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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 56, mars-avril 2008

Tchad : des gangs africains… et un parrain français

Mis en ligne le 21 mars 2008 Convergences Monde

Suite à l’offensive militaire lancée en février dernier par une coalition dirigée par l’UFC (l’Union des forces pour le changement) du général Mamat Nouri, dont les troupes entrées dans N’Djamena, la capitale, auraient peut-être fait tomber la dictature d’Idriss Déby n’eût été le soutien de la France, une chape de plomb s’est abattue sur le pays. L’état d’urgence décrété sur l’ensemble du territoire renforce ainsi la chasse aux sorcières déclenchée au moment des combats de N’Djamena.

Sous le fallacieux prétexte de connivence avec les rebelles, la dictature en place traque tous ceux qui se sont opposés à elle ou auraient intérêt à le faire. Ainsi, depuis les derniers combats dans les rues de N’Djamena, la plupart des dirigeants politiques de l’opposition ont soit disparu soit quitté le pays. De même des responsables d’organisations de défense des droits de l’homme, des journalistes ou responsables de presse, mais aussi des dirigeants syndicalistes et autres personnalités ayant une certaine notoriété pour avoir dénoncé un jour la dictature de Déby, ont également fui vers les pays voisins. Par ailleurs, tout autour de N’Djamena, sur des dizaines de kilomètres, les autorités tchadiennes ont entrepris la construction d’une tranchée d’au moins trois mètres de profondeur et quatre de large pour, paraît-il, la protéger d’un éventuel retour des rebelles qui ont regagné depuis longtemps leurs bases à l’est du pays ou au Soudan.

Les mêmes aux mêmes places

Cette situation est le résultat d’un long processus émaillé de luttes sourdes et de défections au sein même de l’appareil d’État. Il y a dix-sept ans, le 1er janvier 1990, quand Déby est arrivé au pouvoir avec la complicité de l’impérialisme français, détrônant ainsi son ancien mentor, Hissène Habré, qu’il avait servi sept ans durant comme chef d’état-major, il prétendait n’apporter «  ni or ni argent mais la liberté  ». Sous la pression de la France qui, à l’époque, exigeait des dictateurs africains de ravaler un peu la façade de leurs régimes, il instaura le multipartisme. Il organisa ensuite une conférence nationale où toutes les couches dirigeantes excellèrent en bassesses et courbettes pour lui offrir leurs services… avec la caution politique et le label démocratique dont il avait besoin.

Le changement promis n’alla pas plus loin. Déby garda tout l’appareil d’État de son prédécesseur, avec pratiquement le même personnel, des gardiens de prisons aux ministres en passant par les généraux, les juges, les chefs de la police et leurs tortionnaires. Comme Habré, il s’entoura lui aussi de ses frères, cousins, neveux, membres de sa famille et de son clan, les Zakhawa. Il s’appuya sur ceux-ci pour se former une garde prétorienne. Ainsi continuèrent de plus belle la gabegie, le clientélisme, le gaspillage, le pillage des caisses de l’État, les détournements des fonds publics, mais aussi les arrestations arbitraires, les assassinats crapuleux et les injustices de toutes sortes.

Du point de vue social non plus la dictature de Déby ne changea rien. En 2004, après la découverte d’importantes réserves dans le pays, l’argent du pétrole commença à affluer. Mais les retombées de l’or noir ne bénéficièrent qu’aux trusts qui l’exploitent, aux marchands d’armes et aux dignitaires du pouvoir. Les masses populaires n’en sentirent même pas l’odeur. Comme depuis des décennies, les condition de vie de celles-ci continuèrent à se dégrader : salaires de misère bloqués, dégraissage dans la fonction publique qui ne recrute plus, exploitation accrue et durcissement des conditions de travail dans les secteurs industriels étatiques ou privés, comme la Coton Tchad, chute du prix du coton aggravant l’appauvrissement des petits paysans, le tout doublé du renchérissement du coût de la vie consécutif à la dévaluation du franc CFA en 1994 et de l’abandon des secteurs publics essentiels – santé, éducation, mais aussi eau et électricité, ces deux dernières privatisées et achetées par Vivendi.

Une histoire de clan

Le dictateur Déby n’est pas cependant le seul responsable de ce marasme. Pendant dix-sept ans, de 1990 à 2006, période qui comprend la transition dirigée par lui (1990 à 1996), son premier mandat comme président élu (1996 à 2001), son second mandat (de 2001 à 2006), nombreux sont les politiciens qui s’allièrent à lui et exercèrent d’importantes responsabilités au sein de sa dictature. Ce fut le cas notamment de ses propres neveux, Tom et Timane Irdimi, et de Mamat Nouri, trois des chefs de la coalition armée dont les troupes sont entrées à N’Djamena au début du mois de février. Les responsables des principaux partis de l’opposition parlementaire, Abdelkader Kamougué, Lol Mamat Choua ou Saleh Kebzabo, ont également occupé d’importantes responsabilités au sein du pouvoir de Déby.

Ce n’est qu’en 2004, lorsque Déby décida de changer une disposition de la Constitution limitant le nombre des mandats présidentiels dans le but avoué de rempiler pour une troisième fois, que tous ces politiciens, qui se sucraient sous son ombre avec l’espoir secret qu’il leur passerait le relais, s’indignèrent et firent semblant de découvrir le caractère dictatorial du pouvoir en place.

Certains dignitaires, membres ou proches du clan zakhawa, comme Timane Irdimi et Mamat Nouri qui dirigent aujourd’hui la coalition armée de l’opposition, quittèrent leurs fonctions et prirent le chemin de l’exil. Le premier avait été le secrétaire général de la présidence pendant des années, le second, ambassadeur d’Idriss Déby en Arabie Saoudite, après avoir été son ministre de la Défense. Ils entraînèrent avec eux leurs partisans. Dès lors des défections se firent jour tant au sein de la hiérarchie militaire que de la garde rapprochée de Déby, et finirent par donner naissance à des groupes de rebelles organisés dans l’est du pays, non loin de la frontière avec le Soudan. Quand éclata la question du Darfour qui se transforma très vite en un contentieux entre le Tchad et le Soudan, ces bandes armées reçurent de la dictature de Khartoum d’importantes quantités d’armements, de véhicules et autres logistiques qui leur permettent, depuis 2006, de se lancer à intervalles réguliers à la conquête du pouvoir.

Le Tchad est ainsi encore une fois le théâtre d’une histoire de famille, de bandes armées dont les chefs, les Déby, Irdimi, Nouri et autres, sont des gens qui se connaissent, qui ont travaillé ensemble et défendent rigoureusement les mêmes intérêts, ceux des riches Tchadiens et surtout de l’impérialisme français. Ces batailles sont juste l’expression des ambitions de chefs de bande qui se battent pour la conquête du pouvoir ou sa conservation. Lors des derniers combats, l’un des chefs rebelles, Tom Irdimi, n’a-t-il pas déclaré à la presse que l’objectif de leur offensive était uniquement de forcer Idriss Déby de partager le pouvoir avec eux ?

La France arbitre

Dans ce contexte la position de la France ressemble à celle d’un Al Capone observant ses hommes de paille se livrer une bagarre sans merci pour le contrôle d’une ville. Pour l’heure, le choix de l’impérialisme français s’est porté sur Déby, qui a fait ses preuves dans le maintien de l’ordre, alors que la coalition armée des rebelles est peu sûre, traversée par des dissensions et fissurée par les ambitions de ses chefs qui se disputent déjà le rôle de leader. C’est pourquoi, pendant les derniers combats, les troupes françaises ont non seulement aidé matériellement la dictature en place, mais aussi pris part dans les affrontements à ses côtés.

Mais cette position de la France peut évoluer en fonction du rapport des forces entre les différentes bandes armées. Ce qui compte pour l’impérialisme, ce sont ses intérêts et non les liens qu’il peut, momentanément, avoir avec tel un tel séide local. De François Tombalbaye au général Félix Malloum, de celui-ci à Habré, de ce dernier à Déby, c’est toujours l’impérialisme français qui, en fonction de ses intérêts du moment, est à l’origine de la valse des dictateurs qui se sont succédés à la tête du pays. Il ne faudrait pas s’étonner si, demain, il décide de lâcher Déby au profit d’un de ses rivaux ou s’il exige de tous ses vassaux de s’entendre autour d’un compromis sauvegardant l’ordre social en vigueur, comme il l’a fait en Côte d’Ivoire par exemple. Nicolas Sarkozy vient d’ailleurs d’offrir ses services dans ce sens en affirmant sa disponibilité à réconcilier les chefs de bande tchadiens.

La fin de la Françafrique ?

C’est à cette aune qu’il faut juger les déclarations du même Sarkozy en Afrique du sud, selon lesquelles la France s’apprêterait à se désengager militairement de ses prés carrés africains. La politique menée au même moment au Tchad montre la valeur qu’il faut accorder à des formules destinées à un public de notables sud-africains peu regardants sur quelques vagues engagements justifiant la poursuite de leurs bonnes relations avec l’impérialisme français.

À plus long terme la France peut certes envisager de se désengager militairement. L’impérialisme a d’autres moyens de maintenir son emprise que d’entretenir des bases militaires qui peuvent, financièrement et surtout politiquement, lui coûter cher : une domination aussi ouverte risque toujours de susciter des explosions de colère de la population, lesquelles peuvent être à leur tour exploitées par des mouvements nationalistes… ou des impérialismes rivaux, américain par exemple. D’autres ex colonies n’ont pas de bases militaires françaises. C’est le cas, par exemple, du Mali, du Bénin, du Burkina Faso. Ces pays n’en sont pas moins soumis à l’impérialisme français, les armées dites nationales se chargeant d’assurer l’ordre nécessaire à l’exploitation de leurs populations.

D’autre part il y a le projet de la constitution d’une armée africaine d’intervention que tente de mettre sur pied l’Union africaine, avec l’aide de la France et des États-Unis. Cette armée africaine, mise en place avec la bénédiction et l’aide des puissances impérialistes, ne serait alors rien d’autre que le chien de garde veillant sur les intérêts de tous les exploiteurs, blancs et noirs, à l’échelle du continent.

La rupture avec l’impérialisme et l’ordre capitaliste qu’il impose aux masses populaires africaines est une nécessité vitale pour que l’Afrique sorte enfin de la misère et se débarrasse de ses dictateurs. Mais pour cela, il n’y a rien à attendre ni d’un Sarkozy ni des dirigeants et autres nationalistes africains, y compris de ceux qui ne s’indignent de la présence des troupes françaises sur le continent que lorsque celle-ci dérange, momentanément ou pas, leurs propres affaires.

12 mars 2008

Césaire BIENVENU

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