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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 116, décembre 2017 > Le spectre de l’ubérisation

Le spectre de l’ubérisation

Les coursiers à vélo, nouveaux canuts ?

Mis en ligne le 13 décembre 2017 Convergences Société

Les conditions d’emploi des travailleurs ubérisés renvoient à des images du XIXe siècle : celle des ouvriers sans travail attendant l’embauche en place de Grève ou encore des travailleurs à domicile de l’ère préindustrielle, dont les « canuts », les ouvriers lyonnais de la soie, sont les plus connus. Les travailleurs à domicile possédaient leur outil de travail – en l’occurrence des métiers à tisser qui occupaient une grande partie de leurs logements –, mais travaillaient pour des marchands et des banquiers qui fournissaient les matières premières et récupéraient le produit fini contre le versement d’un salaire. Au milieu du XXe siècle encore, bien des femmes faisaient du travail à domicile dans le domaine de la confection, selon ce système.

Livreurs et canuts, dépossédés du produit de leur travail

Le livreur à vélo et le canut ont en commun que le produit de leur travail ne leur appartient pas. Le livreur ne peut pas décider de vendre sa course à Foodora plutôt qu’à UberEats pour en tirer un meilleur prix, elle n’est pas à lui, à aucun moment. Ce que payent les plateformes, c’est la force de travail des livreurs. Comme pour n’importe quel salarié ! Le livreur s’inscrit sur des shifts, c’est-à-dire des périodes de temps durant lesquelles il est à la disposition de la plateforme. La plateforme répartit les courses et fait ainsi usage de cette force de travail comme bon lui semble. Et si le livreur refuse une course, c’est un strike [1] !

Le paiement à la course ne change en rien ce rapport, il s’agit d’un salaire aux pièces, vieille méthode d’exploitation capitaliste pour pousser à la productivité. Un mode de paiement illégal en France pour les salariés… bien que pratiqué par certains patrons, comme dans les hôtels où le ménage est souvent payé à la chambre. Prétendre que les livreurs sont payés pour le produit réalisé – la course –, et non pour l’usage de leur force de travail, est une manière de brouiller les frontières de classes. Ce que s’est empressé de faire Hervé Novelli, ancien secrétaire d’État à l’origine du statut d’auto-entrepreneur : « Il n’y a plus d’exploiteurs et d’exploités. Seulement des entrepreneurs : Marx doit se retourner dans sa tombe. » [2]. Mais de rire, lui qui raillait déjà le « pot-pourri de tous les lieux communs apologétiques » affirmant que « les travailleurs aux pièces sont en réalité leurs propres maîtres » [3].

Des travailleurs placés sous surveillance électronique

Là où les livreurs à vélo se distinguent des canuts, c’est par l’absence de liberté dans l’organisation de leur travail. À l’époque du travail à domicile, la discipline industrielle ne s’était pas encore imposée. Le travail était marqué par l’irrégularité, oscillant entre des périodes d’intense labeur et d’oisiveté. À en causer l’indignation des moralistes bourgeois : « On a remarqué que lorsque les tricoteurs et les fabricants de bas de soie tiraient bon prix de leur travail, ils travaillaient rarement le lundi ou le mardi, et passaient le plus clair de leur temps à la taverne ou au jeu de quilles… Les tisserands, qui sont bien souvent ivres le lundi, ont mal aux cheveux le mardi et le mercredi leurs outils ne sont pas en état » [4].

Dans le discours officiel, les livreurs à vélo organisent eux aussi leur temps de travail. Mais la réalité est bien différente. Chez Foodora, les plannings sont mis en ligne chaque jeudi à 10h15 pour la semaine suivante et c’est alors la course : « Tous les livreurs se connectent en même temps pour réserver leurs heures de travail. Tous ne seront pas servis. Une minute de retard, une connexion Internet un peu poussive, et vos chances de travailler à des horaires convenables disparaissent. » [5] De plus, les plateformes prévoient des algorithmes pour servir en priorité les plus productifs – ceux qui roulent trop vite et grillent les feux ! – et ceux qui travaillent les week-ends. Sans parler des rappels à l’ordre, des systèmes de pénalités et de la surveillance permanente (indicateurs de productivité, vérification des connexions, notes des clients, etc.). L’ubérisation, c’est l’exploitation des canuts… plus la surveillance high-tech !

Faux indépendants ou vrais salariés, c’est le monde du travail

Deux cents ans de capitalisme séparent les canuts des livreurs à vélo. Les travailleurs à domicile étaient des prolétaires en devenir, des petits producteurs en train de se faire exproprier de leurs moyens de production par la concurrence des manufactures. Leurs premières révoltes se sont tournées contre les machines qui leur faisaient concurrence : un combat perdu d’avance. Mais de vraies perspectives se sont dessinées lorsqu’ils se sont posés en prolétaires, exigeant un salaire garanti pour leur travail. Les révoltes des canuts ont alors tracé la voie pour le mouvement ouvrier.

Les travailleurs ubérisés font face à un même choix : la question n’est pas de s’opposer aux plateformes en soi, mais de lutter en tant que prolétaires pour des revendications qui sont communes à tous les salariés : un meilleur salaire et l’interdiction des licenciements.

M.S.


[1C’est ainsi que la plateforme Take Eat Easy appelait les pénalités infligées aux livreurs : un strike en cas de refus d’une commande, deux strikes en cas d’absence sur un créneau réservé, trois strikes si le ton monte avec un client ou le « support ». À deux strikes, les bonus sautent ; à trois, c’est la convocation disciplinaire ; à quatre, la « déconnexion », c’est-à-dire le licenciement.

[2Novelli H., L’auto-entrepreneur : les clés du succès, Éditions du Rocher, Paris, 2009.

[3Marx K., Le Capital, Livre premier, chapitre XXI. Le salaire aux pièces.

[4John Houghton, saint-martyr catholique anglais, en 1681, cité par Thompson E.P., Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, La Fabrique, 2004.

[5Euzen P., « Pédale ou crève : dans la peau d’un livreur Foodora », lemonde.fr, 26 mai 2017.

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