Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 116, décembre 2017 > Le spectre de l’ubérisation

Le spectre de l’ubérisation

Un spectre hante le monde du travail :

Le spectre de l’ubérisation

Mis en ligne le 13 décembre 2017 Convergences Politique

Dans son offensive contre le code du travail, le patronat prétend avoir trouvé une voie royale : l’ubérisation. Les travailleurs « ubérisés » sont des indépendants, le plus souvent micro-entrepreneurs [1], liés par contrat commercial à une plateforme numérique. Exit le contrat de travail et ses quelques freins au licenciement. Exit les cotisations sociales. Exit l’obligation patronale – pas toujours respectée – d’assurer la sécurité et de protéger la santé des travailleurs.

Macron s’est fait le promoteur de ce système, versant une larme de crocodile sur les jeunes des quartiers populaires, pour qui il serait « plus facile de trouver un client que de trouver un employeur ». En réalité, même dans le système Uber, c’est à la plateforme employeuse qu’appartient le client… Une réalité que le gouvernement et les fanatiques de la start-up voudraient faire oublier.

Qui est concerné ?

L’ubérisation s’est fait connaître avec le succès d’Uber, une plateforme de voitures avec chauffeur (VTC), et de son acolyte UberPop, fermée depuis (elle permettait aux particuliers de faire le taxi à la demande sans même s’être déclarés comme entreprise). Les premiers à contester l’ubérisation ont été… d’autres indépendants, les taxis, qui voyaient leur part de marché attaquée par ce nouveau géant numérique. Depuis, le système s’étend : aux livreurs de repas à vélo, mais aussi aux coiffeurs à domicile, aux fleurisseurs de tombe, aux profs particuliers, etc.

Il n’existe pas de statistique fiable sur le nombre d’emplois concernés. Parmi les plus gros employeurs, Uber revendique 15 000 chauffeurs, Deliveroo 7 500 coursiers, Foodora 2 000. On est donc loin de petites start-up. Alors, 50 000, 100 000 ou 200 000 emplois ? Difficile à dire. Il existe un million de micro-entrepreneurs, mais tous ne relèvent pas du système Uber. L’emploi ubérisé reste minoritaire à côté des autres emplois précaires : 620 000 intérimaires, 380 000 apprentis et 2,5 millions de salariés en CDD [2]. Néanmoins, il est en pleine croissance.

Nouvelles technologies et vieux système d’exploitation, ne pas confondre

Pour mieux comprendre la dynamique, il faut distinguer deux aspects de l’ubérisation. Le premier relève de ce que certains appellent l’économie de plateformes. Il s’agit de l’utilisation d’internet pour la mise en relation de clients et de prestataires. L’économie de plateformes s’empare de domaines de plus en plus nombreux, de la finance (crowd funding) au bâtiment, en passant par le conseil juridique ou la location d’appartements ou de voitures… Il faut alors distinguer les cas où la plateforme sert d’intermédiaire, de place de marché en quelque sorte, et les cas où les prestataires travaillent entièrement pour la plateforme (on parle alors de lien de subordination). Parfois, les deux coexistent. Par exemple, chez Deliveroo, UberEats ou Foodora, le restaurant utilise la plateforme pour récupérer un surplus de clients mais existe indépendamment : il a ses propres clients, peut avoir recours à plusieurs plateformes, élabore sa carte comme il l’entend et prépare les plats à son rythme. La situation est différente pour les livreurs à vélo qui travaillent pour la plateforme.

C’est cette deuxième facette de l’ubérisation qui pose problème. Il ne s’agit ici ni de nouvelles technologies, ni de « modernité », mais de l’exploitation sous un statut indépendant de travailleurs subordonnés. Les chauffeurs VTC et livreurs à vélo restent entièrement dépendants de leur patron-plateforme, qui commande leur travail et peut les licencier à tout moment. Le statut d’indépendant n’est qu’une forme juridique destinée à masquer le rapport réel d’exploitation, qui est celui de salariés.

Le travail « indépendant », un nouveau rebond

Ce mouvement de remplacement de salariés par des faux indépendants, ou des petits sous-traitants, dépasse largement la question des plateformes internet. Durant tout le xxe siècle, l’emploi indépendant n’avait fait que dégringoler, avec le déclin des paysans, artisans et petits commerçants et l’hégémonie grandissante des chaînes dans le commerce, la restauration, la coiffure, l’optique, l’hôtellerie, la réparation automobile, etc. Le xxie siècle serait-il en train de changer la donne ? Le nombre d’indépendants est reparti à la hausse. En 2016, ils étaient 3,1 millions (12 % des emplois), soit 500 000 de plus que le minimum atteint en 2004. Pas que la petite bourgeoisie ait repris du poil de la bête, mais par l’essor des micro-entrepreneurs, ces travailleurs sans emploi fixe qui représentent désormais un tiers des indépendants.

Bien souvent, ces nouveaux « indépendants » sont des salariés déguisés, intégralement soumis à leur employeur, alias client. Les routiers ont été parmi les premiers à en faire l’expérience. Certains ont eu l’impression de devenir leur propre patron – leur camion en guise de petit capital –, mais les compagnies de transport décident toujours de leur emploi du temps et de leur rémunération. De nombreux secteurs ont suivi : santé, enseignement, comptabilité, édition, architecture, tourisme, médias, services à la personne… Dans l’Aisne, en septembre, des ambulanciers se sont mis en grève quand leur patron leur a expliqué – avec des petits dessins – qu’ils allaient devoir devenir micro-entrepreneurs, louer leur propre véhicule et payer eux-mêmes les cotisations sociales. Dans une filiale d’Acadomia, plus de 40 % des formateurs ont été basculés au statut d’auto-entrepreneur, mais comme le lien de subordination était trop évident (les élèves restant la clientèle exclusive d’Acadomia), l’entreprise a été condamnée à verser 1,3 million d’euros d’arriérés de cotisations sociales. Les administrations publiques ne sont pas les moins friandes de ce système, qui permet de contourner les plafonds d’emplois en imputant les rémunérations en dépense de fonctionnement et non de personnel. Des pratiques courantes, souvent illégales, pour lesquelles le ministère de la Justice ou encore les Hôpitaux de Paris ont déjà été mis à l’amende. La Poste s’est, elle aussi, faite épingler par le JT de France 2 pour avoir recours à des petits sous-traitants pour la distribution des colis, sous-traitants qui n’hésitent pas à employer du personnel au noir, parfois sans les payer, au vu et au su de la direction de La Poste. Point ici de micro-entrepreneurs, mais l’objectif est le même.

L’ubérisation, l’avenir du capitalisme ?

En quarante ans d’offensives anti-ouvrières, les capitalistes ont généré une masse de travailleurs sans emploi et précaires, une armée industrielle de réserve qui ne disparaît plus, même entre deux crises. Cela leur permet de s’en prendre au CDI et de faire planer une menace permanente en vue d’imposer la dégradation des conditions de travail et des salaires. Avis à ceux qui voudraient revendiquer et s’organiser : il y a du monde qui attend à la porte !

Pour autant, le salariat et le CDI gardent des avantages pour les patrons. Les travailleurs sont plus productifs lorsqu’ils sont formés et maîtrisent leur poste de travail. Ce n’est pas pour rien que, malgré la multiplication des statuts précaires, le CDI reste la norme : en France, 88 % des emplois sont salariés, parmi lesquels 85 % sont en CDI. Même si les patrons aujourd’hui revendiquent un assouplissement du CDI par des subterfuges style CDD permanents ou autres « contrat de chantier » licenciables quand bon leur semble sans autre forme de procès. Il est donc peu probable que l’ensemble des travailleurs soient voués à l’ubérisation. Mais la précarité – l’une des multiples ficelles du patronat pour exploiter au moindre coût – gagne du terrain et trouve des formes plus sophistiquées… à combattre. Le sort des travailleurs précaires est bien l’affaire de tous. 

Maurice SPIRZ


[1Depuis le 1er janvier 2016, le régime des auto-entrepreneurs a fusionné avec celui des micro-entrepreneurs, un régime fiscal allégé pour les entreprises dont le chiffre d’affaires ne dépasse pas 33 200 € pour les prestations de service et 88 200 € pour les prestations commerciales, de restauration ou d’hébergement.

[2Moyenne annuelle en 2016. Source : Insee, France, portrait social, édition 2017.

Mots-clés :

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article