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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 123, décembre 2018

Israël-Palestine, quelle politique pour les révolutionnaires ?

Mis en ligne le 8 décembre 2018 Convergences Monde

Une « nouvelle donne » : c’est ainsi que l’un des articles publiés dans Convergences révolutionnaires no 121 qualifie l’évolution récente de la situation israélo‑palestinienne. En fait, l’essentiel de l’article a trait à la loi définissant Israël comme « État‑nation du peuple juif », au contexte dans lequel ce texte a été adopté l’été dernier et aux multiples réactions que le vote a suscitées. Si cette loi est bien sûr à dénoncer, l’article lui‑même montre qu’elle ne fait que prolonger l’évolution réactionnaire du gouvernement Netanyahou. Pour suggérer qu’elle rebat les cartes dans la région, les auteurs affirment que « la formule “Israël État‑nation du peuple juif” n’est pas une simple aggravation de la situation actuelle » mais « une affirmation politique qui inscrit dans une loi fondamentale une perspective politique ultra‑nationaliste qui se veut irréversible ». Sans doute, par exemple, la consécration de la colonisation juive, déclarée priorité nationale, en rendra‑t‑elle la contestation encore plus difficile. Aucun texte cependant ne rend quoi que ce soit irréversible. De même, les auteurs voient « un tournant décisif du sionisme » dans les alliances recherchées par Netanyahou avec Trump, Orbán ou Morawiecki, « privilégiant les intérêts immédiats d’Israël sur ceux de la diaspora juive » [1]… avant de rappeler que cette politique s’inscrirait – drôle de tournant ! – « dans la ligne du sionisme révisionniste de Jabotinski, le père spirituel de l’extrême droite juive, de l’Irgoun et du Likoud ».

La supposée « nouvelle donne » semble surtout servir d’argument au dernier paragraphe de l’article, intitulé « quelles perspectives pour les travailleurs d’Israël et de Palestine ? » On y lit que « pour les révolutionnaires, il est aujourd’hui indispensable d’avancer une perspective capable d’entraîner toutes les composantes nationales de la société, que ce soit du côté israélien ou palestinien ». Aujourd’hui ? La question se pose depuis la création de l’État d’Israël ! Mais la nouveauté serait qu’« un État binational est aujourd’hui la seule solution acceptable (…) par tous ».

Quoi de neuf, en fait ?

En quoi cette perspective d’« État binational des travailleurs de Palestine » diffère‑t‑elle de ce que nous avons défendu jusqu’alors ?

Tout en reconnaissant pleinement le droit à l’existence de la nation israélienne, notre courant a toujours affirmé sa solidarité avec la revendication des Palestiniens à disposer d’un État. Une solidarité inconditionnelle, qui implique en contrepartie une critique ouverte de la politique des dirigeants nationalistes. Nous n’avons ainsi jamais défendu la « solution à deux États » négociée dans le cadre du processus d’Oslo. Pour l’État d’Israël, il s’agissait de rechercher, par des concessions à une OLP finalement reconnue, une issue à la première Intifada – révolte sociale autant que nationale – que des années de répression n’avaient pu faire cesser. Mais du côté palestinien, accepter d’enfermer la question dans le strict cadre de l’État israélien et des territoires occupés signifiait donner des gages quant au respect de l’ordre impérialiste au Moyen‑Orient. Un ordre que la lutte du peuple palestinien depuis 1967 avait plusieurs fois menacé d’ébranler : en Jordanie avant 1970, au Liban pendant la guerre civile à partir de 1975…

Or il n’existe pas de solution à la question nationale palestinienne dans un Moyen‑Orient dominé par l’impérialisme, soutien d’Israël comme des États arabes environnants où vit la majorité des réfugiés. Où que reprenne le combat révolutionnaire des Palestiniens, il entrera immédiatement en confrontation – au moins hors, sinon à l’intérieur, des territoires occupés – avec l’un ou l’autre de ces États, et ne pourra survivre sans y trouver un appui auprès des masses en lutte. Dans ces conditions, il est vain de chercher à définir par avance les futures limites ou formes politiques d’un État ou d’une fédération d’États ouvriers.

C’est dans cette optique que Lutte ouvrière s’est située de longue date (et certains d’entre nous en son sein) et se situe toujours [2], sans prétendre élaborer une « solution », d’autant plus illusoire qu’elle serait plus précise, à un ou deux États. D’autres aussi d’ailleurs, comme le Matzpen israélien qui évoquait dès 1969 la nécessité d’« une stratégie conçue en fonction de l’ensemble du monde arabe » [3]. Sans trancher par avance sur la direction du premier pas, ni évidemment connaître les détours que pourront emprunter les suivants, le mouvement révolutionnaire palestinien devra, au risque sinon d’être écrasé, proclamer d’emblée le but à atteindre en inscrivant la constitution d’un État palestinien dans une perspective immédiatement régionale.

C’est précisément ce avec quoi rompt l’idée d’« État binational des travailleurs de Palestine », posée comme première étape nécessaire du processus révolutionnaire. Évoquer l’intégration ultérieure de cet État binational, établi sur le seul espace d’Israël et des territoires occupés, dans une Fédération socialiste des travailleurs du Moyen‑Orient – objectif que nous partageons par ailleurs – n’y change rien. Peut‑être embarrassés par cette question, les auteurs suggèrent que cet État « englobera les Palestiniens relégués dans les camps de Syrie, Liban, Égypte, Jordanie »… formule dont on peine à voir quelle réalité elle pourrait bien recouvrir.

Sans doute existe‑t‑il, en Israël même, d’authentiques déçus d’Oslo, notamment au sein de la gauche non sioniste et des courants radicaux qu’évoquent les camarades. Dans un premier temps, ceux‑là ont sincèrement pu croire que « la paix contre les territoires » libèrerait l’espace pour d’autres combats, démocratiques ou sociaux, aussi légitimes et nécessaires dans la société israélienne qu’ailleurs. Mais pendant les simulacres de négociations autour de la « solution à deux États », la colonisation s’est poursuivie, la frustration des Palestiniens a ouvert la voie aux islamistes à Gaza, et l’extrême droite a gagné du terrain en Israël. L’espoir d’un règlement négocié s’est finalement évanoui et, avec lui, les rêves d’un réformisme « normal » dans un Israël pacifié aux côtés d’un État palestinien. Certains entérinent la situation en cherchant à ressusciter des illusions réformistes, quoique peut‑être radicales, « à un État ». Mais ces options se heurteront inévitablement, à un moment ou un autre de la renaissance d’une lutte de masse des Palestiniens, à leur revendication à l’existence nationale. Un droit que des révolutionnaires en Israël se doivent, par avance, de leur reconnaître intégralement, c’est-à-dire jusqu’au droit à la séparation et à la constitution d’un État indépendant. À cela, la seule perspective d’un État binational, même socialiste, ne permet pas de répondre.

La question du parti

En Palestine comme ailleurs, la construction d’un parti révolutionnaire reste indispensable au combat politique. Dans un contexte différencié entre Israël et les territoires occupés, la question se pose d’y construire des organisations séparées – ne serait‑ce que pour bénéficier de droits démocratiques existant dans l’un et pas dans les autres. Comme il serait imaginable, dans la démocratie bridée qu’est Israël, d’avoir une presse légale et une autre non, afin de contourner la censure militaire sur certains sujets. Tout cela est affaire de tactique. Mais c’est autre chose que disent les camarades lorsqu’ils écrivent que « le fossé de sang, causé par cet antagonisme national centenaire [entre Juifs et Arabes] nécessitera vraisemblablement la construction de partis révolutionnaires distincts, juifs et palestiniens ». Proposer en Israël un parti juif serait un recul par rapport à la tradition déjà longue des organisations communistes (de l’« arabisation » du PKP au milieu des années 20 au Maki d’après 1948) ou révolutionnaires (comme le Matzpen à partir des années 60). Sans compter, depuis longtemps même si ce ne fut pas simple, la participation de travailleurs juifs, arabes et d’autres nationalités aux mêmes syndicats israéliens. Et dans les territoires occupés, faudrait‑il rejeter comme non palestiniens ceux qui, probablement ultra‑minoritaires parmi la population d’origine juive, rompraient avec le sionisme pour rejoindre le combat des internationalistes ? Des organisations affichant une identité nationale seraient, pour le coup, une « nouvelle donne »… mais pas du meilleur augure pour le mouvement révolutionnaire ! 

2 décembre 2018, Gérard Wegan

Note : tous les textes cités sont librement disponibles sur Internet.


[1Remarquons au passage que l’emploi de l’expression « diaspora juive » pose en lui‑même un problème, car il revient à valider l’un des mythes fondateurs du sionisme, celui du « peuple juif en diaspora » selon lequel tous les Juifs du monde auraient une mythique origine ethnique et géographique commune – la Palestine de l’époque hébraïque –, qui leur confèrerait des « droits historiques » sur le pays.

[2Voir par exemple les exposés du Cercle Léon Trotsky de novembre 1983 et d’octobre 1993 ou, plus récemment, Lutte de Classe no 131 de novembre 2010.

[3« Lutte palestinienne et révolution arabe » – A. Saïd & M. Machover, Quatrième Internationale, septembre 1969 (position non partagée par l’ensemble du Secrétariat unifié, dont la majorité privilégiait le soutien aux nationalistes palestiniens, mais toujours défendue par Moshe Machover vingt ans plus tard – Cf. Khamsin Bulletin #5, janvier 1989).

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