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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 130, janvier-février 2020 > Dans le monde

Dans le monde

Les peuples d’Iran, d’Irak et du Liban face aux USA et à leurs propres gouvernants

Mis en ligne le 21 janvier 2020 Convergences Monde

Le 3 janvier, Donald Trump fait assassiner dans la capitale irakienne, Bagdad, le général iranien Ghassem Soleimani d’un tir de drone, lequel, par la même occasion, tue son lieutenant en Irak, Abou Mahdi Al-Mohandes. Celui-ci est irakien, homme fort des milices Hachd al-Chaabi, des milices chiites irakiennes proches de l’Iran, créées en 2014 pour mener la lutte contre Daech (de concert avec l’armée officielle irakienne donc, et avec les USA… quel imbroglio !).

Le 8 janvier, en riposte, l’Iran envoie quelques missiles sur une base militaire américaine en Irak, qui font onze blessés. Peu importe : Donald Trump s’empresse de déclarer que l’armée américaine n’a eu aucune victime (il n’est pas à un mensonge près), et salue la modération de la riposte iranienne, se félicitant que l’Iran « semble reculer » et s’affirmant lui-même partisan de la paix. Il est vrai qu’en face, ce même 8 janvier, le ministre iranien des Affaires étrangères déclarait le même jour : « Nous ne cherchons pas l’escalade ou la guerre, mais nous nous défendrons », assurant que les représailles « proportionnées » de la nuit étaient « terminées ».

Victimes collatérales de ce petit coup de chauffe entre les USA et l’Iran, les 176 passagers de l’avion de ligne ukrainien abattu le 11 janvier, peu après son décollage de l’aéroport de Téhéran, par un tir de missile. Les forces anti-aériennes iraniennes étaient sur le qui-vive, craignant une riposte américaine à leur riposte et ont tiré par erreur, s’excusent les autorités iraniennes (non sans avoir pendant quelques jours nié le tir de missile).

Ainsi va la diplomatie au Moyen-Orient !

Une guerre d’influence sur le dos des peuples

Car, même si c’est à coup de drones et de missiles, et au prix de pas mal de cadavres dont les dirigeants de la planète n’ont rien à fiche, l’escalade de quelques jours déclenchée par l’assassinat du général iranien ne se voulait qu’un coup de pression exercé par les USA dans leur guerre diplomatique pour réduire l’influence de l’Iran dans la région, et surtout son influence grandissante en Irak, dans ce pays que les USA considèrent comme leur fief depuis qu’ils l’ont envahi en 2003 en renversant le régime de Saddam Hussein.

De cette influence croissante de l’Iran en Irak, les USA eux-mêmes sont en grande partie responsables. Car pour contrôler les richesses pétrolières d’un pays, il faut aussi en contrôler le peuple. Et la dictature de Saddam Hussein n’était pas si facilement remplaçable par une autre, artificiellement bâtie sous le contrôle de l’armée américaine. Après avoir tenté de s’appuyer sur les divers potentats et chefs de clan sunnites du nord de l’Irak et sur leurs milices, et misé sur des gouvernements de coalitions entre notables des diverses communautés et la mise en place d’une caricature de Constitution basée sur le communautarisme (à l’image de la Constitution libanaise, disaient-ils), c’est finalement des gouvernements à majorité issue des notables de la communauté chiite (majoritaire dans le pays) que les USA ont mis en place. Et pour cela ils ont tablé sur une certaine alliance avec l’Iran. D’où la détente des relations des USA avec l’Iran, ces dernières années, sous le règne d’Obama : accord sur le nucléaire en échange d’une détente économique. Une détente que Trump a décidé de stopper.

L’État islamique (Daech) est en grande partie sorti des choix américains entre les clans sur lesquels ils s’appuyaient. Daech a été créé par des chefs de milices sunnites écartés du pouvoir, recrutant parmi la jeunesse des populations les plus pauvres du nord du pays, victimes de la répression menée contre eux par le régime mis en place par les USA à Bagdad. Avant que Daech ne parte tenter faire fortune en Syrie.

Et même si les notables qui dominent la communauté chiite irakienne sont aujourd’hui divisés entre partisans des USA (dont le chef du gouvernement, bien-sûr) et partisans d’une alliance avec l’Iran, ce sont en partie les milices de ces derniers qui ont été intégrées dans l’armée gouvernementale irakienne ou en sont devenues les supplétifs. Dont cette milice Hachd al-Chaabi, dont Abou Mahdi Al-Mohande, officiellement numéro 2, était le principal chef, et le général iranien Soleimani son mentor. Ce qui explique la présence de ce dernier à Bagdad, où Trump l’a fait assassiner.

Mais après ce petit coup de grisou militaire entre USA et Iran, savamment minimisé des deux côtés, c’est à nouveau sur la pression économique exercée sur l’Iran que Donald Trump dit aujourd’hui compter. Des sanctions économiques qui coûtent bien plus cher au peuple iranien qu’à ses dirigeants, comme toujours.

L’unité nationale ou confessionnelle ne fait plus recette, face à la montée du mécontentement social

Depuis 2017 surtout, l’Iran a connu une certaine remontée du mouvement ouvrier et des grèves, malgré la dictature féroce du régime, les arrestations des militants, voire la mort de certains en prison. Ce fut notamment une série de grèves en 2017 pour demander des primes ou le versement des salaires impayés et des manifestations contre la vie chère et la corruption (voir Convergences révolutionnaires de février 2018). Et au mois de novembre dernier, l’augmentation brutale du prix de l’essence avait provoqué de grandes manifestations dans les rues de Téhéran et de plusieurs autres villes, malgré la répression (plus de 300 morts selon Amnesty International) où s’est exprimée la colère contre le chômage, les bas salaires et la corruption du régime (voir l’article de Convergences révolutionnaires de décembre 2019).

L’enterrement en grand pompe du général Soleimani a donné au régime, en ce début janvier, l’occasion de faire oublier cette vague de contestation par l’organisation d’une grande foire d’unité nationale dans plusieurs villes du pays, tellement massive que la bousculade dans la foule rassemblée à cette occasion dans la ville de Kerman (ville de naissance du général) a fait plus de 50 morts… Pour la patrie ?

Mais l’unité nationale derrière le président de la république, Hassan Rohani, et le guide suprême de la révolution, l’ayatollah Ali Khamenei, n’a pas tenu longtemps. La catastrophe du Boeing ukrainien, dont Khamenei lui-même a tenu à s’excuser, a redonné la parole aux contestataires : depuis le week-end des 11-12 janvier les manifestations se sont multipliées contre les mensonges du régime. Certes des manifestations bien moins nombreuses que celles du mois de novembre, et rassemblant surtout des étudiants et des manifestants issus de la petite bourgeoisie. Et face à elles la police n’aurait fait, selon les autorités iraniennes, qu’un usage modéré de la force, se contentant, si on ose dire, de grenades lacrymogènes, de balles en caoutchouc et de grenaille faisant de nombreux blessés. Et voilà notre Trump de faire sa morale, demandant au gouvernement iranien de ne pas s’en prendre aux manifestants. Il sera peut-être moins à l’aise quand reprendront les manifestations de chômeurs et d’ouvriers, victimes de la dictature iranienne mais aussi des conséquences en matière de chômage, pénuries et hausses des prix des sanctions économiques américaines.

La jeunesse irakienne en révolte

Comme il est déjà moins à l’aise avec la contestation sociale en Irak, dans ce pays dont il soutient le gouvernement et qu’il considère comme un fief des USA. Là aussi l’assassinat du général Soleimani, et la cérémonie mortuaire qui en a suivi, avaient eu le mérite, aux yeux du gouvernement irakien et des USA, de faire taire la contestation sociale qui avait explosé à l’automne dernier, redonnant aux milices chiites et à leurs partisans le devant de la scène. Mais les larmes pour la mort du général iranien et de son acolyte irakien n’étaient pas unanimes, puisque, d’après le journal Le Monde du 11 janvier, « en marge des cortèges funéraires, des sit-in de manifestants anti-pouvoir avaient été attaqués dans plusieurs villes du sud du pays ». Car il faut noter que le général iranien lui-même était impliqué dans la répression des manifestations sociales de l’automne dernier en Irak (qui a fait au moins près de 500 morts), s’étant, début octobre, précipité à Bagdad (selon l’agence Associated Press [1]) pour participer à une réunion avec les responsables de la sécurité irakienne et leur offrir son savoir faire et les services de la milice Hachd al-Chaabi.

Les manifestations qui s’étaient déroulées en octobre et novembre derniers rassemblaient surtout des jeunes issus des quartiers pauvres de Bagdad et d’autres villes du sud du pays, protestant contre le chômage, la misère, la corruption, réclamant « la chute du régime » au cri de « tous des voleurs ». Comme crient les manifestants du Hirak algérien.

« L’écrasante majorité des manifestants qui ont occupé l’espace public en Irak depuis plus d’un mois sont Chiites. Cela ne veut pas dire que leurs revendications, leurs griefs et leur colère ne sont pas partagés par les autres composantes de la société irakienne, les Sunnites comme les Kurdes », disait, en décembre, une chercheuse irakienne dans une interview à la revue Orient XXI. Mais, expliquait-elle, les Sunnites, minorisés par le pouvoir en place, auraient eu peur « qu’on leur colle un peu hâtivement l’accusation de sympathie pour le terrorisme de Daech ». Justement l’une des caractéristiques de ces mouvements d’octobre-novembre en Irak est leur caractère éminemment social et non communautaire. « Je veux un pays meilleur, sans corruption, sans répartition des postes par quotas confessionnels, des villes propres » expliquait un manifestant au journal Le Monde [2]. « Je n’espère pas beaucoup de ce régime dont le niveau de corruption commence à atteindre un niveau fascinant. Nous sommes prêts à manifester indéfiniment, car le gouvernement n’a pas fourni de solutions convaincantes aux jeunes. »

Les manifestations, un temps sous le boisseau, ont resurgi depuis le vendredi 10 janvier, où des milliers de protestataires ont déferlé sur la place Tahrir de Bagdad et dans d’autres villes aux cris de « Non à l’Iran ! Non à l’Amérique ! ». Et encore dimanche dernier, 19 janvier, à Bagdad et dans le sud du pays des manifestants ont durci leur mouvement en bloquant les rues avec des pneus en flamme. Ils demandent, comme lors des manifestations de cet automne, la fin d’un régime de corrompus qui auraient englouti en 16 ans au moins deux fois le PIB de l’Irak. Comme ils demandent la fin du système de répartition des postes entre les cliques au pouvoir, en fonction des ethnies et des confessions, alors qu’eux restent au chômage et dans la misère.

Des peuples qui n’acceptent plus les dictatures et la misère

Il y a aujourd’hui quelque chose de nouveau, de remarquable, au Moyen-Orient, bien plus que les escalades guerrières d’un Donald Trump, suivies le lendemain de promesses de paix, voire de retrait des troupes américaines… que les USA n’ont absolument pas l’intention de retirer. L’Iran comme l’Irak étaient depuis des décennies des pays sous les bombes, les ruines causées par les embargos économiques : depuis 1979 pour l’Iran, depuis la guerre Iran-Irak de 1980-1988 où les USA ont jeté de l’huile sur le feu, suivie, pour l’Irak, de la guerre menée par les USA en 1991, puis à nouveau en 2003 avec l’occupation américaine qui a suivi et les guerres confessionnelles menées par les potentats locaux. Aujourd’hui une nouvelle génération est en train d’apparaître, qui n’a pas forcément subi toutes les défaites, qui n’accepte plus les dictatures et la misère, et qui semble bien ne plus se laisser piéger par les rivalités communautaires et religieuses où on voulait les enfermer.

Au Liban

De la même façon les manifestations sociales de 2018 et de l’automne 2019 viennent de rebondir au Liban le week-end dernier, 18 et 19 janvier. Après la violente répression des manifestations du samedi, les manifestants sont retournés dimanche en direction du parlement d’où ils avaient été refoulés la veille, au cri de « révolution, révolution » (selon le reportage de France 24), jetant des pierres et des pétards sur les barrages de police. Autres cibles des manifestants, les banques, après l’annonce d’une probable nouvelle dévaluation de la monnaie, qui a déjà perdu plus de 50 % de sa valeur au cours des années précédentes, entrainant la chute du pouvoir d’achat des salariés, alors que deux monnaies circulent en parallèle au Liban : la livre libanaise pour les uns, le dollar pour ceux qui en ont en poche. Les banques, elles, s’assurent déjà un revenu confortable rien qu’avec les intérêts de l’énorme dette de l’État dont elles détiennent 80 %. Aux frais des contribuables et grâce aux plans d’austérité imposés par le gouvernement, dans ce pays de six millions d’habitants, où une bonne partie de la population vit dans la pauvreté, où se retrouvent plus d’un million et demi de réfugiés syriens (la plupart dans des camps), mais où la riche bourgeoisie a son casino de luxe, de réputation mondiale, sur les monts au-dessus de Beyrouth. En octobre 2019 c’était ainsi l’annonce d’une nouvelle taxe qui avait déclenché les manifestations. Au Liban où le communautarisme religieux est une institution constitutionnelle, et où il a alimenté la guerre civile de 1975 à 1990, les manifestants d’aujourd’hui se retrouvent souvent ensemble pour dénoncer un régime corrompu. « Notre colère nous rapproche, on se retrouve à discuter avec des gens à qui l’on n’aurait jamais adressé la parole en temps normal, on a fait tomber le mur des peurs confessionnelles » déclarait une jeune manifestante de Beyrouth, en octobre dernier, citée par le journal Le Monde. [3]

C’est dans ces révoltes que réside l’espoir au Moyen-Orient.

20 janvier 2020, Olivier Belin


[1Article du 30 octobre d’AP News, cité dans la biographie du général par Wikipedia.

[2Le Monde du 25 octobre 2019.

[3Le Monde du 21 octobre 2019.

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