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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 128, septembre-octobre 2019 > Éducation nationale

Éducation nationale

Enseignement professionnel

Le mépris pour les enfants des classes populaires

Mis en ligne le 17 septembre 2019 Convergences Politique

À défaut de tenir compte de l’avis des intéressés (enseignants, élèves, parents), la réforme des écoles et des lycées a donné lieu à débat et vote à l’Assemblée nationale et au Sénat. Rien de tel pour la « voie professionnelle ». Blanquer a imposé sa réforme par décret. La tenue d’un débat parlementaire a beau ne pas changer grand-chose – on l’a vu avec la réforme du lycée –, c’est tout de même significatif de la façon dont le ministère considère les élèves et enseignants des lycées professionnels.

De moins en moins d’enseignement général

Une des caractéristiques de la réforme de l’enseignement professionnel est une importante diminution des horaires des matières d’enseignement général. On passe ainsi, en Bac pro, de 1 370 heures d’enseignement général sur trois ans à 996 heures, soit une baisse de 27,3 %. Dans le même temps, l’enseignement professionnel passe de 1 320 ou 1 236 selon les filières à 1 260, soit respectivement une baisse de 4,5 % et une hausse de 1,9 %.

On est loin de la situation qui prévalait depuis les années 1980 où l’enseignement général représentait la moitié des cours dispensés aux élèves de la voie professionnelle en formation initiale.

Dans la même veine, les textes officiels font désormais de l’enseignement en « alternance » la base de l’enseignement professionnel : « L’organisation générale de la voie professionnelle scolaire est fondée sur l’alternance entre temps de formation en classe et temps de formation en milieu professionnel ». [1]

Instaurées en 1979, ces « périodes de formation en milieu professionnel » (PFMP) n’ont cessé de prendre de l’importance. Elles atteignent maintenant plus d’un mois et demi par an en Bac pro. Les entreprises seraient des lieux possibles de formation ? L’expérience l’a largement démenti : même si les élèves apprécient souvent de sortir des salles de classe, dans la majorité des cas, c’est pour jouer les utilités. Par exemple, dans les sections vouées à la vente et au commerce, les entreprises préfèrent les semaines précédant Noël : les élèves y apprennent effectivement à... faire des paquets-cadeaux, parfois aussi à s’occuper des clients, mais le plus souvent tout seuls, servant dans tous les cas à suppléer l’embauche de personnel. Rappelons que ces PFMP ne coûtent rien aux entreprises puisque les stages ne doivent être rémunérés que s’ils durent plus de deux mois – et ils sont alors payés à peine plus de 500 euros en moyenne pour 35 heures hebdomadaires.

Des enseignements « light » pour les classes populaires

Depuis les années 1980 et jusqu’il y a dix ans, même si le propos était en grande partie hypocrite, l’institution prônait l’enseignement général comme condition de l’accès à la culture pour tous. Les nouveaux textes le réaffirment tout aussi hypocritement [2]. Sauf qu’une part non négligeable de l’enseignement général devra s’effectuer en « co-intervention » entre le professeur de mathématiques ou de français et un enseignant du domaine professionnel, ce qui est une façon d’affirmer la subordination de l’enseignement général aux besoins professionnels... L’horaire en Bac pro passe ainsi de 2 heures de maths par semaine à une heure et demie, à laquelle s’ajoute désormais une heure de co-intervention qui, par définition, est orientée vers les besoins professionnels. En français et histoire-géographie et EMC (enseignement moral et civique), dont les cours sont assurés en lycée professionnel (LP) par le même prof, une heure des 4 heures et demie hebdomadaires devient de la co-intervention en atelier où il sera davantage question de rédaction de lettre de motivation et de CV que de l’étude des grands classiques de la littérature !

Bien entendu, tout cela se traduira très vite par des suppressions de postes d’enseignants. Mais la réforme n’est pas mise en place pour des raisons seulement comptables. Il s’agit pour Blanquer – rappelons que ce dernier était à la manœuvre au ministère bien avant de devenir ministre – de réduire le temps passé à l’école par les enfants des classes populaires et de les mettre au plus tôt entre les mains des patrons avec une formation minimaliste.

Il y a dix ans, un Bac pro nécessitait au total 4 ans d’étude, les 2 premières étant consacrées à obtenir le BEP (Brevet d’études professionnelles). En 2009, la précédente réforme des LP a réduit le temps de formation à 3 ans pour le Bac pro, tandis que le BEP devient une certification décernée par l’établissement. La hiérarchie insistait alors déjà sur les passerelles permettant de réorienter les élèves « vers le bas », c’est-à-dire des Bac pro vers les CAP (certificats d’aptitude professionnelle) et, d’une façon générale, de la formation initiale vers l’apprentissage. Les lycées professionnels étaient poussés à créer des sections d’apprentis. Dans les établissements de l’académie de Bordeaux, par exemple, tout le monde savait que, pour avoir un avis favorable du Rectorat à la création d’une formation, il était nécessaire de la prévoir en CAP et en alternance...

Malgré les pressions, le chantage à la suppression de postes, beaucoup de LP avaient refusé de créer ces sections d’apprentis. Avec la dernière réforme Blanquer, l’administration n’a plus besoin de l’accord des établissements : la « mixité des publics » – entendez par là la présence de lycéens et d’apprentis dans les mêmes classes – est inscrite dans les textes. Ce qui pose évidemment d’énormes problèmes de fonctionnement : en LP, les lycéens suivent des cours dans leur établissement pendant 28 semaines par année scolaire, contre 20 pour les apprentis. Problème insoluble sans s’en prendre aux conditions de travail des enseignants – le ministère avait déjà, en 2000, voulu annualiser les horaires des enseignants de LP et la hiérarchie ne cesse de rappeler que les enseignants sont des fonctionnaires qui, comme tels, ne disposent que de cinq semaines de congés annuels...

En 2000, les attaques du ministère avaient déclenché une des plus grandes grèves ayant jamais eu lieu en LP. Le ministre de l’époque, Claude Allègre, avait sauté. Pour l’instant, la réforme Blanquer crée des crispations dans les LP mais pas de bagarres. Mais il n’est pas dit que les profs en restent là et ne fassent pas comme leurs collègues d’il y a vingt ans !

Jean-Jacques Franquier


[1Note de service du ministère de l’Éducation nationale n° 2019-023 du 18 mars 2019.

[2« Dans la voie professionnelle, l’enseignement général participe de la culture générale du futur citoyen et du professionnel qu’il soit artisan, technicien, ouvrier qualifié, employé », affirme ainsi fièrement le texte cité dans la note précédente.

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