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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 116, décembre 2017

Plan étudiant

« Ceci n’est pas une sélection »

Mis en ligne le 13 décembre 2017 Convergences Politique

« Deux et deux font quatre. Parfois ils font cinq.
Parfois ils font trois. Parfois le tout à la fois.
Il faut essayer plus fort.
Il n’est pas facile de devenir sensé. »

George Orwell, 1984

À la rentrée 2017, l’enseignement supérieur aurait été percuté par un terrible « choc » démographique. Ne sont choqués que ceux qui, dans les gouvernements, n’ont rien voulu prévoir, car l’augmentation lente mais continue de la part des bacheliers dans une génération [1] et le mini baby-boom de l’an 2000 étaient largement anticipés. Les projections déjà anciennes sont vérifiées : on attend 200 000 étudiants du supérieur en plus dans les cinq prochaines années, leur nombre total devrait quasiment atteindre 3 millions.

Ni tirage au sort, ni sélection : des moyens pour l’enseignement supérieur !

200 000 étudiants supplémentaires, soit l’équivalent de trois grandes universités, de quelques centaines de classes de BTS [2] et de 20 000 places dans les IUT [3]. Un chantier modeste, s’il avait débuté dans la foulée du pic des naissances, en tout cas rien d’impossible au regard de la construction en cours de deux EPR, de nouvelles LGV et d’un aéroport à Notre-Dame-des-Landes (sans compter probablement ce qui se concocte pour la tenue des Jeux olympiques à Paris en 2024).

Mais ce genre d’investissement pour les « facs » n’est pas dans l’air du temps. Dix ans maintenant que l’autonomie des universités a consacré l’austérité permanente et la compétition dans le supérieur. Les facs ont accueilli 20 % d’étudiants supplémentaires durant cette période, avec une maigre augmentation de 10 % de leur budget. Et ces moyennes ne rendent pas compte des inégalités entre niveaux et entre filières. Mieux vaut être bien portant en master à Polytechnique que malade en licence à Saint-Denis !

Le « plan étudiant » présenté par le gouvernement creuse ce sillon : il « promet » 32 000 places supplémentaires dans le supérieur d’ici cinq ans, pour 200 000 étudiants.

Message pas-si-subliminal : pas de place pour tout le monde. Alors on sélectionne à l’entrée. Pardon, on trie. Pas encore tout à fait la bonne formule : « les inscriptions sont prononcées après vérification de la cohérence entre, d’une part, le projet de formation du candidat, les acquis de sa formation initiale ou ses compétences et, d’autre part, les caractéristiques de la formation [4]. » Sûr que la novlangue est au programme dans les Grandes écoles pour DRH !

Les craintes s’expriment, les futurs bacheliers sentent l’arnaque. Mais le gouvernement a un argument choc : difficile d’empirer une situation déjà ubuesque. Pas faux. Car la sélection dans le supérieur – qui n’accueille que 11 % d’enfants d’ouvriers – n’est pas une nouveauté. Et le malfaisant algorithme APB [5] n’est pas le seul à blâmer : la sélection par tirage au sort particulièrement révoltante (et largement mise en scène pour procéder à la réforme en cours) ne fait que précéder la sélection par l’échec. Le cinéma renouvelé chaque année des « plans réussite en licence » n’y fait rien, ce diplôme détient le triste record de n’être délivré qu’à 40 % de ceux qui s’y engagent.

Sélectionner pour exclure : le choix de limiter l’accès aux études

Non, il ne s’agit pas de défendre le droit de s’inscrire pour échouer en licence. Mais derrière les attendus affichés de la position gouvernementale, se cachent des objectifs qui n’ont rien à voir avec une « meilleure orientation [6] pour une meilleure réussite » des étudiants. Il s’agit en réalité de limiter l’accès à l’enseignement supérieur public, de décourager la poursuite d’études en particulier dans les filières professionnelles, et d’aiguiller les enfants des classes populaires vers les filières les plus courtes. C’est la fin des politiques de massification scolaire qui ont eu cours jusque dans les années 2000.

La première conséquence est que toute une fraction des bacheliers qui désire continuer se tournera vers le privé, faute de place satisfaisante dans le public. La part de l’enseignement supérieur privé a déjà presque doublé en 20 ans [7]. Des groupes capitalistes d’une taille importante, qui cherchent à se développer à l’international, ont émergé [8] dans ce secteur très rentable. Les prépas et les BTS de lycées privés n’ont pas accueilli plus d’étudiants, ce sont surtout les écoles d’ingénieurs et de commerce, avant tout destinées aux enfants de familles favorisées, qui se sont multipliées comme les petits pains. Ces filières attaquent aujourd’hui les parts du marché « post-bac » en proposant des « certifications » (mais pas toujours des diplômes) dites « professionnalisantes » ou en ouvrant à la pelle des « prépas intégrées » ou des « bachelors », qui recrutent aussi des gosses des classes populaires dont les familles se saignent – parfois avec un prêt étudiant à la clé – pour payer les 4 000 à 9 000 euros d’inscription chaque année, pour une qualité d’enseignement, disons, discutable.

Le choix de limiter les poursuites d’études est aussi confirmé par le « plan licence » que le gouvernement commence à dévoiler. La plupart des universités françaises subissent un processus de fusion/division. D’abord une fusion géographique [9] entre différentes universités. Puis division entre d’un côté les voies courtes, « professionnalisantes », où l’on parquera les étudiants assignés à s’arrêter à l’issue de la licence et de l’autre, les « pôles d’excellence » qui sélectionneront à l’issue du Bac les candidats aux études longues. Et qui raflera l’essentiel des moyens ?

Va voir sur le marché du travail si j’y suis

Enfin, le « plan étudiant » met l’accent sur la nécessité pour les formations de promouvoir « l’insertion professionnelle ». C’est le discours distillé depuis longtemps aux élèves de Bac Pro, dont les meilleurs sont admis en BTS (une filière sélective), tandis que les autres sont invités à faire valoir le caractère « professionnalisant » de leur diplôme, c’est-à-dire à aller voir fissa sur le marché du travail. À l’étage du dessus, le même discours est tenu à propos des IUT. Cette filière technologique courte en deux ans est montrée du doigt par le ministère car le diplôme « professionnalisant » qu’elle délivre est utilisé par une grande majorité d’étudiants pour… poursuivre leurs études. Sacrilège.

À force de propagande, la croyance s’enracine que l’enseignement supérieur ne permet pas aux étudiants de se former aux exigences du monde du travail. Tout le monde ne peut pas être sociologue ou philosophe, ni même prof de lettres ! Le Medef en a rajouté une couche dernièrement avec une subtile campagne d’affiches « Si l’école avait fait son travail, j’aurais un travail ». Le gang des licencieurs a trouvé un nouveau bouc émissaire pour le chômage…

En réalité l’Éducation nationale forme plutôt bien les ouvriers qualifiés, les techniciens, les ingénieurs, les commerciaux, les administratifs, etc. Sur le marché du travail qualifié, très spécialisé et segmenté, le patronat trouve toujours chaussure à son pied. Et même plus. Rares sont les filières qui ne sont pas touchées par le chômage, car toutes ou presque produisent plus de jeunes qualifiés que le patronat ne veut en embaucher.

Dans ce contexte de chômage de masse, le diplôme apparaît comme la meilleure protection au niveau individuel – ce que les statistiques confirment. Et obtenir le diplôme d’au-dessus (un BTS après un Bac Pro ou un Master Pro [10] après un DUT) permet d’accéder à un salaire d’embauche plus élevé. Pour les étudiants qui peuvent se le permettre, le choix est vite fait.

Ce sont ces stratégies qui hérissent le poil du patronat. Car s’il ne manque pas de main-d’œuvre, il est toujours préférable qu’il y ait le plus possible de candidats pour chaque poste afin de peser sur les salaires. Le mot d’ordre « d’insertion professionnelle » est en fait une injonction à venir plus rapidement grossir les rangs de l’armée de réserve des chômeurs – et ainsi contribuer à maintenir la concurrence et, entre autres, le blocage des salaires.

Une école à l’image de la société

Lancée dans les années 1960, la massification scolaire a touché successivement le collège, puis le lycée à partir des années 1980, et aujourd’hui l’enseignement supérieur. Elle correspondait à un besoin d’élévation du niveau de qualification générale de la main-d’œuvre salariée. Mais cette massification, loin d’être une démocratisation, s’est au contraire accompagnée d’une ségrégation renforcée [11] : aux enfants d’ouvriers et d’employés les Bacs Pro, aux enfants de cadres les Grandes Écoles. À chaque étape, l’école s’est adaptée. Le lycée a été remodelé pour accueillir une grande majorité de chaque classe d’âge, mais dans trois voies aujourd’hui très étanches : professionnelle, technologique et générale – et dont l’étanchéité a été régulièrement renforcée par des réformes comme le Bac Pro en trois ans [12] ou la refonte des voies technologiques au lycée [13]. Le « plan étudiant » s’inscrit dans cette continuité, à l’étage d’au-dessus, post-bac. Il sera bientôt complété par une réforme du bac d’un côté et de l’apprentissage de l’autre. Il s’agit d’entretenir l’école dans son rôle de gare de triage de la future main-d’œuvre du capital.

Il faut bien sûr exiger le retrait de ce « plan étudiant » de la ministre Vidal. Mais sans illusion sur le statu quo, intenable faute de moyens. La société capitaliste construit l’école à son image, et en fait un outil pour que chacun reste à sa place assignée. En même temps, des millions de jeunes d’origines sociales diverses entrevoient sur les bancs de l’école ce que pourrait vouloir dire un accès universel à la culture et au développement de l’esprit critique. Et des dizaines de milliers d’enseignants aspirent à autre chose qu’à trier, exclure ou préparer la jeunesse à la discipline patronale.

On peut donc vouloir autre chose, et militer pour : pourquoi le rejet bien mérité du « plan étudiant » ou de la réforme du bac ne déboucherait-il pas sur un mouvement de la jeunesse, de ceux qui « massifient » les vocations militantes et où toute une génération se forme à l’école de la lutte ? 

1er décembre 2017, Raphaël PRESTON


[179 % cette année, pas loin des 80 %, objectif que l’éducation nationale s’était fixée en… 1984.

[2Brevet de Technicien Supérieur, un diplôme post-bac en deux ans qui se prépare dans les lycées.

[3Institut Universitaire de Technologie, des antennes universitaires de la taille d’un lycée, répartis sur le territoire qui préparent en deux ans au Diplôme Universitaires de Technologie (DUT).

[4Projet de loi relatif à l’orientation et la réussite des étudiants, version de novembre 2017.

[5Application Post-Bac, qui recensait en ligne les vœux de poursuite d’étude des lycéens de terminale puis les affectait dans le supérieur. Remplacé cette année par « Parcoursup »

[6Cette référence à l’orientation est particulièrement odieuse alors que les postes de conseiller d’orientation ont été décimés et que le projet de loi confie cette mission… aux conseils de classe de lycée ! Sans aucune formation ni temps de travail supplémentaire pris en compte…

[7Le privé représente 18 % des étudiants inscrits dans le supérieur.

[9Un tel regroupement en cours à Saclay, en banlieue sud de Paris, concerne les universités de Versailles Saint-Quentin, Evry et Orsay, l’ENS, Polytechnique, Supelec, Centrale, HEC, etc., avec des sites répartis sur trois départements.

[10Un diplôme de Bac+5 professionnel, obtenu en apprentissage. Plus de 10 % des étudiants du supérieur sont en alternance, autant de main d’œuvre qualifié quasiment gratuite.

[11À propos de cette « massification ségrégative » du secondaire voir l’article de Convergences révolutionnaire no 12 « L’école capitaliste : une école pour tous ? » (novembre-décembre 2000).

[12Voir le dossier de Convergences révolutionnaires no 77 « L’éducation en danger » (septembre-octobre 2011).

[13Qui a consisté dans la suppression de tous les travaux pratiques en atelier.

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