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Archives > Convergences révolutionnaires > Numéro 130, janvier-février 2020 > La grève de 2019-2020

La grève de 2019-2020

Editorial

Contre Macron et son monde, pas finies les surprises !

Mis en ligne le 21 janvier 2020 Convergences Politique

Le dimanche 19 janvier, l’Unsa-RATP donnée comme premier syndicat du secteur métro de la régie annonçait la suspension de la grève dans le métro parisien, avec néanmoins appel à s’y remettre pour la journée du vendredi 24 janvier. Du côté de la SNCF, les directions syndicales CGT, Sud-Rail, les plus influentes dans bien des gares et chantiers, mettaient tant d’insistance à annoncer de prochains temps forts qu’il était difficile de ne pas en déduire qu’elles encourageaient à des temps faibles ! Depuis les 13 et 14 janvier déjà, ces directions syndicales n’appuyaient plus – ne serait-ce qu’en paroles – la poursuite d’une grève reconductible, mais « ciblaient » des journées de manifestations, entre autres « le prochain temps fort interprofessionnel du 24 janvier 2020, jour du conseil des ministres… » qui doit statuer sur le projet de réforme des retraites.

L’œuf ou la poule ? Ces choix syndicaux sont-ils imposés par la pression de grévistes fatigués et lessivés financièrement par 46 jours de grève – un record depuis des décennies, comme le prétendent des syndicalistes ? Ou une intersyndicale ne s’est-elle pas fatiguée avant les grévistes, et déjà avant les vacances de Noël ne l’avait-elle pas affiché en n’appelant à rien au lendemain de la très forte journée de grève nationale du 17 décembre si ce n’est à une prochaine journée le 9 janvier, près de trois semaines plus tard ? À la RATP comme à la SNCF, les grévistes les plus déterminés avaient pris pour un lâchage cette disparition de fait durant les vacances de Noël, s’organisant eux-mêmes, syndiqués et non syndiqués de base, pour qu’il n’y ait pas de trêve. Et il n’y en a pas eu.

Poursuivre la grève pour en appuyer d’autres

À l’heure où nous écrivons, et donc au 46e jour de grève, l’épuisement – surtout financier – est évidemment au rendez-vous. Des métros, des trains et des bus se remettent à rouler. Tant bien que mal et non sans difficultés, car des noyaux durs de grévistes SNCF comme RATP, sur l’ensemble du pays comme en région parisienne, ont décidé de poursuivre la grève sur le mode reconductible.

L’objectif n’est pas de « mettre la honte » à leurs collègues qui reprennent le boulot à tel ou tel moment (rares sont d’ailleurs ceux qui ne l’ont pas fait tel jour ou tel autre, pour ne pas voir leurs congés « sucrés »), mais il s’agit de se donner les meilleures chances que le mouvement continue et se renforce, voire bascule dans la généralisation, par des actions surtout programmées par les grévistes de la SNCF et de la RATP en direction des milieux autres que leur propre secteur.

Il est donc prévu de poursuivre la grève pour continuer à militer, au coude à coude avec celles et ceux qui ont pris le relais, en particulier les enseignants dont la colère dans le pays semble largement monter, à la fois contre la réforme des retraites qui les pénalise tout particulièrement, et contre la mise en chantier d’une réforme du bac qui officialise la ségrégation sociale à l’école (voir notre article). Aux actions de profs et lycéens qui se préparent pour porter un coup d’arrêt à ce bac à la carte, des cheminots et agents de la RATP se sont inscrits, beaucoup ayant dans leurs assemblées générales et piquets de grève déjà milité avec des profs grévistes venus à leur rescousse. Un prêté pour un rendu ! Si la SNCF et la RATP ont été, de toute évidence, les secteurs largement « locomotives » de cette grève, par le nombre des grévistes et la paralysie engendrée dans les circulations et dans l’économie, comme par la durée du mouvement, des contingents non négligeables d’enseignants s’y sont néanmoins associés dès le début, avant leurs congés de Noël. Et en cette rentrée scolaire 2020, ces noyaux d’enseignants mobilisés semblent en voie d’essaimage ; le secteur gréviste enseignant en situation d’assurer le relais, lui-même encouragé par le maintien dans la grève, à coup sûr pour une bonne semaine encore, des cheminots et agents de la RATP dont la détermination reste importante.

« La grève aux grévistes » à la base, mais au sommet ?

Ce que constatent et rapportent tous les militants des transports qui restent farouchement grévistes, c’est que pas un de leurs collègues n’a repris le boulot – provisoirement ou pas – par adhésion au projet de réforme des retraites de Macron et son gouvernement. Toutes et tous continuent de le vomir.

Les cheminots ne se sont pas laissés prendre ni à la première entourloupe consistant à présenter cet « âge pivot » comme un compromis acceptable (« âge pipeau », ont-ils répliqué, accepté seulement par le chef d’une confédération CFDT ne soutenant pas la grève !), ni à la dernière entourloupe sémantique consistant à remplacer dans un texte l’« âge pivot » par un « âge d’équilibre ».

Le jeu entre le pouvoir et le chef de la CFDT a été, à sa façon, un grand moment et une grande leçon dans ce mouvement. D’un côté un mouvement de grève puissant, avec l’éclosion d’assemblées ou piquets de grève vivants, de comités de grève ou comités de mobilisation plus nombreux que par le passé, voire de coordinations de grévistes et « interpros », qui sont à l’initiative d’un foisonnement d’actions en lien et en direction d’autres secteurs et entreprises pour discuter et tenter de les rallier – sans parler des fêtes, rassemblements et surprises multiples réservées aux autorités patronales et macronistes, bref une grève dont les grévistes ont été les premiers artisans, une « grève aux grévistes » disaient à juste titre beaucoup.

De l’autre côté, pourtant – et quel paradoxe ! –, un président et un premier ministre qui se fabriquent pour interlocuteur le leader d’une centrale syndicale qui n’est pas dans la grève (sauf on ne peut plus discrètement et timidement à la SNCF) ! Mais il a fait le « job », Laurent Berger ! Décoré et primé de la médaille du premier réformiste par le gouvernement. Voilà qui aide les révolutionnaires à expliquer les « camps » et la lutte de classe aux travailleurs, même s’il faut ensuite entrer dans les nuances, car la lutte de classe est plus complexe, et le « réformisme » des chefs syndicaux bien plus largement et subtilement partagé que ce que Macron et son ministre Philippe voudraient faire croire.

Directions syndicales, et nous, et nous, et nous ?

Mais on apprend par la lutte et les riches expériences qu’elle offre ! Il faut s’organiser à la base, se rassembler et décider à la base, développer une myriade de structures démocratiques et actives à la base, et ce mouvement en reste extrêmement riche, mais il faut ou faudrait aussi chercher à se donner une représentation à un niveau plus élevé, jusqu’au niveau national, jusqu’à obliger Macron et ses sbires à parler aux grévistes, et ne pas se voir chiper le monopole de la représentation par des Laurent Berger, des Philippe Martinez ou quelque autre leader syndical, dont il est certain qu’aucun d’entre eux, chacun selon son style, ne défend les intérêts généraux des travailleuses et travailleurs en lutte.

Parce que ce sont toujours leurs intérêts de boutiques qui priment, c’est toujours la concurrence pour leur place et rang d’interlocuteurs qui les animent – même s’ils doivent en passer, pour en arriver à se hisser à la meilleure place, à enchérir dans la démagogie radicale – du moins un temps. Il faut rappeler que les dirigeants de la CGT collectionnent autant de rencontres en haut lieu, avec les représentants de l’État et du patronat sur ce fichu faux problème des retraites (qui n’existerait pas si les salaires étaient bons et s’il n’y avait pas de chômage), que ceux de la CFDT. « Retrait du projet », « Ni amendable ni négociable », peuvent-ils répéter un temps à l’unisson des grévistes… pour néanmoins aller systématiquement négocier ! Encore une leçon qui n’est pas tombée dans l’oreille de sourds. Là encore, on apprend vite et bien dans et par la lutte.

Une si longue grève, c’est beaucoup d’actions mais pas seulement

C’est aussi beaucoup de réflexion, de discussions, de prises de conscience. Prise de conscience sociale, par la délimitation plus nette de « camps », par l’expérience de la solidarité dans la lutte, par la convergence entre « corporations » qui se trouvent et se découvrent mais ne veulent pas se distinguer les unes des autres, du fait d’un intérêt général commun de lutte contre un système inégalitaire s’en prenant à toutes et tous. Prise de conscience politique, face aux coups de matraque, gardes à vue, gazages par lacrymogènes et parfois malheureusement pire, qui éclairent sur le rôle de l’État et de sa police. Tout au long de ce mouvement, qui n’est pas terminé, les grévistes ont connu de grands moments de liesse et d’émotion, d’adversité aussi. Il leur en vient comme une grosse bouffée d’envie de ne pas en rester là, quoi qu’il arrive, de poursuivre sur un terrain politique, en quête de jalons pour la construction d’un parti qui serait celui de la classe ouvrière, toutes et tous, « pour l’honneur des travailleurs et pour un monde meilleur », comme ce slogan est devenu un programme au fil des luttes de ces toutes dernières années, peut-être encore vague, mais lourd de signification.

Oui, un net parfum d’avenir meilleur

Ce qui continue à souder les grévistes – encore en activité ou en réserve ! – et autorise à espérer de nouveaux développements, c’est le surgissement de luttes dans bien d’autres secteurs que les chemins de fer, métros, bus et établissements scolaires, même si ces luttes – notables dans le secteur de la culture ou chez les avocats – ne touchent pas les gros bataillons de l’industrie privée dont le basculement serait évidemment déterminant.

Mais qui sait ? Et ce qui aussi continue à souder les grévistes, c’est l’avalanche de ce qu’on pourrait appeler les « fêtes à Macron »… les comités d’accueil qui sont réservés à ses ministres et autres notables à sa botte dans leurs déplacements, à lui-même quand il va au théâtre, tranquille, pendant que d’autres luttent pour leur survie. Si vous n’avez pas de pain, mangez donc de la brioche ! C’est la politique de Macron.

Et un signe que cette politique dépasse les bornes est certainement la façon dont les travailleurs du spectacle – les artistes qui sont sur scène comme les travailleuses et travailleurs bien plus nombreux qui sont derrière – ont pris la mouche au point d’organiser, à plusieurs reprises déjà, ces spectacles hors les murs d’opéras, à Paris sur le parvis de la digne institution du Palais Garnier ou de l’opéra Bastille, comme ici ou là en province, démonstrations spectaculaires qui disent deux choses. D’une part que la détermination contre la politique de Macron et ses amis patrons est forte et contagieuse. D’autre part qu’une autre vie serait possible, d’opéras et théâtres, de transports et établissements de santé, d’écoles et universités, de multiples domaines ouverts et gratuits pour toutes et tous. Comme un goût de socialisme et communisme, tout autres que ceux dont nous ont dégoûté des partis qui se sont installés dans les institutions bourgeoises.

C’est ce que les grévistes, salariés des transports, hôpitaux, écoles, musées et théâtres, mettent en avant, certes confusément, quand ils expriment leur ras-le-bol d’une politique dressée contre eux tous, mais aussi contre les usagers au service desquels ils espéraient travailler mais que leurs hiérarchies présentent comme des « clients » à favoriser selon leur état de fortune : maltraiter l’écrasante majorité pour ne choyer que les riches, voire super-riches.

Après la longue lutte des Gilets jaunes, cette grève qui n’est pas terminée et nous réserve probablement encore des surprises, est bien l’expression du profond ras-le-bol contre un système d’exploitation et d’inégalité qui doit laisser la place. Système dégage ! Oui, cette grève est décidément très politique. Comme bien d’autres mouvements sociaux, plus durs encore, dans le monde.

20 janvier 2020

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