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DOSSIER : La valse du temps de travail

Des Trente Glorieuses à aujourd’hui

La réduction du temps de travail au prix de la flexibilité

Mis en ligne le 7 décembre 2020 Convergences

Au milieu des années 1970, une crise économique éclate, précipitée par le choc pétrolier de 1973. Entre le ralentissement économique et les gains de productivité des années 1960, le besoin de nouveaux bras pour servir les machines se réduit. La population active augmente plus vite que les emplois, avec l’entrée sur le marché du travail des premières générations du baby-boom et le développement de l’activité salariée des femmes. Et cela bien que les jeunes prolongent leurs études, que les plus âgés partent plus tôt en retraite et que le gouvernement mette fin aux politiques d’immigration. Le chômage de masse s’installe… et profite à la réduction du temps de travail.

Cette fois, la réduction du temps de travail vient à l’initiative du patronat lui-même et des gouvernements de gauche… comme de droite ! Le patronat voit dans la réduction des horaires un nouvel outil pour imposer une plus grande flexibilité et l’augmentation des cadences.

Le retour de la « gauche » au pouvoir : les 39 heures… et le gel des salaires

Dès le milieu des années 1960, la main-d’œuvre ne manquant plus, le patronat réduit les heures supplémentaires. La durée effective du travail se rapproche progressivement de la durée légale de 40 heures. En 1982, Mitterrand prolonge la tendance, timidement. Après avoir promis les 35 heures dans sa campagne, c’est la semaine de 39 heures qui est instaurée, avec la cinquième semaine de congés payés. Mais charge est laissée aux patrons et aux directions syndicales de négocier les conditions d’application, sur la base d’une loi volontairement floue.

Si dans beaucoup d’entreprises, le travail est effectivement réduit à 39 heures sans perte de salaire, ni heures supplémentaires, cela n’est pas le cas partout. Certains patrons cherchent à grignoter les heures perdues en excluant certains temps de transport ou d’habillage auparavant comptés, en faisant passer les congés d’ancienneté préexistant pour la cinquième semaine de congé, ou encore en instaurant des heures supplémentaires obligatoires. Quand les horaires sont réduits, le salaire n’est pas toujours maintenu, la loi ne l’imposant qu’au niveau du Smic. Selon Pierre Mauroy, alors Premier ministre : « qui dit partage du travail dit simultanément partage des revenus ». Pas question pour la « gauche », que cela coûte aux patrons !

Le plus souvent, c’est par une augmentation de productivité que les patrons se remboursent. Ils en font parfois une condition au maintien du salaire. Les patrons sont également autorisés à aménager plus librement les horaires, ce qu’ils réclamaient depuis des années.

Si les travailleurs sont évidemment preneurs d’une réduction du temps de travail, ce n’est pas à n’importe quelles conditions. L’application des ordonnances donne donc lieu à une série de grèves, parfois avec occupation d’usine. Les travailleurs montrent encore une fois que les luttes sont plus efficaces que des gouvernements, même « de gauche », pour obtenir ce qu’ils veulent.

Entre 1975 et 1983, la durée du travail se sera réduite de 150 heures annuelles en moyenne [1].

En 2000 : les 35 heures servent d’un emballage à l’annualisation du temps de travail

Le temps de travail commence à se réduire à nouveau à partir de 1991, notamment sous l’impact des temps partiels. La droite au pouvoir accompagne le mouvement : dès 1992, par des allègements de cotisations sociales sur les temps partiels ; en 1996, par d’autres allègements pour les patrons qui réduiraient la semaine de travail pour embaucher ou pour prétendument « sauver des emplois » (loi Robien). Le chômage dépasse officiellement les 10 % et la bourgeoisie estime qu’un peu de partage du travail, aux frais de l’État, est un moindre mal. En 1997, 2 000 accords d’entreprise prévoient ainsi une baisse du temps de travail.

En 1998, la gauche plurielle fraîchement élue prend le relai. Les lois Aubry, du nom de la ministre du Travail, instaurent les 35 heures, d’abord au volontariat des patrons (contre cadeaux fiscaux), avant de les généraliser en 2000. Encore une fois, les modalités d’application sont renvoyées à des négociations entreprise par entreprise, au niveau où les travailleurs ont le rapport de force le plus défavorable.

Les 35 heures servent surtout à faire accepter l’annualisation du temps de travail, une vieille revendication patronale. Les employeurs peuvent désormais moduler la durée du travail tout au long de l’année, avec un délai de prévenance réduit. Les travailleurs doivent s’adapter aux aléas des carnets de commande. C’est ce qui permet par exemple à PSA de faire travailler les ouvriers certains samedis, en l’annonçant quelques jours à l’avance, tandis que l’usine est mise à l’arrêt à d’autres périodes de l’année.

Au moment du passage aux 35 heures, les embauches sont loin de compenser la réduction théorique des heures, et ce sont surtout les cadences qui augmentent. Le salaire est le plus souvent maintenu pour les salariés en poste, mais gelé pendant un à trois ans, et pas pour les nouveaux embauchés.

Les 35 heures ne deviennent même pas la durée « normale » du travail. Nombre de patrons maintiennent des régimes à 37, 38 voire 39 heures hebdomadaires en échange de jours de récupération (les fameux RTT) ou optent pour des cycles de travail modulés sur plusieurs semaines. Qui plus est, les lois Aubry inventent le concept de temps de travail « effectif », qui permet de sortir du décompte horaire les temps de pause ou d’habillage. Enfin, le forfait-jour fait sauter la notion même de durée légale du travail pour les cadres et techniciens « autonomes », si bien qu’aujourd’hui six sur dix travaillent 40 heures ou plus et même un sur quatre plus de 45 heures.

Entre 1991 et 2003, la durée du travail s’est réduite de 200 heures annuelles en moyenne. La réduction du temps de travail à la sauce PS-PCF-Vert n’a pas créé beaucoup d’emplois (350 000 selon l’Insee). En revanche, elle a contribué à la dégradation des conditions de travail. Pour une majorité de salariés, 35 heures riment avec flexibilité accrue et intensification du travail. Pas étonnant que l’année 2000 ait vu un pic de grèves liées à leur application dans le privé et à La Poste.

Depuis 2003, le temps de travail augmente

À peine les 35 heures adoptées, il s’est agi pour le patronat de les assouplir. Pour sortir des différentes crises du capitalisme (2001, 2008, 2012), il faudrait « travailler plus pour gagner plus », comme le proposait Sarkozy, avant Hollande et Macron.

Les entreprises de moins de 20 salariés, qui ne devaient passer aux 35 heures qu’en 2002, en sont finalement exemptées. Progressivement, les accords d’entreprise sont autorisés à prendre le dessus sur le Code du travail. Les ouvriers de l’usine Bosch de Vénissieux sont les premiers à en faire les frais : en 2004, par un chantage à l’emploi, Bosch impose de travailler 36 heures payées 35. Viendront ensuite les diverses moutures d’accords de « compétitivité », de « flexi-sécurité » ou de « maintien de l’emploi », mais aussi la défiscalisation des heures supplémentaires derrière le « travailler plus pour gagner plus » de Sarkozy. Si bien que, depuis 2003, la durée du travail a augmenté en moyenne d’une heure par semaine.

Et nous voilà arrivés à l’année de la Covid, avec un président qui, malgré les centaines de milliers d’emplois supprimés, appelle à « travailler davantage pour produire davantage ». Car il faudrait payer les milliards versés aux entreprises. D’un confinement à l’autre, il faut jongler entre le chômage partiel et les heures supplémentaires pour faire le travail des précaires que les patrons ont laissés sur le carreau. Alors que tout devient interdit sauf d’aller travailler, le patronat prépare une nouvelle offensive sur le temps de travail, avec ses « accords » de chômage partiel ou de « performance collective ». C’est le moment pour les travailleurs de se souvenir que ce temps de travail est une affaire de rapport de force entre les patrons et eux.


[1Cet article s’appuie sur les données de Charles Raffin, Hatice Yildiz (Dares), « Depuis 1975, le temps de travail annuel a baissé de 350 heures, mais avec des horaires moins réguliers et plus contrôlés », dans France, portrait social, coll. « Insee Référence », édition 2019. En revanche, il se limite ici aux travailleurs salariés.

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Numéro 134, décembre 2020