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Archives > Convergences révolutionnaires > Numéro 130, janvier-février 2020 > Dans le monde

Dans le monde

Algérie

Nouveau président ou pas, le Hirak est toujours là

Mis en ligne le 21 janvier 2020 Convergences Monde

Ce vendredi 17 janvier les manifestants étaient encore là dans les rues d’Alger et de nombreuses autres villes, insensibles à l’appel au dialogue bidon du nouveau président, Abdelmadjid Tebboune, que l’armée a enfin réussi à faire élire il y a un mois par une minorité de votants (60 % d’abstentions). De même que le mardi précédent, les étudiants avaient repris leurs propres manifestations, comme depuis des mois. Certes les manifestations de ces derniers vendredis sont moins nombreuses que celle du printemps et de l’automne 2019. Et à Alger, ce vendredi 19 janvier, la police avait toute la matinée quadrillé le centre-ville, arrêtant arbitrairement des manifestants potentiels. La manifestation n’était autorisée qu’à partir de l’après-midi, ou des milliers de participants ont pu enfin se rassembler, criant notamment, d’après le reportage du journal algérien El Watan, « Tebboune est un président fantoche ramené par les militaires. Il n’a pas de légitimité. Le peuple s’est libéré, c’est lui qui décide. Gouvernement civil ! », ou réclamant la libération des manifestants arrêtés au cri de « Relâchez les détenus, ils n’ont pas vendu de cocaïne ». Une ironie perfide envers le nouveau président, dont le fils a été jeté en prison en juin 2018 pour participation à un trafic (surnommé le scandale cocaïne, mêlant trafic de drogue et immobilier) impliquant plusieurs notables ou fils de notables du régime.

Faire du neuf avec du vieux ne trompe pas

Le nouveau président, si mal élu, n’est pas un inconnu : il sort tout droit du sérail. Membre de la direction du FLN (l’ancien parti unique) il fait partie de ces hommes du régime dont les manifestants demandent depuis des mois « qu’ils partent tous », puisqu’il a été plusieurs fois ministre, et même premier ministre (certes viré au bout de quelques mois à peine) sous Bouteflika. Comme n’étaient pas plus nouveaux les autres candidats qui s’étaient présentés au scrutin présidentiel du 12 décembre. Il était seulement, parmi eux, celui qui avait le soutien de l’armée, le candidat choisi.

Il avait promis de renouveler la politique par un gouvernement de technocrates. Un tiers des ministres qu’il a nommés sont d’anciens ministres de l’époque Bouteflika.

Alors qui va croire aux annonces qu’il vient de faire, samedi 19 janvier, lors du deuxième réunion du Conseil des ministres de son gouvernement, et surtout à leur effet bénéfique sur le niveau de vie de la population et le chômage : du blabla sur un plan d’urgence pour les hôpitaux et la lutte contre les importateurs qui pratiquent des surfacturations, la promesse de mettre en place un guide statistique pour promouvoir le production nationale et de tenir des assises nationales pour l’élaboration d’une politique industrielle nationale répondant aux besoins. Des assises avec les patrons on présume. Et il est vrai que parmi les signes d’ouverture qu’il a donnés en libérant un certain nombre de prisonniers, il a fait libérer l’un des plus grands patrons d’Algérie, Issad Rebrab, le patron du groupe Cevital basé essentiellement en Kabylie, et possédant quelques entreprises en France, dont le groupe Brandt. L’alter ego de Rebrab, l’autre grand patron Ali Haddad également arrêté par le général Gaïd Salah, est, lui, maintenu en prison : dans le monde des puissants d’Algérie, on n’est pas tous du même clan.

Quoi de neuf, franchement ? Quant à l’appel qu’a lancé Tebboune aux autres forces politiques, aucun des partis dits « démocrates » n’a eu envie d’y répondre de peur de se déconsidérer. Ceux-ci, en tout cas les deux principaux partis s’affirmant démocrates, le RCD (Rassemblement pour la culture et le démocratie) et le FFS (Front des forces socialistes, très divisé de fait depuis la mort de son chef historique Aït Ahmed) se sont regroupés avec la Ligue algérienne des droits de l’homme et quelques autres petits partis dans un Pacte de l’alternative démocratique (PAD) qui appelle pour le 25 janvier prochain à des Assises de la démocratie, ouvertes « à tous ceux qui adhèrent au projet de l’incontournable transition démocratique et l’impératif historique d’un processus constituant souverain, d’une part, et qui rejettent, d’autre part, la mascarade de la dernière présidentielle ». Pas de quoi passionner ni les jeunes qui participent aux manifestations du Hirak pour en finir avec la politique qui se décide en dehors du peuple, ni les travailleurs qui n’ont rien à attendre de démocrates chauds partisans du libéralisme économique à tout crin, comme ceux du RCD.

Colère sociale et revendications économiques étroitement liées

Le Hirak est loin d’être terminé. Car le rejet du régime dans son ensemble est toujours là, et les manifestants aussi. C’était Bouteflika qui incarnait le règne des voleurs et était au centre des slogans des manifestants. Dégagé de la scène, c’était au chef d’état-major de l’armée, Gaïd Salah, nouvel homme fort du régime, de faire l’objet des « dégage, dégage ». Il est mort fin décembre, après avoir réussi à organiser cette élection présidentielle. L’armée, toujours ossature du pouvoir algérien, n’a semble-t-il eu aucune peine à le remplacer. Et dans les quolibets des manifestants, c’est aujourd’hui le nouveau président, Tebboune, façade publique du régime, qui tient la vedette.

Les manifestations de ce mois de janvier sont peut-être moins nombreuses. Mais la défiance vis-à-vis du régime est visiblement toujours aussi grande. Et les centaines de milliers, voire les millions de jeunes, de travailleurs ou de chômeurs qui y ont pris part n’ont pas changé, voulant plus de démocratie, de liberté et de moyens de vivre. Comment faire pour qu’ils s’organisent eux-mêmes, pour devenir une véritable force politique ? Comment faire pour regrouper sur une politique ouvrière de classe tous ceux qui, au travers de ce mouvement toujours en cours, sont devenus à leur façon des militants. C’est bien plus facile à dire qu’à faire. Surtout vu les faibles forces du mouvement révolutionnaire.

Mais la colère est toujours là, qui se mesure non seulement à la persistance des manifestations mais aussi aux luttes sociales qui se sont multipliées ces derniers temps en Algérie, tout au moins si on en juge par les quelques exemples que l’on a pu lire dans les récents reportages en la matière des journaux algériens.

Le 15 janvier, par exemple, les travailleurs du groupe de travaux publics ETRHB appartenant au magnat Ali Haddad (celui qui est toujours en prison) faisaient un sit-in devant le tribunal d’Alger auquel ils demandent d’imposer le versement de leurs arriérés de salaire. Car depuis sept mois l’administrateur nommé par l’État pour remplacer le patron emprisonné ne leur a pas versé un sou. « Où sont les promesses de l’État ? », « les salaires sont une priorité sur les autres dettes », pouvait-on lire sur leurs pancartes.

Début janvier, c’était dans une entreprise de fabrication et de commercialisation d’engins de manutention, dans la banlieue de Constantine (à l’ouest du pays) que les ouvriers se sont mis en grève pour exiger l’augmentation de salaire qu’on leur avait pourtant promise depuis décembre.

Et c’est pour la préservation de 800 emplois menacés par un projet de restructuration que les travailleurs du complexe de matériel agricole de la ville de Sidi Bel-Abes (dans l’est algérien, au sud d’Oran) sont entrés en lutte la semaine dernière.

Car pour les travailleurs, revendications démocratiques et revendications sociales sont étroitement liées.

20 janvier 2020, O.B.

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