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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 128, septembre-octobre 2019

Hong Kong : avis de tempête sur l’Asie ?

Mis en ligne le 17 septembre 2019 Convergences Monde

Trois mois après le début du mouvement qui a mis à intervalles réguliers des centaines de milliers de personnes dans la rue, la rentrée de septembre se fait tout aussi explosive. Les actions et initiatives spontanées se multiplient : le 2 septembre, à la suite d’un week-end de manifestations interdites et de violents affrontements avec la police, des salariés de Cathay Pacific se mettent en grève en soutien à leurs collègues licenciés ; des hospitaliers se montrent ouvertement solidaires de la protestation ; des milliers d’étudiants et de lycéens boycottent la rentrée des classes. De quoi donner des frissons à Pékin au lendemain du 30e anniversaire du massacre de Tian’anmen.

En visite en Chine accompagnée d’une belle brochette d’entreprises (Volkswagen et la Deutsche Bank, entre autres), Angela Merkel a appelé les protestataires au « dialogue » avec l’exécutif hongkongais. Un preuve de plus que les soi-disant démocraties occidentales n’ont rien à faire des droits et des libertés, surtout quand leurs intérêts commerciaux sont en jeu.

« Cinq revendications, pas une de moins »

Le 3 septembre a fuité l’enregistrement d’une session privée où Carrie Lam, cheffe de l’exécutif de la région administrative de Hong Kong, rassure des patrons sur la situation et avoue que Pékin est aux manettes. Cela n’étonne personne. Depuis le début de la mobilisation, c’est bien le pouvoir central chinois qui est dans le viseur des manifestants. Et pour cause, la majeure partie de la population voit les réformes entreprises par l’exécutif hongkongais comme des offensives de Pékin pour limiter les libertés individuelles et les droits démocratiques relatifs dont jouit la population de Hong Kong et dont sont privés les habitants du continent.

Le lendemain, 4 septembre, Carrie Lam annonce le retrait du projet de loi autorisant les extraditions vers la Chine. Ce retrait, c’est ce qu’avaient exigé les quelque 2 millions de Hongkongais descendus dans la rue dès le 16 juin. Depuis, la mobilisation n’a pas perdu en intensité et les revendications se sont élargies. « Pas assez, trop tard », lui répondent à juste titre les Hongkongais. Ils ont réussi à faire reculer Pékin mais ne sont pas dupes. Carrie Lam feint de jouer la carte du dialogue et de l’apaisement. Des miettes et du vent.

Les autres revendications, quant à elles, sont toutes rejetées, notamment celles liées à la répression policière.

Ce n’est pas la première fois que les Hongkongais se mobilisent pour faire reculer l’exécutif : en 2014, les 79 jours d’occupations et de blocages de la « Révolution des parapluies » avaient pour objectif d’exiger un véritable suffrage universel [1]. Sans obtenir gain de cause. Dans la continuité, les cinq revendications [2] ayant émergé en 2019 comptent donc également la possibilité pour les Hongkongais d’élire directement leurs représentants. Par ailleurs, les occupations statiques ayant échoué en 2014, les jeunes manifestants, qui ne manquent ni d’expérience ni d’imagination, adoptent une nouvelle tactique, résumée par l’expression « beWater », consistant à être le plus mobile possible et à privilégier les actions directes rapides pour semer la police.

Mais le pouvoir de Pékin et l’exécutif hongkongais travaillent ensemble pour réprimer le mouvement de contestation. « Ceux qui jouent avec le feu périront par le feu », menace le gouvernement central. Plus de 1 100 manifestants ont été arrêtés depuis le début du mouvement. Pékin n’hésite pas à les traiter de séparatistes et de terroristes ou à envoyer la mafia locale, les Triades, les tabasser... et qualifie le mouvement de « Révolution de couleur ». Entendre : dirigée par l’Occident et par les États-Unis en particulier, surtout dans le contexte de guerre commerciale les opposant depuis plusieurs mois à la Chine. Les canons à eau de technologie française, et plus largement l’arsenal répressif utilisé, sont inédits. Pas surprenant que la frange la plus radicale du mouvement, n’hésitant pas à s’affronter avec la police, soit massivement soutenue par la population.

Le recul sur le projet de loi ne doit pas faire illusion. Loin de calmer le jeu, la Chine fait planer le spectre d’une répression armée, faisant la publicité des opérations militaires antiémeutes que ses quelque milliers de soldats effectuent à Shenzhen, ville qui se trouve à une dizaine de kilomètres de Hong Kong. Cela dit, la crainte d’un nouveau Tian’anmen n’entame pas la détermination des manifestants.

Les craintes de la bourgeoisie

Le 5 août dernier, les Hongkongais ont répondu à l’appel d’une grève générale. Plusieurs secteurs ont été touchés : banques, administrations, transports. On estime à plusieurs dizaines de milliers la mobilisation. Quand ils ne pouvaient pas faire grève en raison de la juridiction [3], les salariés ne se sont simplement pas présentés sur leurs lieux de travail.

Une mobilisation est sortie du lot : celle des salariés de Cathay Pacific, première compagnie aérienne du monde pour le fret et dixième pour le transport de passagers. Pékin n’a alors pas tardé à faire pression sur la compagnie : chaque employé soupçonné de soutenir le mouvement pro-démocratie risque d’être interdit de vol voire licencié. La direction de Cathay Pacific (dont un vol sur cinq est à destination ou en provenance de la Chine continentale) s’est rapidement pliée à la volonté de Pékin. Et début septembre s’organisaient déjà des rassemblements en solidarité des collègues réprimés.

En tous cas, les autres entreprises de Hong Kong ont compris le message. Le 10 août, des officiels chinois réunis à Pékin avaient invité des centaines de patrons à exprimer explicitement leur soutien à l’exécutif hongkongais. Après la grève du 5 août, la participation de plus en plus massive de leurs salariés aux événements et l’incapacité de Carrie Lam à trouver une sortie de crise, les intérêts de la bourgeoisie hongkongaise sont de plus en plus menacés. Le milliardaire Li Ka-Shing, 28e fortune mondiale selon le magazine Forbes, publie alors des messages dans les journaux pour « mettre un terme à la colère et à la violence commise, au nom de l’amour ». Les firmes occidentales ne sont pas en reste. Des banques comme HSBC (groupe bancaire international britannique) lui emboîtent le pas.

Si les Hongkongais ne rentrent pas vite chez eux, cela ne risque-t-il pas de compromettre les calculs financiers de la bourgeoisie chinoise et mondiale, sans compter un risque de contagion possible aux centaines de millions d’exploités de Chine continentale ? Perspective catastrophique ! Une peur que la grande bourgeoisie hongkongaise partage d’ailleurs avec ses alter-ego occidentaux.

Tant que la place financière internationale qu’est Hong Kong restera stable, répression ou pas, Trump, Macron et compagnie dormiront sur leurs deux oreilles. Rassemblés lors du G7 à Biarritz fin août, ils n’ont eu qu’un très discret message pour la Chine : « éviter les violences ». Trump quant à lui appelle à « agir avec humanité », tandis que le Medef invite l’ambassadeur de Chine sans évoquer le dossier Hong Kong. Comprendre : on laisse la Chine gérer tant que les intérêts financiers et économiques sont bien gardés. Les capitalistes occidentaux retiennent pour le moment leur souffle, en attendant que passe la tempête.

Depuis maintenant trois mois, près du tiers de la population est dans la rue

Depuis le début du mouvement, les centaines de milliers de manifestantes et manifestants avancent leurs propres slogans. Des dizaines de milliers de jeunes sont en première ligne dans les mobilisations et sont bien déterminés à ne pas concéder une miette au régime de Pékin. Ils voient le régime chinois pour ce qu’il est : une dictature féroce qui cherchera à les assujettir par tous les moyens. Leur détermination ne fait que se renforcer. Il s’agit de défendre les plus basiques des droits démocratiques : le droit de se rassembler, de manifester, d’élire ses propres représentants, et de constituer des syndicats indépendants.

D’ailleurs, leurs revendications démocratiques contre le pouvoir du PCC peuvent être celles des dizaines de millions d’ouvriers entassés à Shenzhen et dans la rivière des perles, poumon industriel de la Chine à seulement 10 km de Hong Kong. Elles peuvent également avoir un écho à Taïwan, que la Chine de Xi Jinping considère comme étant une province qui tôt ou tard sera pleinement chinoise. Les dés sont loin d’être jetés.

Si la lutte des quelque deux millions de Hongkongais pour les droits démocratiques n’est pas exempte d’illusions pour bon nombre d’entre eux, surtout quand ils se réfèrent aux démocraties occidentales, elle est éminemment politique tout en faisant écho aux autres contestations au long cours dans le monde. La population de Hong Kong n’a que sa détermination et son courage. Mais ils sont de taille. Et si les capitalistes chinois et hongkongais craignent quelque chose, c’est bien la contagion possible aux exploités de Chine continentale… et d’ailleurs !

6 septembre 2019, Myriam Rana


Hong Kong reste stratégique pour la bourgeoisie

Bien qu’occupant une place économique en Chine de moins en moins importante en comparaison de sa voisine Shenzhen ou de Shanghai, Hong Kong est la huitième entité commerciale et le troisième centre financier au monde. La région permet aux entreprises chinoises d’être cotées en bourse et de s’ouvrir ainsi aux capitaux étrangers. C’est également une porte d’entrée pour les entreprises étrangères vers le marché chinois, en raison de son autonomie juridique par rapport au pouvoir centralisé en Chine. Selon le Conseil de développement du commerce de Hong Kong, 60 % des investissements étrangers en provenance de Chine passent par Hong Kong. La région est également la plus grande source d’investissements directs étrangers en Chine continentale, toujours selon la même source.


De l’empire britannique à l’emprise de la Chine

Hong Kong est passée sous domination britannique au terme de la Première guerre de l’opium (1839-1842), lorsque l’Empire chinois la cède officiellement au Royaume-Uni. Sa position est stratégique puisqu’elle se trouve à l’embouchure de la rivière des Perles qui mène à Canton, alors seul port de Chine autorisé au commerce extérieur. Après la rétrocession, la politique du « un pays, deux systèmes » est censée permettre d’ici d’opérer une transition d’un « régime capitaliste vers un régime communiste ». Hong Kong dispose d’une monnaie propre (dollar HK) et de droits démocratiques basiques dont celui de fonder des syndicats indépendants.


Une bombe d’inégalités

Dans les manifestations et grèves, ce sont surtout des salariés d’administrations et d’entreprises privées, de services ou transport, et des étudiants. L’essor économique de la région se fait bien sur le dos des travailleurs. Malgré un taux de chômage officiel quasi nul, près de 920 000 Hongkongais travaillent mais restent pauvres.

La partie visible de cet iceberg d’inégalités est le prix du logement qui devient inaccessible pour les jeunes et les précaires : le loyer coûte 80 % de plus qu’il y a dix ans et le prix du m2 a doublé pour atteindre 22 000 euros. Résultat, plus de 200 000 pauvres s’entassent dans des « maisons-cages », sorte de cercueils où l’on ne peut même pas se tenir debout. Sans parler des appartements divisés par des parois ou des grilles.

Selon le rapport 2018 de l’ONG Oxfam, Hong Kong fait partie des villes où les inégalités sont les plus extrêmes. 20 % de la population vit sous le seuil de pauvreté (un enfant sur quatre, une personne âgée sur trois) tandis que c’est l’un des territoires les plus riches de la planète (PIB par tête, juste après la Suisse : 11e mondial).


[1Les Hongkongais n’élisent que 35 des députés du Conseil législatif de Hong Kong, les 35 restant étant désignés par un collège de patrons et des organismes professionnels, souvent directement liés à Pékin.

[2Les autres revendications : retrait définitif du projet de loi, libération sans inculpation des manifestants, retrait de la qualification d’émeute de la manifestation et enquête indépendante sur les violences policières.

[3Les grèves à caractère politique sont passibles de licenciement.

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Numéro 128, septembre-octobre 2019

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