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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 9, mai-juin 2000

Côte d’Ivoire : les travailleurs face au populisme

Mis en ligne le 1er juin 2000 Convergences Monde

Pour la première fois dans l’histoire de la Côte d’Ivoire, l’armée a pris le pouvoir pendant le Noël 1999, en la personne du général Gueï, ancien chef d’état major du régime précédent.

D’emblée celui-ci s’est présenté comme un homme nouveau, intègre et démocrate, lui qui avait été l’artisan des répressions violentes contre les manifestations populaires en 1990 et 1992.

Il est vrai qu’en 1995 il a refusé d’intervenir contre les manifestations de l’opposition politique. Plus exactement il a demandé un ordre écrit au président Bédié, souhaitant que ce soit lui qui porte le discrédit de la répression. Et effectivement, depuis la mort d’Houphouët Boigny, Bédié qui lui a succédé à la tête de l’Etat et représentait exclusivement les intérêts des barons du régime précédent, n’a cessé de dégringoler dans l’opinion populaire en se montrant pour ce qu’il est : à la fois dictatorial et faible, corrompu et incapable.

Un dictateur déconsidéré…

La chute des cours du cacao et du café, ressources principales du pays, et son endettement catastrophique n’ont fait que rendre le pays plus ingouvernable et plus criantes les inégalités sociales. Face à la contestation grandissante des travailleurs et des jeunes, Bédié a choisi de jouer sur l’ethnisme et la xénophobie. Il a lancé une campagne contre les prétendus « faux Ivoiriens », contre certaines ethnies et a fait attaquer ou expulser de nombreux immigrés burkinabés.

La contestation politique n’a fait qu’ajouter à la déstabilisation. Les dirigeants de l’opposition, l’ancien leader du Front Populaire Ivoirien Laurent Gbagbo (lié au PS français) et Alassane Ouattara (ancien premier ministre d’Houphouët puis directeur adjoint du FMI, accusé par le pouvoir d’être un étranger), alliés au sein du Front Républicain ont dénoncé le régime. Des manifestations importantes ont été réprimées. Les journées de grève et de manifestation se sont succédées, allant jusqu’à bloquer la capitale par plusieurs grèves générales des transports. A ce moment, les rapports des représentants de l’Etat français en visite en Côte d’Ivoire étaient très inquiets : l’inspecteur général des armées, Germanos, parlait de « situation explosive » et, en novembre, un rapport de l’Etat major remis à Chirac classait le pays en « zone orange ou danger imminent ».

Le coup final au régime de Bédié a été donné fin décembre 1999 par une mutinerie : celle des petits soldats de la poudrière d’Akouédo. Ces anciens militaires d’une force d’interposition internationale envoyée en République Centrafricaine, réclamaient à leur retour qu’on leur paie les primes promises. En Côte d’Ivoire, les petits soldats sont très misérables et se promènent en guenilles. Du coup l’exemple d’Akouédo a été suivi par des soldats de nombreuses casernes. C’est à la faveur de cette mutinerie que l’ex-général Gueï est apparu comme l’homme providentiel et a pu prendre le pouvoir sans heurt en 48 heures en mettant en place une junte militaire qui a appelé au gouvernement les principaux partis politiques.

… remplacé par un démagogue populiste

Très vite le général Gueï, a montré qu’il comptait s’adjuger un rôle de Bonaparte, jouant sur l’opposition entre les diverses factions comme entre les diverses forces sociales. Il a cherché à apparaître capable d’attaquer les puissants et les corrompus, en fait agissant seulement contre les barons de l’ancien chef d’Etat Bédié. Le pouvoir militaire a remplacé les anciens dirigeants des sociétés d’Etat accusés de vol. Des militaires ont pris d’importantes responsabilités dans les entreprises que détenait le clan Bédié et commandité des audits pour dévoiler les détournements financiers de l’ancien régime accusé d’avoir vidé les caisses du pays vers des comptes en banque suisses. Par cette opération dite « mains propres », Gueï a pu se constituer un trésor de guerre et prendre position dans l’appareil économique du pays. Mais ce n’est certainement pas le remplacement des caciques de Bédié par des militaires ou par l’équipe de Ouattara qui permettra d’en finir avec le clientélisme !

Pour laisser entendre qu’il ne s’agit pas seulement d’un remplacement d’équipe mais d’une lutte contre la corruption, le pouvoir a lancé l’opération « balayer la maison ». Il a fait tout un battage médiatique autour de l’arrestation de policiers pris la main dans le sac en train d’arrêter les taxis populaires pour racketter la population. Ces policiers ripoux ont été montrés à la télévision et renvoyés.

Gueï a, dès son premier jour au pouvoir, eu toute une démagogie sociale totalement nouvelle en Côte d’Ivoire. Sa première déclaration a consisté à affirmer que, devant la faillite des comptes de l’Etat, il interrompait le paiement des dettes auprès des organismes financiers internationaux pour payer les arriérés de salaires des fonctionnaires. Il a annoncé une augmentation de 30 % de la paie des militaires et donné de nombreux gages aux petits soldats. Le régiment de para-commandos, dont la mutinerie a permis le coup d’Etat, a été choisi comme garde présidentielle.

En même temps, le régime a tenu à faire croire qu’il prend en compte nombre de revendications des travailleurs. Par exemple, il a donné satisfaction aux ouvriers de la zone industrielle de Vridi (banlieue d’Abidjan) qui avaient fait grève pour s’opposer à la pratique permanente de travail précaire et dénoncer des chefs du personnel détestés. Ces derniers seraient remplacés et les travailleurs auraient obtenu des emplois fixes. Des étudiants qui avaient été radiés de l’université et avaient perdu leur chambre en cité universitaire pour participation aux manifestations seraient réintégrés. Gueï a même parlé de faire revenir les paysans burkinabés violemment expulsés par Bédié. Il tient un discours selon lequel « il n’y aura plus de privilégiés bien payés qui pourront se permettre de ne pas mouiller la chemise pour le pays ». Et il a choisi de faire un exemple… avec l’équipe nationale de football. Celle-ci, trop rapidement éliminée de la Coupe Africaine des Nations, a été enlevée vers un camp militaire où elle a subi brimades et discours de rééducation.

L’instabilité demeure

Malgré la popularité de Gueï, la crise du pouvoir n’est pas réglée. D’abord il y a les petits soldats qui sont toujours en mouvement et en armes, restent organisés et méfiants. Ensuite il y a les travailleurs et les paysans pauvres dont les problèmes demeurent, évidemment. Enfin la situation politique n’est pas stabilisée malgré la participation des principaux partis au gouvernement car la question de la présidence reste en suspens. Le pouvoir militaire affirme qu’il va organiser de nouvelles élections et a établi un nouveau code électoral mais, du coup, la lutte pour le pouvoir reprend... L’alliance entre les anciens partis d’opposition, le FPI de Gbagbo et le RDR de Ouattara, a explosé. Ils sont maintenant ennemis jurés, au point que le FPI s’allie même à l’ancien parti unique, le PDCI contre Ouattara. Gbagbo a repris la propagande de Bédié sur l’ivoirité et les accusations contre Ouattara d’être un burkinabé qui voudrait diriger la Côte d’Ivoire ! Le FPI, réputé parti de gauche et influent auprès des militants ouvriers, espère ainsi détourner l’agitation sociale vers une campagne raciste qui peut mener aux pires excès.

Dans ces circonstances, il serait indispensable que les travailleurs mettent en avant leur propre programme politique et s’organisent de manière indépendante. La révolte des petits soldats pourrait leur permettre de désarmer la dictature, à condition de s’adresser à eux sur la base des intérêts communs des exploités. La révolte des petits paysans frappés par la chutes des cours du cacao peut également permettre de fonder l’alliance des exploités des villes et des campagnes. Tout l’avenir dépend de la conscience et de l’organisation des travailleurs.

Le 30 avril 2000, Robert PARIS

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