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DOSSIER : La guerre d’Algérie et ses suites : non, on n’oublie pas !

La France en Algérie : une colonisation de peuplement

Mis en ligne le 3 mai 2021 Convergences

Si la guerre d’Algérie a tant marqué la société et la vie politique française, ce n’est pas seulement parce qu’elle fut la plus sanglante des guerres coloniales de la France : un million de morts dans la population algérienne, 1,4 million de jeunes du contingent (le service militaire, obligatoire à l’époque) envoyés faire la guerre à un peuple opprimé, en plus des 400 000 militaires de carrière. La guerre d’Indochine, avant elle, avait duré huit ans, de 1946 à 1954 et fait 500 000 morts, avant que les États-Unis prennent la relève pour encore vingt ans de guerre. Mais la guerre d’Algérie compte encore aujourd’hui, outre les intérêts économiques pour la bourgeoisie française, par le fait que la France avait fait de l’Algérie une colonie de peuplement, un million de « Français d’Algérie », les « Pieds-Noirs », qui sont rentrés en France en 1962.

Qui étaient ces Pieds-Noirs ? Comment la politique coloniale française les avait-elle amenés là ? Devaient-ils, aussi inévitablement qu’ils l’ont été dans les faits, devenir une masse de manœuvre pour l’extrême droite ? Ce sont des questions qu’il est aujourd’hui encore bon de discuter.

En Algérie, le choix des colonisateurs a été, dès le début, d’y envoyer des Français, venant de campagnes déshéritées ou des villes après les révolutions de 1848 et 1871. Pour trouver des terres à cultiver, ces colons européens en ont chassé les Arabes et les Kabyles, de multiples façons, grâce à l’appui de l’administration et de l’armée françaises. La conquête de l’Algérie a pris d’entrée cette forme spéciale de dépossession et d’expropriation forcée de la paysannerie, de confiscation de biens de l’État et de terres collectives des villages.

Pour « européaniser » l’Algérie, on y a aussi accueilli des pauvres originaires d’Italie, d’Espagne et de Malte. Pour la plupart d’entre eux, la fortune qu’on leur avait fait miroiter se révéla un mirage. Mais si on compare leurs conditions de vie à celles des populations locales, les petits colons faisaient figure de privilégiés. Pour souder tout le monde derrière des grands colons peu nombreux, la puissance coloniale a su utiliser les différences au sein de la population. En 1870, avec le décret Crémieux, les Juifs algériens se sont vus accorder la nationalité française. Puis en 1889, tous les descendants d’Européens nés en Algérie, Italiens, Espagnols et autres.

Non seulement les grands colons s’appuyaient sur ces divisions pour maintenir leur domination sociale et politique, mais ils distillaient l’idéologie raciste qui servait de justification au colonialisme. Et le poison du colonialisme, du mépris raciste, de l’arrogance des petits-blancs s’infiltra dans toute la société coloniale, au-delà des grands colons, affectant les Pieds-Noirs. Tout en étant pauvres, ils pouvaient mépriser plus pauvres qu’eux.

La société coloniale était de plus en plus dominée par une oligarchie financière richissime. La majorité des terres fut accaparée par quelques milliers de familles de grands colons et, parmi ces familles, quelques dizaines seulement finirent par monopoliser aussi les circuits de distribution, le crédit agricole, la presse et bien sûr la représentation politique. La vigne, le blé, les oranges et le tabac, cultivés dans leurs immenses domaines, et destinés à la métropole, firent leur fortune.

Il est à noter qu’au début des années 1920, bien des Pieds-Noirs pauvres furent dans un premier temps séduits par les perspectives portées par la révolution russe et la Troisième Internationale. À ceci près que la huitième condition d’adhésion à l’internationale, qui stipulait clairement l’obligation pour des militants communistes de lutter sans réserve contre toute forme de colonialisme, constituait un pas infranchissable pour des populations installées en Algérie depuis parfois plusieurs générations. À la suite de la dégénérescence stalinienne des partis communistes, le Parti communiste en Algérie, constitué principalement d’Européens, avançait des options beaucoup moins internationalistes. Dans le meilleur des cas, les militants communistes se disaient vaguement « assimilationnistes », c’est-à-dire réclamaient une égalité de droit pour les musulmans. Surtout pas l’indépendance donc.

La période du Front populaire (1936), puis celle de la fin de la Seconde Guerre mondiale avec la participation du PCF au gouvernement (1945-1947) furent celles où ce parti épousa entièrement la politique coloniale du gouvernement, prix de ces alliances. Puis, face à la guerre d’indépendance, avec l’indécision du PCF, c’est-à-dire sa façon d’appeler à la paix sans se prononcer pour l’indépendance, et surtout sans donner aux contestataires en France ou en Algérie les moyens de réellement mettre en danger la politique impérialiste, les Pieds-Noirs, y compris ceux du bas de l’échelle sociale, se sont retrouvés dans les bras de l’extrême droite. Ce fait qu’une partie consciente et combative des couches populaires d’Algérie n’ait pas su s’unir pour une même perspective sociale et politique, derrière un même parti contre l’impérialisme, laisse un grand sentiment de gâchis.

Au lieu de cela, les Pieds-Noirs pauvres, y compris ouvriers, petits employés, artisans ou autres, ont suivi en masse l’extrême droite faite d’ultras, d’aventuriers, de bandits, de racistes, de militaires, de tout ce beau monde qui se retrouva organisé en 1961 dans l’OAS (Organisation armée secrète), adepte d’opérations terroristes (une partie de cette extrême droite n’avait pas attendu cette date-là pour en mener).

Les objectifs réels des chefs de l’OAS n’étaient déjà plus « l’Algérie française », mais de tenter de constituer l’embryon d’un parti fasciste, capable d’opérer en métropole, avec les Pieds-Noirs rapatriés comme base sociale. L’intégration des rapatriés d’Algérie en France, que la situation économique de l’époque a permis, n’a pas répondu aux calculs et espoirs de l’OAS, fort heureusement. Même si l’extrême droite française d’aujourd’hui en est en partie l’héritière et qu’elle fait toujours systématiquement référence à l’Algérie française.

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