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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 128, septembre-octobre 2019 > DOSSIER : Crise écologique, leurs solutions et les nôtres

DOSSIER : Crise écologique, leurs solutions et les nôtres

Quelques arguments écolos du point de vue des travailleurs

Mis en ligne le 17 septembre 2019 Convergences Société

Faut-il choisir entre bien vivre et protéger l’environnement ?

Prôner la « décroissance » dans un océan de misère est indécent. La moitié de l’humanité plongée dans le dénuement n’a pas eu besoin de bons conseils écolos pour apprendre la « sobriété », c’est le système capitaliste qui l’a imposée, tout en réussissant le tour de force de piller les ressources naturelles jusqu’au point de non-retour.

Dans l’état actuel des sciences et des techniques, pourrait-on produire plus afin d’assurer un standard de vie moderne à toutes et tous (ce qui ne signifie pas singer le mode de vie des bourgeois et petit-bourgeois des pays riches) et en même temps procéder aux économies d’énergie et de matières premières nécessaires à la préservation de l’environnement ?

Selon des scientifiques et ingénieurs réunis dans le projet « négawatt », il serait techniquement possible, en France, d’obtenir une production totalement décarbonée d’ici 2050 sans revenir à la bougie, loin de là. Leurs analyses ne se basent pas sur les critères de « valeur d’échange » capitaliste mais sur les quantités de matières premières et d’énergie utilisées dans chaque branche de production.

Cette étude a ses limites, puisqu’elle évacue le problème de l’organisation sociale, la réalité actuelle du capitalisme. Elle se restreint à la France, un pays riche et développé. Le problème d’un développement écologiquement soutenable est bien plus épineux dans un pays pauvre. Cependant ce type de recherche (et c’est loin d’être la seule) montre que l’humanité a d’ores et déjà les moyens techniques d’organiser la production et sa répartition de manière à satisfaire les besoins sociaux (et pas seulement les besoins solvables) tout en préservant les écosystèmes – en planifiant son « métabolisme » avec la nature aurait dit Marx.

Rationaliser la production n’est pas forcément l’accroître. Certains secteurs nuisibles pourraient rapidement disparaître (l’industrie du luxe en plein essor, les budgets militaires et l’armement, la finance, la publicité, le marketing…), tandis que d’autres pourraient obtenir un surcroît de moyens humains et matériels (éducation, transports en commun, santé…). Dans les pays riches, certaines mesures pourraient permettre à la fois des économies de matière et d’énergie et en même temps un mode de vie plus… riche [1]. En abolissant la division entre la ville et la campagne, mégapoles d’un côté et déserts de l’autre, en régulant les distances domicile-travail, combien d’économies matérielles et de temps libre dégagé ? Combien d’économies de plastique, de métal, de terres rares, d’énergie… et de travail humain en mettant fin à l’obsolescence programmée ?

Les solutions techniques ne manquent pas. Mais leur mise en œuvre impose d’organiser la société autour des besoins humains et non du profit d’une minorité de possédants.

On produit trop ?Alors travaillons moins !

En Europe, la fin programmée du moteur diesel pour voitures individuelles entraîne une vague de licenciements dans l’industrie automobile. L’acte de naissance du capitalisme vert sera le massacre des emplois dans différents secteurs industriels… peut-être pour en développer de nouveaux, mais pas avec les mêmes salariés. Ces licenciements « verts » ne sont pas le résultat inévitable de la « transition » écologique mais une nouvelle offensive patronale.

Les travailleurs n’ont aucune raison d’accepter le moindre sacrifice au nom de l’environnement. Pas plus qu’ils ne devraient tomber dans le piège tendu par les directions syndicales de tenter de démontrer la viabilité, l’innocuité environnementale ou la rentabilité de leur industrie pour défendre leur emploi. Puisqu’il y a urgence à fermer les centrales à charbon par exemple, qu’on fasse payer les grands groupes du secteur pour qu’ils maintiennent tous les salaires jusqu’à la reconversion ou la retraite.

Dans l’automobile, le patronat a prévenu que la transition du moteur thermique à l’électrique (transition qu’on a du mal à qualifier d’écologique) entraînerait la suppression de dizaines de milliers d’emplois. Qu’on partage alors les heures de travail entre les salariés du secteur, sans perte de salaire, sans intensification des cadences ni flexibilisation. Les profits de Renault et Peugeot, accumulés depuis des années, y suffiraient.

Cette revendication de diminution du temps de travail est constitutive du mouvement ouvrier, avec des décennies de bataille internationale pour la journée de huit heures. C’est une réponse au chômage de masse, cette arme patronale de destruction massive des droits ouvriers. Et le temps libre gagné sur l’esclavage salarié représente un moyen d’émancipation – de politisation en premier lieu. C’est aussi une mesure de transition, arrachée par le rapport de force au patronat aujourd’hui, et guide pour l’organisation de la production dans la société future après la prise de pouvoir de la classe ouvrière. Selon Marx : « la réduction du temps de travail est la condition fondamentale de la liberté ».

Depuis plus de 40 ans d’offensive patronale, le temps de travail stagne, voire augmente à la faveur de réformes comme celle des retraites. Tandis qu’une part de plus en plus importante de l’humanité est condamnée à la mort sociale totale ou partielle par le chômage, celle qui est salariée travaille de plus en plus intensément et de plus en plus longtemps. L’épuisement des écosystèmes par la production capitaliste est aujourd’hui un argument supplémentaire pour appuyer la revendication de réduction du temps de travail.

Un rapport du think tank syndical et universitaire « Autonomy [2] » relayé par la presse, démontre le lien entre émissions de CO2 et temps de travail et conclut qu’il ne faudrait pas travailler plus de neuf heures par semaine pour respecter les engagements de la COP 21. Le point de vue très institutionnel de ses auteurs les conduit à tenter de « convaincre » le patronat du bien-fondé d’une telle mesure… Bon courage ! Mais ce rapport a l’avantage de montrer à la fois les possibilités d’une telle revendication et ses limites si on l’isole d’un programme général de lutte contre la bourgeoisie.

Il y a 40 ans, d’autres syndicalistes bien plus contestataires, réunis dans le collectif Adret, avaient publié une étude démontrant, chiffres à l’appui, qu’on pourrait se contenter de travailler deux heures par jour dans une société moderne [3]. Au-delà de toutes les considérations sociales et techniques souvent savoureuses, la condition essentielle que les auteurs rappellent systématiquement est que la production soit orientée vers les besoins et pas les profits.

Fin du monde, fin du mois, même combat

Les suppressions d’emploi sous prétextes verts vont se multiplier. Dans ce genre de confrontation factice entre emploi et environnement, nous serons bien entendu du côté des travailleurs concernés. Mais en dénonçant les mensonges et les impasses des appareils syndicaux et de gauche qui prétendent défendre l’emploi quand en réalité ils défendent une industrie, c’est-à-dire les profits des patrons de cette industrie.

Nous y opposons un programme ouvrier avec des méthodes de lutte, qui contient notamment la réduction du temps de travail sans perte de salaire et l’interdiction des licenciements, ainsi que le contrôle ouvrier sur la production – les salariés eux-mêmes sont les mieux placés pour évaluer l’impact environnemental de leur activité. Un « programme transitoire » avec pour perspective le renversement du capitalisme. La classe ouvrière au pouvoir, le socialisme, est le seul régime qui permettra une véritable planification écologique.

Les mobilisations des jeunes sur le climat ont déjà un impact sur l’opinion. Grèves scolaires, manifestations de masse, blocages de routes ou actions directes, tous les moyens sont bons pour continuer à exercer cette pression. Quels messages ce mouvement peut-il faire passer ? D’abord démontrer l’incapacité des gouvernements à agir de manière un peu tangible, car ils sont incapables d’imposer quoi que ce soit aux grands groupes capitalistes. Ensuite dénoncer ces grands groupes qui sont responsables du saccage de la nature et leurs manœuvres pour promouvoir un « capitalisme vert ». Enfin défendre l’idée qu’on ne manque ni de diagnostics ni de solutions techniques ou scientifiques, mais que ce qui bloque c’est avant tout l’organisation sociale.

En s’adressant non pas aux gouvernements, aux institutions ou aux conseils d’administration des grands groupes, mais plutôt à la population en général, aux travailleurs, le mouvement des jeunes pourrait montrer qu’écologie ne rime pas avec taxes et licenciements. Qu’au contraire, en luttant pour leurs revendications de classe, les travailleurs ouvriraient la possibilité d’un futur où la destruction de l’environnement serait sinon évitée du moins limitée. Voilà l’urgence !


[1On retrouvait ces raisonnements sous une forme plus détaillée il y 40 ans dans la Lutte de classe, no 75 (mensuel de Lutte ouvrière) :  Productivisme, “société de consommation” ou libération de l’homme ? » mai 1980.

[2« The ecological limits of work » par Philipp Frey, Autonomy, avril 2019.

[3Travailler deux heures par jour, collectif Adret, Seuil, 1977.

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