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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 77, septembre-octobre 2011 > L’éducation en danger ?

L’éducation en danger ?

Les nouveaux habits de la privatisation

Mis en ligne le 25 septembre 2011 Convergences Société

La principale menace de privatisation ne vient plus aujourd’hui essentiellement de l’enseignement privé. Certes des faveurs scandaleuses perdurent comme à Beaupréau, ville de 7 000 habitants du Maine-et-Loire, où il détient un monopole de fait ; le premier collège public est distant de plus de 10 kilomètres et le premier lycée est à 20 kilomètres [1]. Même si l’école privée bénéficie de l’argent public comme jamais – sept milliards d’euros –, elle est loin de pouvoir devenir un vrai concurrent au sens capitalistique du terme, c’est-à-dire entrer dans un processus de privatisation « classique », à la France Télécom, et générer des profits. L’essentiel de ses établissements sont, comme à Beaupréau, « sous contrat » avec l’État : leurs salariés, en particulier leurs professeurs, sont payés par celui-ci. Les ouvertures et fermetures de classe sont soumises au bon vouloir du ministère ; ce secteur du privé est logé peu ou prou à la même enseigne que le public. Ceux qui officient « hors contrat » le font plutôt pour échapper au contrôle sur ce qui est enseigné, telle l’école catholique intégriste de Bordeaux dont l’émission de France 2 « Les Infiltrés » avait mis au jour les pratiques.

Enfin, le recrutement des écoles privées est assez bigarré. Aux enfants de bonne famille se mêlent des jeunes renvoyés du public, pour qui le privé est la « dernière chance ». D’ailleurs, si la libéralisation de la carte scolaire semble lui avoir profité [2], c’est en grande partie parce que les familles qui cherchaient à fuir les collèges et lycées les moins cotés n’ont pas trouvé de place dans les « bons » établissements publics.

Soutien scolaire : un eldorado ?

Le véritable secteur privé n’est pas dans l’enseignement, mais sur ses marges. Le marché du soutien scolaire français est le premier d’Europe. Estimé à 2,2 milliards d’euros par an, soit 3 % du total des dépenses éducatives, il intéresse depuis peu des compagnies d’assurance comme Groupama, ou des agences d’intérim comme Adecco. Cependant, hormis quelques poids lourds comme Acadomia ou Complétude, il reste encore largement « artisanal ». 85 % du gâteau relève du travail « au noir », tandis que 300 entreprises déclarées se partagent les 250 millions d’euros restants. Parmi celles-ci, des enseignants de Lyon ont ainsi créé un groupement appelé « Les Précepteurs », grâce auquel ils cumulent leur emploi dans le secondaire privé, et des leçons payées 30 euros l’heure effectuées en tant qu’auto-entrepreneurs. Le premier emploi explique en grande partie le succès du second : la référence professionnelle rassure les parents.

Le carburant de ce secteur d’activité est la défiance parentale dans la capacité du système scolaire, non pas à « éduquer » leurs enfants mais à assurer, via le sacro-saint diplôme, leur réussite sociale. Les consommateurs de soutien scolaire se recrutent plutôt parmi les bons élèves confrontés à une échéance importante – comme le Bac – et d’abord dans les classes aisées, ce qui accroît les inégalités sociales. La déduction fiscale de 50 % du montant des cours alimente le phénomène.

Le chiffre d’affaires de ce marché progresse de 10 % par an. Mais son avenir dépend directement de celui du service public. Si celui-ci s’améliore ou si, à l’inverse, les écarts entre établissements « poubelles » et établissements prestigieux s’élargissent, les parents se rassurent et le boom peut très bien se terminer en feu de paille.

Un vieux réseau de sous-traitants

Nombre d’entreprises travaillent depuis longtemps comme fournisseurs de l’Éducation nationale. C’est le cas des éditeurs, dont près de 9 % des ventes reposent sur les manuels scolaires. Confrontés à la concurrence d’Internet et des blogs spécialisés, ils se tournent de plus en plus vers des supports numériques. Cela dit, les nouvelles technologies génèrent de nouveaux besoins d’équipement. Le Tableau Blanc Interactif (TBI) reçoit les fichiers transmis via un vidéoprojecteur – autre équipement dont les ventes ont explosé ces dernières années – depuis un ordinateur et renvoie à ce dernier ce que l’on écrit au tableau. À raison de 1 000 à 4 000 euros l’exemplaire, et de 660 euros les trois heures de formation pour les modèles les plus sophistiqués, on comprend que la perspective de vendre plus de 30 000 unités en France cette année fasse saliver les patrons du secteur...

Ce processus de sous-traitance touche les services, comme la fourniture de logiciels de gestion des élèves, par exemple avec le cahier de notes électronique Pronotes. Plus anecdotique : une entreprise propose aux enseignants un kit pour organiser des tombolas, lotos et autres événements parascolaires afin de financer les voyages scolaires ! Il comprend le matériel du jeu (cartes ou tickets, jetons, etc.), les lots et même une notice d’emploi avec des conseils pour que l’opération ne coûte pas plus qu’elle ne rapporte. La nature, dont l’horreur du vide est bien connue, a vite comblé le trou laissé par l’effondrement des crédits sociaux des établissements...

La fin des fonctionnaires ?

La véritable menace consiste moins en une privatisation qu’en la disparition des protections qu’offre le statut de fonctionnaire. Si les cantines scolaires municipales sont déjà en partie sous la coupe d’entreprises comme Sodexo, il n’en est pas de même pour celles des collèges et lycées. Quant au ménage, il est pour l’instant assuré par le personnel des collectivités locales. Mais, une fois cette génération de fonctionnaires partis en retraite, la région, le département ou la communauté de communes seront peut-être tentés de passer des marchés à l’extérieur plutôt que d’embaucher une relève.

L’augmentation de la précarité, et, plus encore, des contrats de droit privé, touche toutes les catégories de personnels hormis le noyau des personnels de direction. À brève échéance, une bonne partie des enseignants pourrait être recrutée de cette façon (voir l’article « Et le management fut... »). Au printemps dernier, des sénateurs évoquaient devant des dirigeants syndicaux l’idée de fixer les moyens, non plus en heures de cours mais en euros, afin de permettre aux chefs d’établissement de bénéficier d’une totale autonomie. Un syndicaliste proviseur rétorqua alors : « Si on se sert d’une monnaie heure, c’est qu’on se place du côté de ce que reçoit l’élève, pas de ce que coûte l’élève. Si on parle en euros éducation, alors je demande deux stagiaires à la place d’un agrégé ! » [3]. Côté gouvernement, le scénario catastrophe est pratiquement écrit. Côté personnels, il n’est pas encore joué !

M.P.


[1Nolwenn Le Blevec, relate dans « Leurs collégiens et lycéens n’ont que le choix du privé » la lutte des parents pour l’école laïque, article publié sur le site internet Rue 89, 28 juin 2011.

[2D’après une enquête du syndicat des chefs d’établissement SNPDEN (ultra majoritaire, rattaché à l’UNSA), les demandes d’inscription dans le privé auraient augmenté de 9,5 %.

[3Philippe Tournier, cité par François Jarraud, Sénat : « Quand les élus du peuple discutent privatisation de l’éducation », article publié sur le site internet cafepedagogique.net, 9 mars 2011.

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