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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 56, mars-avril 2008 > Après les chassés-croisés des élections municipales : où va l’extrême gauche (...)

Après les chassés-croisés des élections municipales : où va l’extrême gauche ?

Lutte ouvrière : pour quelques élus de plus… cher payé !

Mis en ligne le 21 mars 2008 Convergences Politique

« Arlette offre ses services... au PS  » titrait Le Parisien du 16 novembre 2007. « Arlette Laguiller prête à rouler pour les socialistes » rajoutait le même jour sur son site internet Le Figaro. Dès qu’il a été connu, le tournant à 180° opéré par Lutte ouvrière commençait à alimenter l’ironie de la presse mais aussi sa satisfaction et surtout celle des notables de la gauche.

Un retournement...

Cette brutale volte-face a marqué toute la campagne. « Arlette soutient Stievenard et le PS » titrait en manchette la Une de la Voix du Nord du 23 février, lors de la tournée de la porte-parole de LO dans la région. La veille, le même quotidien s’étonnait de ce « recentrage, pour des militants d’extrême gauche très critiques dans un passé encore récent à l’égard des élus socialistes dont ils refusaient par exemple de serrer la main à l’époque où LO disposait d’un groupe au conseil régional, de 1998 à 2004 ? » À Villeneuve-d’Ascq, banlieue ouvrière de Lille, Lutte ouvrière avait eu 12 % des voix en 2001 et trois conseillers municipaux. Il lui en restera zéro. Le maire sortant, Jean-Michel Stievenard, était d’autant plus content de les avoir ralliés cette année à sa cause, jusqu’à promettre à l’un d’eux un poste d’adjoint, qu’il était gêné sur sa gauche par la liste montée par un des responsables du PC, conseiller municipal sortant (liste à laquelle s’associait la LCR) et mis en péril non pas par la droite mais par son semblable : le maire socialiste de la ville de 1977 à 2001, passé à la Gauche républicaine et héraut du non à la constitution européenne, désireux de reprendre sa place (ce qu’il est en bonne passe de faire, ayant pulvérisé au premier tour les scores de son successeur).

Le meeting tenu dans l’Oise en commun par Arlette Laguiller et Julien Dray n’est pas non plus passé inaperçu. Il avait pour but de soutenir la liste socialiste de Compiègne. Sans succès finalement puisque le couperet est tombé dès le premier tour au ras du candidat LO, 8e de cette liste qui n’a eu que 7 élus. Dray en profitait pour se féliciter une fois de plus de voir Arlette devenir raisonnable. Et de faire la promotion de son idée de coalition Arc-en-ciel qui irait du Modem à l’extrême gauche. « Dans le passé, François Mitterrand l’a fait avec les communistes : pourquoi ne le ferait-on pas aujourd’hui avec l’extrême gauche ? » . Pour la laminer à son tour ?

...que rien ne justifie dans la situation politique et sociale

Au départ, ce n’est que par le souci de maintenir le rayonnement et les activités de Lutte ouvrière que le texte d’orientation sur les élections municipales écrit début octobre , et adopté par la majorité du congrès deux mois plus tard, justifiait le nouveau cours : « obtenir des élus municipaux est extrêmement important pour notre rayonnement politique. Ces élus sont un point d’ancrage dans une ville et l’axe autour duquel peuvent graviter nos activités locales » . Dans ce but, concluait le texte, nous devrions à la fois présenter le plus de listes Lutte ouvrière possible, mais aussi être « ouverts à toute proposition d’alliance, que nous étudierons en fonction des situations, des rapports de forces locaux et des possibilités d’élus que ces alliances pourraient réellement nous ouvrir. Nous n’avons en effet aucun intérêt à conclure des alliances sur un programme d’accords avec nos éventuels alliés si cela ne nous permettait pas d’avoir des élus, voire nous en empêchait » .

Pas un mot alors de ce qui allait devenir le principal axe de campagne de LO dans cette élection : la nécessité de « l’Union de toutes les forces de gauche » face à Sarkozy. Au contraire même, ce texte d’orientation se contentait d’ironiser sur le seul souci de cette gauche pour les municipales : se disputer les sièges. « Dans bien des villes dirigées actuellement par le PC, le PS est tenté de lui ravir la première place, c’est-à-dire la mairie. Par exemple, lui faire concurrence au premier tour, en espérant arriver en tête afin qu’une unification au deuxième tour pour remporter la majorité municipale place le PS devant le PC » .

Mais les compromis prétendument tactiques ont leur prix politique. Et il a bien fallu justifier ces alliances.

Non, non, ce n’est pas pour avoir des élus, écrivait Lutte ouvrière du 22 novembre 2007. Mais « nous ne voulons pas que, dans la situation politique actuelle, nos listes puissent nuire aux listes de gauche » . Du souci de ne pas nuire à la gauche, on a glissé à la nécessité de l’aider à « reprendre des municipalités » perdues en 2001, « voire pour en gagner » . Cette gauche pour qui la conquête des municipalités est à la fois un gagne-pain et un tremplin pour revenir au gouvernement y gérer les affaires de la bourgeoisie. De l’objectif de « tenter de nous présenter dans un maximum de villes » tout en discutant « de nos participations éventuelles sur des listes de gauche » (LO du 7 décembre 2007 ), on a glissé au souhait qu’il y ait, « dans les circonstances politiques actuelles […] dès le premier tour une union de toutes les forces de gauche » . Les listes Lutte ouvrière n’étaient devenues qu’un pis aller, seulement « si le Parti Socialiste, le Parti Communiste ou les deux refusent cette alliance et préfèrent la division » (LO du 25 janvier 2008).

Les circonstances politiques actuelles sont celles des attaques en règle du gouvernement et du patronat contre la classe ouvrière, contre les chômeurs, les retraités, toutes les couches populaires frappées par la multiplication des franchises médicales, la réduction des budgets des hôpitaux, la détérioration des services publics. Mais la situation est marquée aussi par le fait que la gauche institutionnelle, en premier lieu les dirigeants du Parti socialiste, approuvent sur le fond ces mesures… même s’ils disent (comme Hollande au moment de la grève des cheminots) qu’ils les feraient passer plus en souplesse, avec moins de grèves, car ils négocieraient mieux avec les dirigeants syndicaux.

Mais, dès lors qu’on marchandait des strapontins sur ses listes, il n’était plus question, pour Lutte ouvrière, d’avancer dans sa campagne électorale une critique de cette gauche, c’est-à-dire de mettre en garde les travailleurs contre les trahisons de ces faux amis. Parce que ce serait gauchiste ? Que les travailleurs ne comprendraient pas ?

Les résultats du premier tour montrent que, s’il a été en partie une sanction de la politique de Sarkozy, il n’a en rien suscité d’enthousiasme ni même d’illusion envers la gauche. Par contre, là où l’extrême gauche s’est présentée sous sa propre étiquette, elle a souvent recueilli plus de 5 % des suffrages, des scores semblables à ceux de l’extrême gauche en 2001 ou d’Olivier Besancenot et d’Arlette Laguiller ensemble en 2007.

Bric-à-brac électoral et promesses à un sou !

Du programme, Lutte ouvrière ne s’en est effectivement guère souciée, pour nouer ses alliances.

Partout où des militants de Lutte ouvrière s’étaient fait admettre sur une liste d’union de la gauche ou sur l’une ou l’autre des listes de gauche rivales, il leur a bien fallu diffuser le programme de la liste. Avec, dans maintes villes, ses couplets sur la sécurité, qui plutôt que de dénoncer les causes du malaise de la jeunesse des banlieues, promettent le renforcement de la police municipale, la multiplication des caméras de surveillance, ou la créations d’on ne sait trop quel « pôle de tranquillité » qui « contribuera notamment à résorber des troubles à la tranquillité publique comme les occupations de halls d’immeubles qui s’accompagnent souvent d’actes d’incivilité » (tract de la gauche de Drancy, Seine-Saint-Denis).

Comment ne pas signer du sigle Lutte ouvrière, sans risquer de se mettre hors de la liste, la promesse électorale d’aides à la création d’entreprises ou au développement d’une zone franche pour attirer les patrons avec des subventions et dégrèvements de charges ? Comment, lorsqu’on est « Fiers d’être argenteuillais » (nom de la liste de gauche d’Argenteuil, Val-d’Oise), ne pas répercuter, avec le matériel électoral, la promesse de création d’une dérisoire « association Réussite argenteuillaise animée par des chefs d’entreprises, des anciens étudiants et des personnalités issues de la ville » censée enseigner à tous l’art de réussir ?

Ces élections « permettront au moins de montrer que les mensonges, le cynisme, les fausses promesses, les faveurs permanentes pour les plus riches et les attaques incessantes contre le monde du travail ne passent plus » écrivait la profession de foi des listes proprement Lutte ouvrière. Oui, en votant pour une liste ouvertement d’extrême gauche. Mais pas en appelant à voter pour le fatras des promesses des listes de gauche.

Si les militants de Lutte ouvrière dans ces villes-là diffusaient également, en même temps que les tracts de la liste, leur propre matériel, celui-ci se résumait en général à la dénonciation de la politique du patronat et de Sarkozy, sans critique, ni mise en garde contre la politique de la gauche. Et, au nom de la politique nationale d’alliance, il en a été de même de la profession de foi des listes purement Lutte ouvrière (à l’exception de la liste d’alliance LO-LCR d’Alfortville, Val-de-Marne).

Fil à la patte…

Beaucoup de camarades de Lutte ouvrière se rassurent peut-être : une fois finie la campagne, nous reprendrons notre classique liberté de parole. Pas si simple.

Comment prétendre que les conseillers municipaux de Lutte ouvrière qui ne doivent leurs sièges qu’à la bonne volonté d’un leader de la gauche locale, ou à ses besoins face à la concurrence d’une autre fraction de la gauche, auront entièrement les mains libres ? À moins de rompre les engagements qu’ils ont pris. Le vote du budget de la commune a été, par exemple, la condition systématiquement posée par les candidats maires qui prenaient des militants de LO sur leurs listes, alors que de 2001 à 2008 les élus de Lutte ouvrière n’ont pratiquement jamais voté ces budgets. Même dans les mairies de gauche, tant ils contenaient toujours le financement de mesures des plus contestables, subventions aux entreprises ou aux écoles libres, sous-traitance au privé de services municipaux, quand ce n’était pas, comme dans le dernier budget du maire socialiste de Wattrelos, la réduction des effectifs municipaux.

Et déjà le seul fait de se mettre cette fois sur la liste du maire sortant, ou même simplement d’y postuler, a amené les élus LO de 2001 à minimiser les différends qu’ils avaient eu avec la mairie pendant 7 ans d’opposition municipale. Nous avons eu des divergences, mais aussi « des point de convergence » avec le maire socialiste, expliquait à la presse l’un des conseillers municipaux Lutte ouvrière de Villeneuve-d’Ascq pour justifier la nouvelle alliance. Et le conseiller de Saint-Denis d’expliquer au journaliste de l’Humanité « avoir voté en six ans à 80 % avec la majorité municipale » . Certes pas de problème à voter un crédit d’achat de livres scolaires par-ci, une subvention à une association locale par-là. Mais les grands choix de la mairie ? Le marché des eaux ? Ou les rénovations urbaines qui se traduisent par des hausses de loyer ou une modification du public de la ville, au profit de couches plus aisées, comme on le voit par exemple dans toutes les communes de banlieues proches de Paris ? Sans parler des choix politiques nationaux des maires de gauche des grandes villes, députés, sénateurs, ex ou futurs ministres, et des politiques nationales de leurs partis.

...et crédit en berne

Le crédit politique de Lutte ouvrière gagné au cours de longues années, est dû d’une part, bien sûr, au travail sur le terrain de nos propres militants, à leurs interventions dans les entreprises, dans les luttes. Cela reste. Une malheureuse campagne ne l’a pas, en soi, changé. Mais il avait été capitalisé plus largement par l’audience nationale gagnée à l’occasion d’élections et des interventions d’Arlette Laguiller. Son image d’une organisation radicalement opposée au patronat et à la droite, mais sans complaisance avec la gauche qui trahit les travailleurs chaque fois qu’elle arrive au pouvoir, d’une organisation qui n’entre pas dans le jeu des combines politiciennes, vient d’en prendre un coup.

La direction de Lutte ouvrière s’inquiétait d’avoir vu, lors des dernières présidentielles, les scores d’Arlette Laguiller s’effondrer au profit de ceux du représentant de la LCR. Qu’elle ne vienne pas pleurer demain d’avoir accéléré cette tendance en laissant, lors de ces municipales, le quasi-monopole de l’extrême gauche à la LCR.

Qu’elle ne vienne pas non plus tirer à nouveau, comme après les présidentielles, des plus faibles scores obtenus par les listes LO par rapport aux listes LCR, dans les villes ou les deux organisations se présentaient chacune sous sa propre étiquette, qu’ils sont la preuve de la démoralisation de la classe ouvrière d’un côté, de l’insouciance de la clientèle « petite bourgeoise » de Besancenot, de l’autre. Ce serait justifier par avance la poursuite du même cours : la même absence de critique et le même suivisme par rapport à la gauche, même dans ses gesticulations politiciennes les plus dérisoires (comme la demande d’un nouveau référendum sur l’Europe) de peur de se trouver isolés. Voire les mêmes compromis pour les prochaines échéances électorales.

Alors qu’au contraire il est à remarquer, dans ces élections municipales, que dans les 54 villes où une liste Lutte ouvrière était la seule liste d’extrême gauche, c’est elle qui a capitalisé l’ensemble de l’électorat d’extrême gauche, faisant plus de 4 % dans 33 villes, et plus de 5 % dans 20 d’entre elles, là où elle a obtenu ses 14 vrais élus du premier tour, c’est à dire élus sous leurs couleurs (auquel il faut rajouter l’élu d’Alforville à la tête d’une liste LO-LCR). Et dans les 35 villes où LO et LCR étaient simultanément présentes, chacune ouvertement sous son étiquette, la somme de scores a dépassé les 5 % dans 26 villes et même les 7 % dans 11 d’entre elles.

Un courant d’extrême gauche existe bel et bien, qui se maintient depuis des années. Auquel une organisation révolutionnaire se doit de donner des perspectives. Au lieu de l’abandonner pour, au mieux, quelques dizaines d’élus supplémentaires.

13 mars 2008

Olivier BELIN

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