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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 138, avril 2021

Emmanuel Macron et les Déby de la Françafrique

Mis en ligne le 26 avril 2021 Convergences Monde

Parcours d’un aventurier de la Françafrique

Ce qui explique l’extrême longévité d’Idriss Déby, 30 ans de pouvoir au Tchad, ce ne sont pas tant ses qualités de « guerrier » impitoyable (il a de la concurrence en ce domaine) que son sens de la manœuvre politique et sa fidélité à toute épreuve à l’égard de ses parrains français.

Né dans une famille pauvre d’éleveurs Zaghawa – une des principales communautés de la région nord du Tchad –, Déby doit son ascension à l’armée tchadienne, et sa formation aux instructeurs français. Rebelle dans sa jeunesse ? N’exagérons rien : assoiffé de pouvoir. Officier de l’armée, il est entré en rébellion aux côtés d’Hissène Habré quand celui-ci a renversé, en 1982, le président en place Goukouni Oueddei, et que la France s’est fort bien accommodée du nouveau venu. Héros en 1987 dans la « guerre des Toyotas » contre la Libye de Kadhafi (avec le soutien de la France), les chevilles lui enflent, en même temps que son mentor, Habré, flaire le concurrent et que la France voit en lui un interlocuteur potentiel plus docile que le dictateur en place. Sa première tentative de coup d’État en avril 1989 échoue. Réfugié au Soudan, il reçoit le soutien de ses anciens ennemis libyens pour lever une armée parmi les populations semi-nomades du Nord, mécontentes de leur situation, et s’empare de N’Djanema en décembre 1990. Sa fidélité à la France fera sa longévité.

Manne pétrolière et entrepreneur militaire

La découverte d’importants gisements pétroliers dans le sud du pays peu après son accession au pouvoir a considérablement changé la donne au Tchad. Même si une large partie de la rente pétrolière touchée par le Tchad à partir de 2003 a été détournée par le clan Déby, elle a été suffisamment importante pour permettre des investissements dans les services publics (écoles et hôpitaux), qui sont aujourd’hui plus développés que ceux des pays voisins. C’est cependant l’armée qui a touché la plus grosse part du gâteau (40 % du budget lui est consacré) avec plus de matériel et la constitution de corps d’élite, mieux formés, plus nombreux et mieux équipés que la plupart des armées régionales.

Les quelques miettes de la rente pétrolière distribuées pour les services publics ont donc permis au régime de s’assurer une certaine paix sociale pendant quelques années. Et surtout, elles lui ont donné les moyens de se projeter militairement et d’apparaître aux yeux des gouvernements français successifs comme cet « allié fiable » vanté par la diplomatie. Durant le long mandat de Déby, la chair à canon aura été la deuxième ressource naturelle après le pétrole, largement exporté au profit de l’impérialisme.

Depuis des décennies, la France a plusieurs bases militaires au Tchad d’où ses avions peuvent atterrir et décoller sans limites, faisant du pays un gigantesque porte-avion au cœur même de l’Afrique. L’armée tchadienne représente depuis les années 1990, et plus encore depuis l’intervention au Mali en 2012, le principal relais pour les opérations extérieures françaises en Afrique, fournissant une infanterie légère et peu coûteuse, des troupes supplétives dont les morts ne sont pas comptabilisés en France. Ce sont ces troupes qui combattent actuellement les groupes djihadistes comme Boko Haram au Tchad, au Cameroun, au Congo Brazaville, en Centrafrique, au Niger, au Nigeria et au Mali, et qui subissent le gros des pertes. En une seule bataille, à Bohoma en mars 2020, plus de cent militaires tchadiens ont été tués.

Cette sous-traitance militaire a valu à Idriss Déby le soutien sans hésitation de la France face à toutes formes de contestation, qu’il s’agisse des grèves, des manifestations réclamant la fin de la corruption et de la prédation organisée par le clan dirigeant, ou des tentatives de coups d’État de la part de généraux dissidents (souvent issus du même clan que Déby). Ainsi, en avril 2019, c’est l’intervention des Mirage français, déployés officiellement pour « lutter contre le terrorisme islamique », qui ont détruit une colonne rebelle dirigée par le propre neveu d’Idriss Déby, qui approchait dangereusement de la capitale.

Une contestation prolongée

Malgré la manne pétrolière, le régime n’a jamais cessé d’être contesté par une population frustrée de ses droits démocratiques les plus élémentaires et victime des exactions des soudards. En 2016, c’étaient des manifestations lycéennes, brutalement réprimées (plusieurs morts, de nombreux blessés) après le viol collectif (filmé et diffusé sur les réseaux sociaux) d’une lycéenne de seize ans, fille d’un opposant notoire, par des fils de généraux et de ministres.

Avec la chute des cours mondiaux du pétrole, c’est la population qui a dû payer la note : l’armée absorbant le gros du budget, c’est contre les travailleurs de la fonction publique et de l’industrie pétrolière que Déby se retourna, annonçant une réduction de moitié de leurs salaires et primes. Il osait affirmer en 2018 que « la crise, nous l’avons voulue nous Tchadiens. Depuis 2003 où notre premier bateau pétrolier est mis sur le marché international, chaque année les fonctionnaires ont forcé le gouvernement à augmenter les salaires  ».

C’est de là qu’est née une série de grèves, impulsées par une « Plate-forme revendicative syndicale » (regroupement des principaux syndicats du pays), entre 2019 et 2021, culminant dans plusieurs journées de grève générale, paralysant totalement la capitale, à l’instar de la dernière en janvier de cette année.

D’autres catégories s’y sont mises ; en septembre dernier, c’était le personnel de la justice, magistrats, avocats, huissiers, qui étaient en grève après une nouvelle agression de la part des militaires (un colonel condamné pour meurtre s’était enfui du tribunal l’arme au poing en menaçant les magistrats et les gardiens !).

Et en janvier et février dernier, Deby s’est trouvé contesté par des manifestations de rue hebdomadaires contre le sixième mandat qu’il briguait pour la présidentielle dans une élection sans grande concurrence. Manque de chance, le résultat officiel de sa victoire électorale n’a été annoncé que le jour de son décès.

Quelles perspectives pour les travailleurs tchadiens ?

En dépit de l’audience semble-t-il gagnée par cette « Plate-forme revendicative syndicale » qui s’est placée à la tête de la contestation sociale, les travailleurs tchadiens mobilisés restent privés d’un réel débouché politique. La plupart des nombreux partis d’opposition, apparus dans les années 1990 et autorisés par le régime à mener une existence plus ou moins fantomatique à la demande du protecteur français, soucieux d’assurer une image vaguement démocratique, se sont regroupés dans une « Coordination pour la défense de la Constitution » (CPDC) qui dans son premier communiqué présente ses condoléances à la famille Déby avant de demander à la France « de clarifier sa position  » et d’obliger Déby fils à respecter la Constitution de Déby père. En somme, une offre de service élégamment formulée, visant à parer de vertus civiles la nouvelle junte militaire en cours d’installation.

Quant au Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT), que Deby était parti combattre quand il a été tué (on ne sait trop par qui), il s’est formé en 2016 autour d’une dissidence clanique de l’état-major pour la répartition des prébendes. Son chef, un certain Mahamat Mahadi Ali, est un ancien membre du Parti socialiste du temps où il était en exil en France ! Il a aujourd’hui pour protecteur le maréchal Haftar, dont la France elle-même a choisi le camp dans le conflit libyen en cours.

Autant dire qu’entre ce nouveau « guerrier » et un opposant démocrate comme le chef du parti des Transformateurs, Succès Nasra, ancien cadre de la banque africaine de développement recyclé en politique, la France a quelques cartes de rechange.

Les travailleurs et tous les pauvres du Tchad n’ont donc strictement rien à attendre des politiciens, rebelles ou militaires, quels qu’ils soient. Mais ils ont montré dans les dernières luttes qu’ils ne manquent pas de combativité.

25 avril 2021 - Herman Kruze

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