus de 3 millions de personnes vivent dans l’extrême pauvreté (moins de deux dollars par jour) tandis que l’espérance de vie se met à reculer depuis 2015. Mais les statistiques ne traduisent que partiellement la crise sociale, tant les disparités régionales sont importantes. Pendant que les médias saluent la reprise et la croissance, les classes populaires américaines payent le prix d’une offensive patronale ininterrompue contre les salaires, les conditions de travail, les services publics… qui donne à certains quartiers américains des airs de ce qu’on appelait le tiers monde.


La croissance économique… sur fond de paupérisation

Chômage : une baisse en trompe-l’œil

Le taux de chômage officiel est passé de 10 % en 2009 à 4 % en 2018. Mais ce chiffre apparemment très bas ne veut rien dire. D’abord, car la situation est très variable selon les États : si le chômage dans le Wisconsin avoisine les 3 %, il se situe autour de 5,5 % à Washington DC.

Mais surtout, car ce pourcentage ne compte que la population active… dont la proportion a baissé depuis 2008 passant de 66 % à 62 % du nombre total d’habitants. Le nombre d’actifs rapporté au reste de la population se réduit, notamment parce que l’extrême pauvreté gagne du terrain. Toute une frange de la population est structurellement exclue du marché du travail. Une population d’inactifs qui a augmenté depuis la crise de 2008, passant de 80 à 95 millions de personnes de plus de 16 ans. Femmes au foyer, retraités, étudiants, mais pas seulement… En 2018, 23 millions de personnes entre 25 et 54 ans sont dans cette situation. Des très pauvres qui vivent en marge du monde du travail et sont parmi les premières victimes de l’épidémie des opiacés.

À l’inverse, la population active s’accroît du côté des seniors, qui sont de plus en plus nombreux à travailler pour survivre après la retraite. La seule tranche d’âge qui voit son taux d’activité augmenter est celle des plus de 65 ans (de 15 % à 20 % en 10 ans).

Ensuite, le faible taux de chômage officiel masque la précarité croissante des conditions de travail et le recours à des jobs multiples. Les petits boulots sont devenus la norme et concernent 7,5 millions de personnes. Chauffeurs Uber, livreurs, serveurs employés dans le secteur des services par le biais des plateformes, et bien au-delà… On trouve une myriade de petits boulots extrêmement mal payés et souvent à temps partiel, avec des contrats précaires et les conditions de travail qui vont avec : tenir une pancarte, mettre les courses dans un sac, surveiller un magasin la nuit… Il y a 7,5 millions de travailleurs pauvres, soit 5 % de la population active. Il est devenu courant de cumuler deux voire trois emplois pour boucler les fins de mois.

La vie chère, aux États-Unis aussi !

Si les salaires augmentent un peu (autour de 3 %), l’inflation moyenne est de 2,3 %. Le revenu horaire moyen réel n’a augmenté depuis un an que de 0,1 %. Autant dire rien et c’est une moyenne. Si certains secteurs payent bien (nouvelles technologies, industrie de pointe…) et vont jusqu’à promettre 15 dollars de l’heure à leurs salariés (comme Amazon récemment, mais à certaines conditions), pour d’autres c’est le salaire minimum qui s’applique : 7,5 dollars de l’heure. Une paie qui contraint les salariés à cumuler les emplois, à s’endetter ou à dépendre des aides de l’État.

Un exemple récent : Walmart, le premier employeur du pays avec ses supermarchés discount (1,5 million d’employés aux États-Unis) paie tellement mal ses salariés qu’ils sont obligés d’utiliser des coupons alimentaires pour se nourrir. Une manière de faire prendre en charge une partie du salaire par l’État sur les fonds publics, qui profite doublement à Walmart puisque c’est là que les salariés vont faire leurs courses. L’usage des coupons alimentaires est une pratique très courante dans les secteurs les plus mal payés comme la vente ou la restauration. Ces aides sont d’ailleurs dans le viseur de l’administration Trump, qui trouve que compléter les salaires de misère par l’État coûte trop cher !

Enfin, la légère hausse des salaires nominaux ne doit pas cacher l’extrême inégalité des revenus. En 2016, 10 % des plus riches recevaient 47 % des revenus nationaux (contre 34 % en 1980).

La crise du logement

Elle n’est pas nouvelle, mais elle a empiré depuis 2008, marquant le paysage des grandes villes. Depuis la fin des années 1980, l’État fédéral américain a fermé les asiles psychiatriques les uns après les autres pour faire des économies, jetant à la rue des milliers de personnes. Après la crise de 2008, ce sont neuf millions de logements qui ont été vendus aux enchères (souvent bradés) tandis que les familles étaient expulsées et entassées dans des bidonvilles pudiquement appelés «  tent cities  ». Ces expulsions ont fait des ravages. Dans une ville désindustrialisée comme Baltimore, il y aurait plus de 16 000 logements vacants.

Baltimore, la plus belle ville d’Amérique

Aujourd’hui, les métropoles américaines sont remplies de sans-abris : sur les trottoirs, sous les ponts, au bord des routes. À San Francisco, un avertissement clignotant a été mis en place sur l’autoroute pour mettre en garde les automobilistes contre le risque de percuter des piétons sur les voies. Certains quartiers de San Francisco (comme celui de Tenderloin) ou de Los Angeles (Skid Row) ont gagné la triste réputation de concentrer les SDF par milliers. Parfois à deux pas du centre-ville, comme à San Francisco, où ils côtoient le siège de Twitter et les hôtels de luxe, dans une des villes du globe qui compte le plus de millionnaires. D’un côté des sans-abris qui errent sur les trottoirs, de l’autre des milliers de maisons vides (parfois rachetées à très bas prix par des promoteurs immobiliers).

Le patronat à l’offensive

Les exemples sont innombrables d’entreprises où les employeurs imposent leur loi et répriment les récalcitrants. Un cas résume assez bien la situation sur les lieux de travail : celui de l’usine automobile de Canton, une ville de 12 000 habitants dans le Mississippi qui emploie 6 500 salariés. Elle a été construite en 2003 dans une région à faible tradition ouvrière (une sorte de délocalisation interne) et la main-d’œuvre y est fortement divisée (quasiment à 50 %) entre employés Nissan plutôt bien payés et sous-traitants ou intérimaires qui touchent un salaire de misère. Ce sont surtout des ouvriers noirs sur les chaînes, tandis que les plus qualifiés et l’encadrement sont blancs, dans un État très fortement marqué par le racisme. Depuis des années, les patrons (l’Alliance Renault-Nissan chère à Carlos Ghosn) ont bataillé contre la création d’un syndicat local qui voulait s’affilier au pourtant très modéré syndicat United Automobile Workers. Pour faire rejeter le syndicat, ils ont organisé un référendum interne réservé aux employés Nissan, avec propagande anti-syndicale à l’appui, pressions et menace de payer au salaire minimum. En août 2017, la direction a obtenu une « majorité » de 60 % des votants (donc loin de l’ensemble des ouvriers) contre la création du syndicat. Les travailleurs ne se battent cependant pas que pour des droits syndicaux, mais aussi pour l’augmentation des salaires, contre le racisme des chefs, une meilleure assurance maladie. Car les patrons, à travers ces manœuvres, ne visent pas tant les bureaucraties avec lesquelles ils ont l’habitude de discuter, qu’à affaiblir les travailleurs afin de leur imposer les pires conditions de travail et de rémunération.

Tant sous les Démocrates que sous les Républicains, cette offensive patronale a fait des ravages. Mais le climat social semble se réchauffer : comme si une partie du monde du travail commençait à riposter. Suffisamment pour inverser la vapeur ?


Les résistances et les perspectives

Des luttes, il y en a…

Cette crise sociale suscite des réactions. En novembre, des employés de la chaîne hôtelière de luxe Mariott ont organisé un débrayage massif dans 7 000 hôtels américains sous le mot d’ordre « un job devrait suffire ». Tout un symbole.

Ces dernières années ont été marquées par des mobilisations de masse, révélant une première puissance économique mondiale minée de l’intérieur par un sentiment de révolte latent qui a explosé par endroits. Occupy Wall Street, Black Lives Matter, la Women’s March, les jeunes contre les armes à feu et plus récemment la grève des enseignants pour augmenter les salaires. Des mobilisations et contestations de masse, il y en a. Plus ou moins récupérées par le Parti démocrate qui cherche à contrôler la colère. Le principal problème, c’est qu’elles sont restées dans les limites fixées par les Démocrates, ou alors n’ont pas réussi à s’étendre à d’autres franges de la population.

Au printemps 2018, la grève des profs de Virginie-Occidentale a montré comment un tel mouvement pouvait s’étendre. Dans cet État pauvre et touché par la désindustrialisation, les enseignants du secteur public très mal payés (une situation courante aux États-Unis, où le système éducatif public est délibérément laissé à l’abandon) se sont mis en grève massivement. Leur lutte s’est étendue à d’autres secteurs de la Fonction publique et à d’autres États : Arizona, Oklahoma, Colorado, des États traditionnellement républicains dans lesquels les profs ont été des milliers à se mobiliser. En Virginie-Occidentale le mouvement a débordé le cadre posé par les directions syndicales, mais aussi le carcan légal qui bloquait la grève. Les grévistes ont rejeté le projet négocié par les syndicats et se sont organisés seuls pour mettre la pression sur leur employeur avec un piquet de grève devant le capitole fédéral, à Charleston. La lutte a concerné des milliers de profs et ils ont obtenu une bonne partie de leurs revendications : hausse de salaires notamment (5 % en Virginie-Occidentale et jusqu’à 20 % en Oklahoma).

Surmonter les obstacles

La propagation de la grève des profs montre bien comment une mobilisation déterminée peut devenir une perspective pour bien des travailleurs qui cherchent les moyens de contrer les attaques.

D’autant que les luttes trouvent toujours sur leur chemin la bureaucratie syndicale prompte à freiner les grèves (comme début novembre chez UPS, où les livreurs qui avaient voté pour une grève ont vu leur action purement et simplement annulée par le syndicat des Teamsters) et à entraîner la colère sur le chemin de la négociation ou des élections.

En outre, la spécialité du Parti démocrate, parti bourgeois depuis sa fondation, consiste à diffuser l’illusion qu’il est du côté des exploités pour faire rentrer la colère dans la voie de garage des élections. C’est le boulet au pied que la classe ouvrière américaine traîne depuis des lustres et dont il faudra qu’elle se débarrasse. À quand son propre parti ?

‘Where we go from here’ ? Et maintenant on va où ?

C’est le titre du prochain livre de Bernie Sanders, qui interpelle les Démocrates après leur succès aux dernières élections pour proposer, dit-il, une orientation plus « sociale-démocrate ». Lui qui a su capter une partie du sentiment de révolte pour le canaliser vers ce parti, parle maintenant de le changer de l’intérieur. C’est une stratégie déployée aussi par les militants de Democratic Socialists of America (DSA) (voir Convergences révolutionnaires 121 d’octobre 2018) qui vise à renforcer l’influence du Parti démocrate sur les travailleurs, tout en ne proposant rien sur le véritable terrain où se joue le rapport de force. Ce n’est pas un hasard si la campagne d’Alexandria Ocasio-Cortez ou de Bernie Sanders s’est limitée à de timides revendications sur l’assurance maladie, l’environnement, les droits syndicaux alors qu’il y a tant à revendiquer. À propos des salaires, ils se sont bornés à soutenir la campagne syndicale pour instaurer un salaire de 15 dollars de l’heure à tellement long terme et avec tellement d’exceptions qu’elle ne veut pas dire grand-chose. Une promesse vague plus qu’un programme d’action. Une revendication modeste, qu’ils ne cherchent pas à transformer en programme en direction de la classe ouvrière, qui impliquerait de se battre contre les exploiteurs. Rien de tout cela du côté de Sanders ou de la direction de DSA, laquelle n’est ni socialiste, ni subversive. Mais ce n’est sans doute pas le cas de ceux qui regardent dans cette direction et rejoignent DSA (plus de 50 000 adhérents tout de même). Du moins pas tous. Et c’est cette attente de quelque chose de neuf qui est prometteuse.

DSA est un symptôme, le signe d’une politisation d’une partie de la jeunesse et pas seulement, et surtout d’une attente de solutions politiques. Mais en tant que tel, ce n’est jamais qu’un appareil satellite du Parti démocrate, une sorte de caution de gauche ou de rabatteur. Cependant, l’atmosphère actuelle est sans doute propice à la croissance d’organisations révolutionnaires, lesquelles sont d’ailleurs sans doute susceptibles de se faire entendre de ce nouveau public cherchant pour l’heure des réponses du côté de DSA, faute de mieux. 

H.W.

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